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L'ESCLAVE

On se fait généralement, en Europe, une idée tout à fait inexacte de l'esclavage dans l'Afrique centrale. On l'y voit trop sous notre angle de civilisés enfin délivrés de cette institution barbare, sans réfléchir que ce fut, sans aucun doute, une étape nécessaire de notre évolution. De plus, on le confond avec la traite et ses horreurs, telles qu'elles furent pratiquées par les trafiquants de race blanche. 11 convient donc d'étudier ici impartialement l'esclavage chez l'indigène même, en le considérant dépouillé de toute immixtion étrangère et tel qu'il se pratiquait avant que l'intervention européenne en ait modiiié le caractère ou entravé le libre exercice.

La vérité est que l'esclave congolais est un élément surajouté à la famille et qui complète la conception que le Nègre se fait de cet organisme social. C'est un membre postiche de cette famille, un enfant artificiel, si je puis dire. La procréation ne

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suffit pas à accroître la famille ; le père s'achète une progéniture.

A ce propos, il me paraît utile d'insister de nouveau sur quelques considérations d'ordre économique que j'ai déjà effleurées plus haut, mais que je reprendrai maintenant sous un autre jour.

L'institution de l'esclavage chez les peuples primitifs paraît s'expliquer très simplement par le désir de l'homme fort de se décharger sur l'homme faihle, le vaincu, des travaux pénibles et répugnants, de le faire servir à la satisfaction de ses besoins et à la réalisation de jouissances nouvelles. Toutefois, il n'est pas niable que ce point de vue est trop étroit : l'esclavage a joué dans l'histoire un rôle économique de premier ordre; bien plus, sans paradoxe aucun, il a été un puissant instrument de progrès. Nos sociétés nègres en sont une démonstration vivante.

Représentons-nous, en cifet, un groupement social donné et très éloigné de notre état de civilisation contemporaine. La monnaie manque ou n'est encore qu'un outil imparfait, peu répandu. La main-d'œuvre manque, parce que le barbare n'a pas d'activité propre et ne ressent guère que des besoins naturels, sans aspiration au mieux ou plutôt sans volonté ferme de le réaliser. Qu'adviendra-t-il donc de l'individu ou de la collectivité, qui, doués d'un génie relatif dans un milieu inerte et indocile, se sentiront des aspirations nouvelles, un besoin d'activité, l'esprit d'entreprise? Le momcnl arrive bientôt, où l'efl'ort exigé par

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des entreprises toujours plus vastes surpasse les moyens personnels de l'individu ou du groupe considéré. Il faut ou abandonner ses projets, ou périr à la tâche, ou recourir à une collaboration étrangère. Dans nos sociétés contemporaines, l'entassement sur un territoire relativement exigu d'une population très dense et l'âpre concurrence vitale, qui en résulte, condamnent les citoyens à un labeur incessant sous peine de misère et de mort. L'offre du travail arrive à en dépasser la demande. La monnaie possède ainsi à tout moment une valeur effective et sûre sous forme de travail. L'argent qu'on a déjà gagné y procure donc aisément la main-d'œuvre nécessaire à l'extension d'une entreprise.

Dans les pays à population rare, morcelée, arriérée, inerte, il n'en est plus de même. Pour la masse, l'ambition se borne à une demi-satisfaction des ])esoins naturels. L'offre du travail est nulle; la demande en reste sans réponse. L'homme intelligent et entreprenant, qui peut surgir d'aventure, voit son initiative arrêtée par un obstacle mou, inerte, sans réaction. Il n'y a plus qu'une ressource, la contrainte : guerre aux tribus voisines, enlèvement de prisonniers, asservissement de ceux-ci aux travaux, aux corvées, aux industries.

