‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 66 sur 122 · I. Valeur o fr. 5o · texte numérisé non relu

I. Valeur o fr. 5o

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est assez facile à lever, si l'on cherche ù se représenter, non la condition servile en soi, mais liitilité sagement entendue qu en espère retirer le maître. Ce singulier compromis n'est garanti par aucune loi écrite, ni même — autant, du moins, que nous pouvons le savoir, — par aucune tradition orale. 11 ne saurait donc olrc accepté et maintenu que par le jeu des intérêts en présence. De la part de l'esclave, c'est uniquement une aifaire d'intelligence et d'ascendant personnel. Qu'il soit actif, entreprenant, heau parleur, qu'il se rende nécessaire, bientôt il deviendra indispensable. Allez donc maintenant mécontenter ou sacrifier un tel gaillard, qui est la providence de la communauté, qui fait prospérer les affaires du maître et qui connaît peut-être on ne sait quels secrets bienfaisants ou nuisibles! Son origine? Qu'importe, s'il s'est bien inféodé à sa nouvelle tribu, s'il en a épousé les besoins, les infortunes et les joies. Transplanté dans une nouvelle patrie, sans retour possible, a-t-il d'autre alternative que de s y naturaliser complètement? La fuite ne lui offre que la chance d'un sort pire, peut-être la mort: en tous cas, elle l'expose à recommencer dans un autre village toutes les étapes de sa carrière. Ici, au contraire, il a maintenant le pied dans l'étrier. Son influence grandit dans le village, puis s'étend aux alentours. Pour peu que les circonstances s'y prêtent, sa fortune croissante le conduira à l'indépendance. Il s'affranchira par la force même des choses. Il deviendra chef de famille

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et chef de village ; il commandera enfin ù des hommes libres.

La confusion entre l'esclave et l'homme libre n'est pas seulement la conséquence d'une habitude créée par une série de circonstances plus ou moins fortuites. Le langage usuel, employé par les membres naturels môme de la famille, montre qu'elle est le fait d'une conception spéciale. Le père appelle son esclave mwana, a l'enfant », <( le fils ». L'esclave lui répond par le nom de iaia, tara (selon les tribus), (( le père ». L'appellation de (( frère » s'emploie de manière analogue; mais les vocables qui l'expriment ont moins de généralité parmi les diverses peuplades bantou que ceux de « père » et d' « enfant ».

Ces divers termes sont appliqués si indifféremment aux membres naturels et aux membres artificiels de la famille qu'on est amené à penser, d'une part, que le Noir n'attache pas la moindre importance aux liens du sang, et, d'autre part, que les significations que je viens de donner aux mots mwana et tata impliquent en même temps, pour le premier, celles de « enfant, fils, rejeton, client, protégé, sujet, féal, vassal », et, pour le second, celles de « père, ascendant, personne respectable, patron, suzerain ». Le langage courant montre d'ailleurs très nettement que les mots tata et marna sont usités comme termes de déférence à l'égard des supérieurs. L'indécision entre le fils et l'esclave est telle que, lorsqu'il veut préciser sa pensée, le Noir désigne le premier par l'expression

plus explicite « enfant du ventre » et même illustre souvent sa pensée par un geste qui ne laisse aucun doute dans l'esprit de l'interlocuteur, en saisissant à pleine main à travers son pagne ses parties génitales. On voit que la condition coutumière de l'esclave dans l'Afrique tropicale est loin d'être aussi digne de pitié que se le sont représenté les personnes qui ne l'ont jugée que de loin. Il est enfant de la famille; et il faut prendre ce dernier mot dans le sens assez étroit que lui attribuent les peuples sémites, plutôt que dans l'acception très large que les Romains donnaient au mot familia, qui comprenait aussi les esclaves, mais en les ployant sous un régime infiniment plus dur. Que l'esclave africain soit parfois l'objet de mauvais traitements, d'un cruel abandon à la misère, à la faim, à la maladie, c'est incontestable. Mais ce sont éventualités qu'il encourt à peu près au môme titre que les libres : car il est comme eux soumis à l'impitoyable loi naturelle, triomphante sous les tropiques africains, qui exalte les plus aptes aux dépens des plus faibles; et l'on sait que, là-bas. cette loi est sans appel. Donc, en cela encore, rien ne distingue le mwatia acheté du rnwana naturel. L'esclave compte ceci seulement de plus à son passif, qu'il est étranger, partant indifférent à tous ; ses infortunes n'éveilleront dans l'entourage aucune étincelle de sympathie instinctive, ne feront pas vibrer la moindre fibre de sensitivité animale.

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Tout comme l'épouse, il est une marchandise, un capital productif d'intérêts. Mais, ici encore, sa qualité d'étranger fait qu'on peut le revendre sans crainte de représailles, puisqu'il n'a plus ni parents ni alliés. Il peut être revendu indéfiniment. Tandis que le mari reste responsable vis-à-vis des parents de sa conduite à l'égard de son épouse, la condition de l'esclave n'est assurée par aucune garantie, par aucun contrepoids autre que sa propre valeur physique et intellectuelle et par l'intérêt tout égoïste que son maître peut avoir à le conserver et à le protéger.