Ce qui précède peut être mis sous une forme plus abstraite, qui a en même temps l'avantage d'une plus grande généralisation. Entre les âges primitifs et l'époque moderne une immense révolution s'est

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accomplie. Le monde ancien a dû conserver l'énergie à l'état actuel, sous la forme d'une main-d'œuvre servile toujours présente, toujours disponible. Le monde moderne met cette énergie sous la forme potentielle de monnaie; il la distribue, la concentre ou la divise, l'épargne ou la prodigue à son gré. Mais, puisque l'argent n'est qu'une possibilité, on conçoit que cette possibilité doit être réalisable, selon le besoin, sous l'une quelconque des formes de l'énergie actuelle où le travail humain a toujours une part essentielle. En définitive, la grandeur du progrès accompli réside moins dans l'invention de ce mode tout conventionnel de représentation que dans la solidarité, dans l'espèce de lien contractuel implicite qu'elle présuppose entre les éléments d'un môme groupement social et qui fait que nul ne peut s'isoler de ses semblables, agir en dehors d'eux, inventer, entreprendre et accomplir sans une sorte de coopération inconsciente, mais inéluctable, de ses contemporains. Le génie d'entreprise ne peut germer et porter des fruits que dans un milieu laborieux. L'argent n'a aucune vertu intrinsèque ; il n'est qu'une vaine effigie, s'il ne peut être, à tout moment, échange contre du travail humain ou contre des forces naturelles utilisées et transformées par le travail humain. On comprend alors pourquoi les peuples colonisateurs de notre époque éprouvent tant et de si âpres difficultés dans les pays nouveaux; pourquoi on les voit osciller sans cesse entre une impuissante inertie

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et les pires violences : c'est que, dans un sentiment de généreuse humanité, ils se sont interdit les procédés d'oppression franche et avouée ; par un anachronisme que le Nègre lui-même ne comprend pas, ils veulent faire jouer chez le sauvage des ressorts encore inexistants, que le civilisé n'a acquis que par le rude apprentissage des siècles.

En incorporant des esclaves à sa famille, le ÎNoir ne fait autre chose que de s'assurer une main-d'œuvre toujours disponible, une énergie mécanique qui. si soumise qu'on la suppose, a le grave défaut d'être liée à une autre volonté, et qui, par conséquent n'est jamais un instrument complètement aveugle, complètement obéissant.

En tous temps, en tous lieux, sous les tropiques africains comme ailleurs, le recrutement des esclaves a sa source première dans la guerre, le rapt, la chasse à l'homme. Il n'y a pas très longtemps encore, certaines peuplades de l'intérieur étaient en hostilité permanente. Des coups de main pratiqués alternativement par les divers partis mettaient au pouvoir du vainqueur un Jot de prisonniers, qui étaient vendus à des intermédiaires, puis, de proche en proche, parvenaient jusqu'en des points très éloignés de leur lieu d origine. L'occupation européenne a, depuis quelques années, rétabli l'ordre et la paix dans la plupart de ces pays. Le recrutement de l'esclavage a donc, de ce côté, vu considérablement diminuer sa

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source la plus cruelle et la plus désastreuse. Restent encore voués à la servitude : les gens égarés isolément en territoire étranger, les débiteurs insolvables, les enfants enlevés en garantie d'un vol, les fds et filles d'esclaves; en un mot, tout individu dont la liberté n'est pas garantie ou par ses attaches de parenté et de race, ou par la crainte de représailles de son village contre le ravisseur, ou par un intérêt supérieur politique et commercial.

Gomme toute autre marchandise, l'esclave varie beaucoup de prix selon les époques et les régions. C'est vers la côte qu'il acquiert le plus de valeur. L'âge, le sexe, la race, la santé font aussi notablement varier les prix. Voici un aperçu des prix en différentes contrées.

Bas-Congo. — Pour un homme adulte : i6 charges de sel (48*^'), I fusil (iS'""), I couverture (5'^''), i boîte de poudre (Sfr), ï statue en porcelaine (4'')» ' pot à eau et i cuvette (lof), I sabre d'abatis (i'"'), i chapeau ou casquette (5^"'), i collier de corail {'i-^'^), i neptune (sorte de grand plat en laiton) (lof'')' 25 pièces d'étolfc de quatre brasses chacune (fjo'^'). Soit un total de iSo"^'' environ.

Pour une femme adulte, le prix est à peu près le même.

Pour un enfant, garçon ou fille : 9 charges de sel (•^7'^'')'

I grande boîte de poudre (Sf""), 1 statue (4'^'), i sabre d'abatis (1''''), I couverture (")''■), i pot à eau et une cuvette (10^'), 12 pièces d'étoirc et demie (aô*^').

Pour une vieille femme, môme prix que pour un enfant. L'enfant on bas âge est acheté en môme temps que la mère.

II donne à celle-ci une plus-value de 4 charges de sel

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