D'ailleurs, comme on l'a vu dans la partie psychologique de cette étude, il est fataliste et résigné par nature. Il est passif et sans réaction devant les coups du sort. Il ne tenterait pas le plus petit effort pour échapper à sa condition. Sa docilité, sa soumission aveugle sont un fait absolument incompréhensible pour les modernes Européens : car la même abnégation fut aussi un trait dominant du peuple des temps passés. Pourquoi ne pas s'enfuir, alors que l'espace s'offre largement de tous côtés P Pourquoi ne pas se rebeller, tuer le tyran P Quel étrange scrupule le pousse à remettre servilement à son maître le montant intégral du salaire qu'il a péniblement gagné au dehors.^ Quel instinct moutonnier, la corvée accomplie, le ramène auprès de son maître, oii il est sûr de retrouver de nouvelles corvées.^ Pourquoi préfère-t-il les vicissitudes de sa captivité à l'existence laborieuse, mais indépendante, que nous lui offrons.*^ Nous voyons

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chaque jour dans nos postes des esclaves éloignés de leurs maîtres, libres, par conséquent, de s'en affranchir, leur envoyer ponctuellement tout l'argent qu'ils gagnent, se dépouiller à leur profit de leurs biens les plus précieux. Etrange aberration, semble-t-il, du sens de la personnalité humaine; inexplicable abnégation du moi! Tant sont puissantes les a habitudes organisées » et de l'individu et de la race! Vous voulez le libérer? Il ne le souhaite nullement. La servitude et ses risques, mais avec la hutte de feuilles, les flâneries et les palabres, la saleté, l'odeur rance de l'huile de palme, les ragoûts nauséabonds, l'imprévu de la vie sauvage, plutôt qu'un semblant de liberté dans vos vastes et froides demeures, le travail régulier et monotone pour un but lointain et ignoré, les multiples contraintes d'une vie compliquée à l'excès et sans raison apparente. D'un côté, c'est, pour ainsi dire, le hasard passionné du jeu avec ses retours, il est vrai, de misère et même de mort, mais aussi avec ses jouissances immédiates et vives, et la possibilité de chances heureuses; de l'autre, c'est la satisfaction modérée, terne, un asservissement continu et uniforme à la tâche quotidienne, qui ne conviennent point à l'humeur changeante, primesautière, insouciante, imprévoyante du Nègre.

Ce qui précède s'applique ù peu près indifféremment aux esclaves mâles et femelles. Les uns et les autres remplissent dans la société nègre les mêmes

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fonctions que leurs congénères libres. L'homme assume sa part des travaux masculins; sa très large part, bien entendu, puisque sa destinée est de rapporter profit à son maître. La femme a sa place au gynécée. Elle ne se différencie des autres femmes ni par leur commune origine, l'achat, ni par les fonctions également serviles pour les unes et les autres. Mêmes travaux de jardinage et de maison, mêmes devoirs de maternité, mêmes soins à l'égard de l'époux commun. Sauf cette circonstance qu'elle n'a pas de parents, de proches, d'alliés pour prendre son parti, le cas échéant, ne fût-ce que par intérêt, qu'est-ce qui la distingue de l'autre.^ Si le maître ne l'a pas accaparée ou s'il s'en est lassé, elle peut contracter union avec un homme de sa condition : union évidemment très précaire, puisqu'elle est subordonnée aux caprices et à l'intérêt du maître, ainsi qu'aux vicissitudes des événements.

L'enfant esclave ne comporte pas de remarques spéciales. Il est élevé pêle-mêle avec les autres; il partage leurs jeux et leurs occupations.

Je ne saurais trop insister sur la complète confusion de principe entre les éléments libre et servile dans la société nègre. N'étant régie par aucune loi humaine, mais seulement par la loi naturelle, la balance est la même pour tous deux. Les chances heureuses ou contraires sont les mêmes; la probabilité dans le sens défavorable est seulement plus forte

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pour l'esclave, en raison de son isolement, de la privation d'alliances et d'appuis. Heureux si la nature, en le douant d'aptitudes physiques et intellectuelles, a jeté dans le plateau, comme compensation, des probabilités favorables, qui rétabliront l'égalité! Dans ces conditions, le terme d'affranchissement n'a pas de sens pour l'Africain des tropiques. Etre libre, ou le devenir, c'est posséder dès sa naissance ou acquérir les aptitudes, les qualités, les moyens moraux et matériels utiles pour la sauvegarde de son individualité contre les hommes et les traverses de l'existence. L'esclave devient assimilable à ceux que j'ai, pour la simplicité du langage, appelés les libres, dès qu'il possède tout l'arsenal physique et intellectuel indispensable au combattant dans l'âpre lutte de la vie primitive, dès que 1 ascendant, qu'il a su prendre, l'a relevé de son infériorité originelle. En cela, et rien qu'en cela, consistent les formalités de l'affranchissement.

Tout ce qui a été dit au cours de ce chapitre est mis en défaut par une seule tribu : les Fangs ne connaissent point l'esclavage. Ils n'ont même pas dans leur idiome de mot pour le désigner. Pourquoi ce grand peuple, si singulier à tant d'égards, donne-t-il oc nouveau démenti aux mœurs des peuplades voisines, de celles auxquelles il est mélangé et dont ne paraissent cependant le distinguer ni les principes originels de son langage, ni ses ascendances eth-

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niques P Les tribus, que sa progressive et invincible expansion a rencontrées, il s'est contenté de les émietter, de les dissoudre, de les fondre comme par une lente action corrosive et sans leur faire de guerre ouverte, mais il ne les a pas asservies. Il aurait pu le faire cependant : car il est fort et guerrier. Est-ce souci instinctif de la pureté de son sang? C'est là une considération sans valeur pour l'homme de race noire. Manque de génie industrieux et entreprenant? Tout au contraire, la rude contrée sylvestre, qui est sa patrie, exige une inlassable persévérance dans l'effort, une lutte sans trêve contre une nature rebelle. Est-ce respect de quelque tradition? Non. assurément : car, sur la périphérie de son territoire, là où le contact avec des tribus de mœurs plus douces a déjà atténué sa sauvagerie primitive, il n'a point emprunté à ses voisins l'institution de l'esclavage. Est-ce un sentiment profond, et, en quelque sorte, philosophique, de la liberté humaine, qui le fait étendre à autrui son anarchisme personnel? Il n'y faudrait voir, en tous cas. aucune arrière-pensée altruiste, — à laquelle, on le sait, la mentalité des primitifs est à peu près fermée, — mais simplement l'effet, pour ainsi dire, négatif, de ce concept anarchiste, qui ignore jusqu'au principe le plus simple de la subordination.

J'inclinerais à croire que la véritable raison se trouve dans ce dernier point de vue, mais sous une forme un peu différente. Malgré ses réelles qualités

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d'intelligence et d'énergie, le Fang est, par rapport à ses voisins, dans un stade arriéré d'évolution économique. L'état d'anarchie où il vit, l'absence d'autorité, son horreur de l'obéissance, son éloignement pour la contrainte et la discipline laissent l'individu isolé dans l'ensemble et économiquement impuissant. Ses cités sont des conglomérats; des mélanges, non des combinaisons; des juxtapositions, non des communautés. Le défaut d'idée d'autorité l'a empêché de franchir ce premier — et, semble-t-il, indispensable — degré du progrès économique, l'esclavage. Ses réserves en travail disponible se réduisent à lui-même et ù ses femmes : car il ne peut guère compter sur ses fils adultes. Il n'a pas encore appris à accroître son capital, c'est-à-dire ses facultés d'entreprise et d'exécution à l'aide d'une famille complémentaire. Il y a heureusement pu suppléer, comme nous le verrons plus loin, par sa force de caractère et son profond sentiment de la race.

Je crois avoir assez montré la part prépondérante que les préoccupations d'ordre économique jouent dans la constitution de la famille, pour que ce chapitre puisse n'être qu'un simple résumé sous un autre aspect de ce qui a été dit précédemment.

Ni Pascal, ni Rousseau, ni leurs imitateurs n'ont raison en proclamant l'illégitimité et l'injustice de la propriété. La réfutation n'en est plus à faire; et, une fois encore, l'observation de l'homme à cet état de nature si cher ù J.-J. Rousseau, leur donne un démenti formel. Le rêveur genevois s'écrie avec son emphase coutumière : « Vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne. » Eh bien, précisément, dans la brousse africaine, la terre n'est à personne; personne n'en revendique la propriété ; personne ne songe à la délimiter ni à l'enclore; et pourtant, les fruits n'en sont pas à tous. L'Afrique, pas plus que la vieille

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Europe, n'est un Paradis terrestre, où le sol livrerait spontanément à l'homme, dans les délices de l'oisiveté, les aliments indispensables à son existence. Entre la nature et les jouissances que l'homme en tire, il y a la main de l'homme lui-même, son travail et cette chose très personnelle, l'énergie mécanique qu'il a dépensée, qui est bien à lui et qui est sa substance. N'eût-il qu'à se baisser, à étendre le bras pour se saisir de sa nourriture, que déjà ce geste lui a coûté un clFort et lui a mérité, en toute justice, la possession exclusive de l'objet saisi. A dater de ce moment, le partage contre son gré de cet objet constituerait la véritable iniquité. Et, dès lors, il lui est loisi])le de faire de sa propriété ce que bon lui semble : la consacrer à ses besoins, la réserver pour un usage à venir ou la transmettre à un autre. Le contraire serait la négation de la liberté et de la personnalité humaines, puisque l'objet possédé est devenu une émanation et comme une représentation de cette personnalité. A plus forte raison, que dire de l'arc, du harpon, de la lance qu'il a fabriqués; de la maison, de la pirogue qu'il a construites; du coin de lande ou de foret qu'il a défriché et planté .^^ Si donc, en pays sauvage, la terre est surabondante et sans valeur intrinsèque pour une population très clairsemée, ses produits acquièrent, au contraire, une valeur par le travail qu'ils ont exigé, et confèrent une valeur temporaire au champ qui les porte. Cela est tellement vrai que, lorsqu'un emplacement

change d'occupant, la surface territoriale n'intervient point dans le prix débattu, mais seulement, à titre de dédommagement, le remboursement en nature ou en marchandises du manioc, des bananes, des patates ou autres cultures adhérentes au sol.

L'observation des sociétés primitives montre donc l'origine de la propriété dans le travail. Toutefois, dans sa conception exclusivement concrète de toutes choses, le Noir n'attribue de valeur au travail que lorsque celui-ci revêt l'apparence matérielle d'un objet fabriqué, d'une matière industrialisée : tels un panier, une pirogue, un poisson, un pain de manioc. Avant d'en avoir été longuement instruit par nous, il ne sait pas traduire en équivalent monétaire le temps, les délais, les démarches, en un mot, ce qui ne tombe pas grossièrement sous les sens. Pour lui, le poulet et l'arachide ne coûtent pas plus cher après les deux jours de transport qu'au lieu d'origine *.

Donc, sous les tropiques africains, point de propriété immobilière : car on ne peut raisonnablement comprendre dans cette catégorie la hutte faite de branches, de feuilles et de paille, et qui coûte fort peu de peine à construire. Les biens mobiliers sont eux-mêmes des plus simples : quelques pagnes d'écorce ou de fibres, des corbeilles, des calebasses, des pots et plats d'argile mal cuite, dos sièges exigus

T. Voir page 2(j2.

et pesants sculptés dans un bloc de bois, des couteaux de fer, des armes de hast et de jet: ajoutons à la liste, depuis linvasion européenne, des indiennes, chemises et chapeaux, des marmites, des bibelots insignifiants, des parures de verroterie et de clinquant. — Biens périssables, s il en fût! Richesse à la merci d'une étincelle dans une case de paille ; richesse fragile, que rien ne défend contre les terribles mandibules du termite, de la fourmi et du cancrelat, contre la moisissure, contre la rouille; richesse déjà minée, à peine acquise, par la lente et impitoyable désagrégation de la chaleur humide; richesse qu aucune maçonnerie, aucun coffre-fort ne garantit contre le vol, qu'aucune loi ne protège contre les convoitises envahissantes et tenaces des parents et des amis, mille fois plus redoutables que les voleurs.

Quel est donc le vrai signe de la richesse pour le Nègre ?

La richesse n'est pas une chose en soi. C'est une représentation, une virtualité. Etre riche, ce n'est pas avoir, c'est pouvoir. La richesse s'anéantit au fur et à mesure qu'elle se réalise. Pour le civilisé, être riche, pouvoir, c'est posséder sous forme virtuelle une somme de satisfactions, de jouissances susceptibles d'être échangées contre une quantité équivalente de travail tirée de la masse sociale. L'homme qui possède emploie d'abord ses ressources à la satisfaction de ses besoins les plus impérieux. Puis,

comme tous ces besoins sont bornés par la nature même, il consacre le superflu à étendre encore ses moyens d action. Ainsi se trouve amorcée une progression géométrique, dont les profits excèdent bientôt son initiateur et débordent sur la communauté. La présence des riches dans un état apparaît donc comme une condition sine qim non de son développement économique. Mais, en même temps, elle renferme en soi des germes de décadence et de mort, parce qu'elle engendre un appétit de jouissances nouvelles, parce qu'elle provoque un surmenage, portant une usure physique et intellectuelle qui tue lentement les individus et les races.

Pour l'homme primitif, non encore groupé ni solidarisé avec ses semblables, pouvoir c'est, comme je l'ai déjà expliqué, disposer de 1 énergie, non à l'état potentiel, mais à l'état actuel, sous forme de femmes et d'esclaves. L'ensemble familial assure au père commun les moyens d existence, la construction de ses cases, l'entretien des plantations, la préparation des aliments, la fabrication des outils, armes et ustensiles. Mais comme, là aussi, ces soins, bien que de chaque jour et de chaque heure, n'accaparent pas la domesticité tout entière, libre et servile, la masse des femmes, des enfants et des esclaves représente aux yeux des voisins et rivaux une puissance réelle et toujours capable d'action.

Le signe principal de la richesse du JNègre est donc le nombre de ses femmes et de ses esclaves, ce qui

est tout un économiquement parlant. C'esl là le seul bien, sinon impérissable, au moins durable et portant en soi-même son principe de conservation, dont l'homme primitif puisse se dire le possesseur effectif. L'épargne et la capitalisation n'ont point encore été inventées : car elles présupposent l'invention du corps social, de la sécurité par la force publique, et de ce que j'appellerai plus volontiers « la réciproque sociale » que le « contrat social ». On a vu dans l'étude psychologique de l'individu que le Noir est insouciant de l'avenir. Signalons cependant les premières lueurs de l'esprit de prévoyance. C'est d'abord le séchage et la granulation du manioc, le saurissage du poisson, le boucanage de la viande, tous procédés qui permettent de différer la consommation des denrées. Puis, c'est la réserve et la mise en sûreté sur soi de quelques marchandises d'échange. Faute d'escarcelle, l'habitant du Haut-Oubanghi met sa fortune sur sa tête : les petites perles de verroterie, qui représentent sa monnaie, sont tressées avec ses cheveux sous forme de casque; au fur et à mesure des besoins, il emprunte à cette savante coiffure une ou plusieurs rangées. D autres s enroulent des fils de laiton autour des bras et des jambes. — Un degré de plus : le capitaliste enfouit dans un coin caché de la brousse ou de sa case ses trésors de cuivre ou de fer; il enlise son ivoire dans la vase des marais. Sa favorite, son meilleur fils ou son confident le plus honnête est seul initié à tout ou partie de ses secrets.

Mais, quoi de plus inconstant et de plus fragile que la probité africaine;' Et puis, il est évident que le traitement imposé aux richesses les déprécie plutôt qu il ne les fait fructifier.

Le placement sous forme de capital humain est donc, à ces âges reculés, le seul sûr et le seul profitable; et la servitude, tant de la femme que de l'esclave, se présente, une fois de plus, chez les primitifs, comme un facteur économique de premier ordre et comme un élément de progrès.

De ce qui précède il résulte que, dans la famille nègre, le code naturel n'accorde le droit de posséder qu'au père de famille, puisque à lui seul appartient le signe presque exclusif de la richesse, c'est-à-dire la femme et l'esclave. On pourrait même dire, sans trop d'erreur, que la femme est le seul signe de la richesse : car elle ne possède guère en propre que sa parure sauvage; tandis que l'esclave mâle peut contracter union, posséder à son tour et. en acquérant tous les attributs extérieurs de l'homme libre, conquérir tous droits à l'affranchissement et à l'indépendance. L'usage en matière de succession vient encore aggraver cette différence au détriment de la femme.

A la mort du père de famille, la transmission des biens suit, non la voie de la descendance directe, mais la voie collatérale. La fortune passe, non pas aux enfants, mais aux frères du défunt. Essayons de remonter aux origines de cette loi de succession.

D'abord, ne perdons pas de vue que la richesse principale, presque unique, ce sont les femmes, puis les filles (les raisons en ont été développées), puis les esclaves. Observons de plus que, dans l'ordre historique, les femmes en ont certainement été le premier noyau, puisque la possession passionnelle de la femme a certainement précédé la conquête du captif. Nous avons vu notamment que le Fang n'en est encore qu'à cette phase. Cela posé, si la succession revient aux enfants mâles, ceux-ci, héritant les droits du défunt sur ses richesses, c'est-à-dire sur ses femmes, deviennent les époux de leurs mères et de leurs sœurs : d'oii une série d'incestes incontestablement réprouvés jiar l'homme noir. — Transmettez cette vivante fortune aux collatéraux mâles : alors aucune incompatibilité. L'union entre beaux- frères et belles-sœurs, entre oncles et nièces n'entraîne aucune infraction à la loi de consanguinité.

Je ne parle pas des descendants ou des collatéraux femelles, qui, sauf de très rares exceptions, comptent pour rien. Les parents des femmes ne sauraient non plus élever aucune prétention, puisqu'ils se les sont aliénées en touchant le prix du mariage et que, par droit d'achat, les veuves appartiennent à la famille de leur commun mari.

Que cette règle de succession se soit, par la suite, étendue aux autres sortes de biens, cela se conçoit très naturellement par effet de continuité et par la méconnaissance du sentiment tout instinctif qui

Tavait dictée, à l'aurore des sociétés humaines. Bien plus, les peuples d'Orient lui attribuèrent un caractère semi-mystique ; on en fit un pieux devoir, une obligation religieuse. Ainsi prit naissance la coutume du lévirat. qui prescrivait à la veuve demeurée sans enfant d'épouser son beau-frère, afin de donner à son mari défunt un descendant de sa race et qui serait censé engendré par lui. Ce n'est pas la dernière fois que nous trouvons des points de contact entre les coutumes des Nègres congolais et les traditions des peuples de l'Orient, soit que les uns et les autres aient séparément obéi à des lois naturelles communes, soit que les Bantou aient subi dans l'Est de l'Afrique, avant leur dispersion, l'imprégnation des religions sémitiques.

La descriplion de la société indigène dans l'Afrique équatoriale ne serait ni claire ni complète, si l'individu n'y était posé avec son attitude propre, en action, pour ainsi dire, aux divers âges de son existence. C'est le meilleur moyen, me semble-t-il. d'animer le tableau et de lui rendre un peu de sa vie, que l'analyse tendrait à lui enlever au détriment de la couleur et de la vérité.

Je vais donc suivre F individu de sa naissance à sa mort, sans distinction de sexe ni de catégorie sociale. On sait déjà qu'il y a fort peu de différence entre le libre et l'esclave ; il me suffira de noter en cours de route les particularités que les uns et les autres pourront présenter. Quant à la femme, sa condition, toute de sujétion et d obéissance, offre assez peu d'incidents notables pour qu il soit facile de les relever au moment opportun sans crainte d'obscurité ou de redites.

VIE DE l'individu DANS LA FAMILLE l'/b

I. Naissance. — Les femmes noires — je veux parler des sauvages, celles qui nont pas encore subi le contact des civilisations étrangères — les femmes noires sont très désireuses de devenir mères. Elles possèdent dans son intégrité animale cette sollicitation de leur fonction organique, que n'ont point encore pervertie soit l'instinct de conservation individuelle, étouffant l'instinct de conservation de la race, dans une population trop dense, soit la découverte de plaisirs nouveaux, où l'art prête à la nature en corrompant son but normal, soit enfin le vice issu d'un raffinement trop j)i'écoce des mœurs. L'instinctive aspiration vers la conception vient donc seconder heureusement l'avarice du chef de famille, dont on sait que l'intérêt est de multiplier sa progéniture, soit simplement pour sa valeur vénale, soit pour développer l'importance de son clan. Ces considérations montrent du même couj) que lavortement provoqué est inconnu parmi ces populations primitives; que, le cas échéant, il puisse être l'objet de peines sévères; et que toutes précautions soient, au contraire, prises pour éviter l'accouchement prématuré accidentel. La religion s'en môle pour protéger la femme enceinte aux derniers mois de sa grossesse. Des interdictions formelles la mettent à l'abri des approches de l'homme pendant toute la période où la gravidité devient très manifeste. Néanmoins, le travail, même pénible, ne lui est pas défendu.

L'accouchement se passe dans une case séparée,

avec l'assistance des autres femmes et sous la haute direclion des vieilles matrones. Les hommes en sont exclus. La parturiente est à demi couchée sur une natte, soutenue par deux commères. Elle gémit, crie et se tord tout à son aise. La sueur ruisselle en zigzags sur son corps badigeonné d'huile de palme et de poudre de bois rouge. Autour d'elle, la case, toujours exiguë, est littéralement bondée d'une assistance, curieuse du dénouement , qui cause avec bruit , rit aux éclats, ripaille, ingurgite, fume. C'est, au sein d'une atmosphère épaissie par la fumée du bois vert et des pipes, une chaleur suffocante, une innommable odeur de tabagie , de victuailles et d'émanations humaines à faire défaillir le cœur le plus ferme. De temps à autre, sur une plainte plus aiguë de la patiente, tout le monde se croit obligé de se souvenir du petit drame qui se joue à côté. Un chœur s'élève au milieu des puantes ténèbres : (( Allons, Wanga, courage! Pousse, pousse! » Selon l'usage, la future heureuse mère ne manque pas d'accuser le temps d'être plus long qu'elle ne le voudrait bien. De manuel opératoire, néant. Tout au plus les deux assistantes pratiquent-elles des pressions sur les flancs. Enfin, un cri de triomphe général annonce à l'intéressée l'apparition du vertex. Les exhortations redoublent et se précipitent jusqu'au dénouement. Quand l'enfant est né, on se garde de couper le cordon ; le nouveau venu reste déposé entre les jambes de la parturiente et toujours relié à son placenta. Mais le premier soin

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est d'asperger la mère et l'enfant avec un grand pot d'eau froide. Sous cette douche, la mère se ranime et l'enfant exhale une grande aspiration avec son premier cri. Cependant, de légères pressions sont opérées sur l'abdomen de la mère jusqu'à l'émission totale du placenta. A ce moment, l'une des matrones, prenant le nouveau-né, le barbouille complètement avec du sable très finement tamisé, puis le lave à l'eau tiède : opération qui a pour but de le débarrasser de son enduit sébacé. Alors la mère elle-même, armée d'un petit morceau de bois grossièrement aiguisé, sectionne le cordon ombilical. Il n'est procédé à aucune ligature de ce cordon, qui est simplement relevé et maintenu sur l'abdomen à l'aide d'une libre nouée en ceinture autour du corps.

Aucun repos n'est prescrit à la nouvelle accouchée ; aucun soin spécial. Elle se dispense seulement des très gros travaux pendant les premiers jours qui suivent; mais elle ne s'alite pas un moment; elle se contente de se sangler fortement l'abdomen et, chez quelques tribus, de s'oindre entièrement le corps de l'onguent au bois rouge.

Les raisons qui ont condamné l'avortement provoqué condamnent aussi l'infanticide. Plus fort encore que l'intérêt du père, l'amour maternel est une garantie pour la frêle existence du petit être. Il paraîtrait cependant que, en certaines contrées, chez les Fangs notamment, on mettrait à mort les enfants nés débiles ou infirmes, ainsi que l'un des produits

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d'un accouchement gémellaire. La sélection volontaire n'est pas nécessaire pour assurer la pureté de la race ; les dures conditions de la vie sauvage, la rudesse des mœurs, l'assaut des intempéries contre un organisme frêle et sans défense suffisent à éliminer les sujets chétifs. En pays noir, l'enfant n'a qu'une nourrice possible, sa mère. Si elle meurt ou tombe gravement malade, l'orphelin en bas âge est presque infailliblement voué à la mort. C'est incontestablement ce délaissement brutal qui rend à peu près introuvables les infirmités congénitales, gibbosité, claudication, cécité, idiotie. Dans ma longue carrière congolaise, je n'ai rencontré qu'un sourd, d'ailleurs remarquablement intelligent, une femme innocente et un individu à la colonne vertébrale légèrement déviée. Notons ici que de sa naissance l'enfant garde très souvent pendant quelques années une légère infirmité due à la non-ligature du cordon placentaire : c'est une hernie ombilicale parfois très saillante. 11 n'en résulte, par la suite, aucune incommodité. La hernie s'efface d'elle-même ; dès la puberté, on n'en trouve plus trace.

2. Enfance. — Le nouveau-né est immédiatement pourvu des amulettes les plus variées : coquilles retenues autour de la ceinture par une fibre, sachets pendus au cou, chiffons contenant diverses drogues et noués autour des poignets et des chevilles. Cet attirail est destine ù le garantir des maladies, des

maléfices, ce qui est tout un. A notre point de vue, le gros inconvénient de cette pratique est d'exercer des constrictions, de nuire à la circulation et d'entretenir la malpropreté.

A part cela, aucun costume. Ni couches, ni langes, ni béguin; la complète nudité. L'enfant se soulage là où il est. à terre, dans les bras ou sur le dos de sa mère. Celle-ci en est quitte pour s'essuyer.

La maman ne se sépare guère de son petit. Elle le dépose sur une natte, à proximité, pendant qu'elle surveille le ragoût ou qu'elle pile la pâte de manioc. Plus généralement elle le porte assis à califourchon sur les reins, jambe de-ci, jambe de-là; une large bande de cuir, d'écorce battue ou de fibres tressées maintient l'enfant sous le siège et derrière le dos, et vient se nouer au-dessus des seins de la mère. Dès lors, celle-ci ne s'occupe plus de son rejeton. L'une vaque à ses devoirs d'épouse, se baisse, se relève, va, vient, manie la hache, le grand pilon de bois ou le galet à moudre le grain; l'autre dort impassible, comprimé contre le dos maternel, la tête ballottée en tous sens comme un grelot. Il lui arrive de subir des nuits entières de chorégraphie, secoué par le pas rythmé et les oscillations des reins de la danseuse, sans être le moins du monde troublé dans son profond sommeil. Lorsqu'on porte simplement l'enfant d'un point à un autre, on le met à cheval sur sa hanche et on lui passe le bras derrière le dos pardessous les aisselles.

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Je n'oserais affirmer que les soins de propreté sont scrupuleusement observés dans toutes les régions. Les populations nègres pourraient être classées en tribus propres et tribus sales. Les riverains des grands cours d'eau peuvent être généralement rangés dans la première catégorie; ils doivent sans doute cette vertu à leur profession naturelle de pagayeurs et de pêcheurs. Au contraire, les indigènes des contrées à rivières petites ou grandes, mais non navigables, sont généralement voués à la crasse éternelle, aux maladies de peau, aux plaies inguérissables. Les premiers lavent leurs bébés à l'eau tiède matin et soir; ils les font participer à la grande baignade du village en eau courante, à l'heure chaude du jour. Les autres inculquent à leur progéniture l'horreur de l'humide élément. On se contente d'oindre le petit être du fameux onguent à l'huile de palme et au bois rouge. Après quoi, on le laisse se rouler tout à son aise dans la poussière et la vermine. D'où résulte une mixture qui rancit sur la peau, se dessèche, attire les insectes, provoque des démangeaisons, transforme en ulcérations les moindres égratignures.

L'allaitement dure très longtemps. Il faut compter une moyenne de deux ans; mais on l'a vu prolonger jusqu'à six ans. 11 faut toutefois s'entendre sur le vrai sens de ce mot allaitement : car il ne s'agit pas, pendant toute cette durée, d'alimentation lactée exclu-

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sive. J'ignore ù quelle époque approximative la nourriture grossière commence à être donnée; mais j'ai la conviction qu'on ingurgite de très bonne heure à l'enfant de la viande, du poisson fumé et surtout du manioc. C'est sans aucun doute à cette alimentation prématurée et à l'athrepsie qu'elle engendre, qu'il faut attribuer le développement excessif de l'abdomen chez la plupart des enfants en bas âge, l'aspect étiolé de beaucoup d'entre eux et la grosse proportion de la mortalité infantile. Ainsi se prépare, dès le début de la vie, une catégorie d'individus chétifs qui, s'ils ne succombent pas tout de suite à la débilité, restent à la merci des variations climatériques et offrent un terrain merveilleusement préparé pour les pullulations bactériennes, au premier vent de contagion qui souffle sur le pays ; êtres inaptes à l'action soutenue ; à peine capables d'un travail lâche, inintelligent et décousu; qu'un léger effort surmène et conduit rapidement à un dangereux état de dépression. L'athrepsie et ses conséquences immédiates ou différées, la mauvaise nourriture, la malpropreté, les pratiques superstitieuses, les soins maladroits sont de puissants facteurs de sélection qui ne laissent subsister, au bout de peu d'années, que les sujets les moins ébranlés dans leur constitution par la funeste hygiène de leur premier âge.

Dans une société constituée, môme à l'état de barbarie intermédiaire entre la sauvagerie et la civi-

lisation, le nom est la caractéristique de la personnalité humaine; c'est le signe parlé ou écrit, qui, dans les relations et les contrats, distingue chaque citoyen de ses contemporains. Il implique la désignation de sa race, de sa tribu, de son clan, de sa filiation, de son sexe. Il suppose l'existence d'une volonté consciente et continue de la naissance à la mort. 11 comporte de la part de son titulaire des actes et des responsabilités, des droits et des devoirs. Comme toute autre institution, celle-ci n'est possible et viable que si elle est utile. Or, chez nos Nègres africains, la personnalité physique compte seule. La personnalité civile est indécise et changeante. Elle n'est pas attachée à l'individu; elle dépend des circonstances où celui-ci est placé et varie avec elles. Le nom n'est, de même, qu'une désignation temporaire, livrée au caprice des hommes et des événements, se métamorphosant selon les époques de la vie et les revirements de la destinée.

Qu'on ne voie donc dans l'imposition du nom à la naissance un acte ni sacramentel, ni définitif. On ne veut donner au nouveau-né qu'une étiquette pour le distinguer momentanément de ses frères et sœurs. Le choix n'en est réservé à personne ; il résulte d'une sorte de consentement commun de l'entourage. Le nom patronymique n'existe pas. Quant aux noms personnels d'usage courant, la nomenclature en est très restreinte. Pour chaque tribu et chaque langue, le nombre n'en est guère que de vingt ou trente au plus;

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souvent môme ils s'appliquent indifféremment aux deux sexes. D'où cette conséquence que les homonymes sont légion dans une même contrée et produisent d'incessantes confusions de personnes. Là gît une des plus grosses difficultés qu'a rencontrées la civilisation européenne dans l'Afrique équatoriale. Pas de nom distinctif : pas d'état civil possible. On se trouve en présence d'un masse confuse, d'un troupeau humain, où flottent des individualités fantômes, mobiles, fugaces comme des vapeurs.

Un certain nombre de noms indigènes sont des vocables sans signification connue. D'autres évoquent des idées ou poétiques ou vulgaires : aurore, virginité, tempête, feuille, manioc, couverture, poisson, éléphant, léopard, gorille, crocodile, cochon, etc. Souvent un préfixe spécial adapte le radical du nom de l'objet à la qualité d'homme. Dans le Moyen et le Bas-Congo, les préfixes mo et ma sont caractéristiques de cette transformation. Quelquefois le nom imposé à l'enfant s'inspire d'un événement remarquable qui a coïncidé avec son apparition sur la scène de ce monde : jumeaux, naissance dans un village étranger, grosse palabre, passage d'un personnage important. C'est ainsi que nombre d Européens, de fonctionnaires notamment, ont été à leur insu parrains de jeunes nègres qu'ils n'ont jamais vus ni connus. J'ai trouvé en plusieurs localités le nom de M. de Brazza défiguré en Biraza ou Birazar; M. Dolisie avait servi à baptiser quelques Lolosi; d'autres bambins avaient

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été affublés du sobriquet de katémanda, qui est une corruption du mot (( commandant )">. terme employé par les indigènes pour désigner les chefs de postes et administrateurs. Mais, encore une fois, ces noms de fortune n'ont pas de durée; ils se perdent au bout de peu d'années et font place à d'autres noms plus ou moins définitifs.

Déposé nu sur le sol, l'enfant se roule en toute liberté; il rampe, court à quatre pattes. Un jour, il ose se redresser; il essaie quelques pas. Son éducation de la marche est toute spontanée. Parfois, a la tombée du jour, devant le foyer, le père ou la mère, assis sur un escabeau, sur un lit portatif, le font sauter en le tenant sous les bras, l'excitent à rire et, pour l'amuser, imitent son bégaiement et son parler enfantin.

L'initiation au langage s'opère par la seule imitation, sans aucun enseignement. Le Nègre a, du reste, une grande aptitude pour l'étude des langues. Les bambins noirs se signalent, comme les nôtres, par le bredouillement. les maladresses de prononciation, les mêmes drôleries, les mêmes quiproquos dans le choix des mots et dans la syntaxe.

La formation du futur citoyen de la société nègre est le triomphe de l'éducation naturiste. Il grandit au milieu du village en toute indépendance, n'ayant d'autres maîtres que le caprice de ses parents et de ses aînés, les bourrades des plus forts, sa méchanceté native à l'endroit des plus faibles, et la pression des

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événements. Pas trace d'enseignement méthodique. L'initiation à la vie se borne à limitation des gens d'âge et d'expérience. Chez les Fangs seuls on trouve quelques curieuses traditions orales, des contes, des récits souvent fabuleux des hauts faits des ancêtres. Le petit iSègre jouit du privilège commun aux jeunes sujets de toutes les races animales et humaines. Malgré sa grosse tête et son ventre démesuré, à l'âge tendre, il est gentil, espiègle, naïf, plein de gaîté et d'enjouement; il y a de la grâce dans la maladresse de ses gestes et de sa démarche ; ses grands yeux noirs sont doux et confiants ; il n'est point d'humeur maligne; il est plutôt caressant et docile. En dehors des repas et du sommeil, il passe son temps au jeu. cette grande école pratique de l'enfance. Car le jeu n'est que l'essai en petit, l'imitation puérile des actes de la vie adulte. Le lionceau apprend avec la queue de sa mère à épier et ù capturer sa proie; la fillette fait avec sa poupée l'apprentissage de sa fonction maternelle; le jeune garçon, dans ses ébats violents, se prépare pour l'avenir une constitution et une âme viriles. De même, pour notre jeune Nègre, qui a un sens très aigu de l'imitation, le jeu est un simulacre, une parodie de la chasse, de la pêche, de la guerre. Les bandes de gamins s'exercent à la capture des petits animaux; ils construisent des pièges, fabriquent des arcs en miniature. Un gros fruit globuleux, jeté par l'un d'eux, roule sur la place du village; les autres, rangés sur son passage, cherchent à l'atteindre avec

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des baguettes minces et pointues lancées à la manière d'un javelot.

Si l'enfant noir est égal pour l'esprit d'imitation à l'enfant de race blanche, en revanche, il n'apporte pas à ses jeux la fougue et surtout la puissance d'imagination de son émule européen. Celui-ci vit ce qu'il joue. La petite fille se croit réellement ménagère ou maman. Le petit garçon incarne un soldat, un brigand; aux barres ou à la balle, il met une ardeur qui le transforme, pour un moment, en ennemi convaincu du camp adverse. Le jeune Nègre imite, mais ne crée pas; il n'anime pas comme le nôtre les scènes qu'il joue. Les préoccupations d'ordre matériel s'emparent de lui a teneris unguiculis et ne le lâchent plus. Avant tout, il faut vivre. Dans ces sociétés primitives, le souci de l'existence harcèle sans trêve son homme; la « folle du logis » n'y trouve point place pour vagabonder. Le jeune Européen, retranché dans le cercle familial, n'est livré à ses seules forces que vers l'âge adulte. Le Nègre est, dès sa naissance, fouette par l'aiguillon de la destinée. Il naît positif et meurt sans avoir jamais entrevu les doux et poétiques mirages de la fantaisie enfantine. Il n'a pas six ans que, déjà, il accompagne sa mère, portant son petit fardeau, quelques pains de manioc. J'ai vu plus d'une fois ce tableau digne de pitié d'un bambin faisant cuire son repas à l'écart sur un maigre feu, dans une vieille boîte de conserves.

Cette éducation première — ou. si l'on préfère,

cette absence de toute éducation — est la meilleure initiation à la vie de ces sociétés inorganisées. Peu à peu, au fur et à mesure qu'ils croissent en taille et en force, le garçon et la fille collaborent aux travaux de la communauté. Le garçon accompagne les hommes à la chasse, à la pêche, pagaye avec eux en cadence dans les pirogues. La fille aide les femmes de son père à porter l'eau et le bois, à faire la cuisine, à entretenir le ménage . iSous avons vu que , dans plusieurs tribus , chez les Fangs notamment , elle quitte de bonne heure le village natal pour aller dans celui de son futur mari, oii elle complétera son éducation sous la surveillance de la famille même de ce dernier.

3. Puberté. — La période de transition qui relie l'enfance à l'âge viril fait époque dans la vie humaine ; les primitifs y attachent une importance particulière. De ses symptômes et de sa physiologie je n'ai rien à dire que le lecteur ne sache déjà. Pour le surplus je renvoie aux traités spéciaux. On y verra notamment relation de ce fait exact, que les races des pays chauds sont plus précoces que ceux des pays tempérés et froids. Pour les Africains de l'équateur, il faut à peu près se borner à cette constatation générale; car l'ignorance de leur âge en rend impossible une vérification précise. L'apparition des règles chez la fille, d'après la moyenne des évaluations, se produirait de dix à douze ans. Les signes de la puberté chez le

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garçon — abaissement du timbre de la voix, apparition des poils pubiens, alTermissement du caractère, éveil sexuel — sont trop lentement gradués dans leur apparition pour que l'observateur puisse leur attribuer une époque exacte.

Il est d'ailleurs une particularité de la vie sociale nègre qui contribue beaucoup à égarer l'observation : c'est la promiscuité étroite de ces gens, vautrés pèlemèle, la nuit, sur les nattes étendues à terre autour du fover. Dès son plus jeune âge, l'enfant, garçon et lille, est initié par le fait même de la vie en commun aux ébats nocturnes de ses parents et de ses aînés. Il apprend de bonne lieure à considérer la fonction de reproduction comme une loi de sa nature, qu'aucune loi morale n'est encore venue contredire. Chez les plus arriérés de ces sauvages, ce que nous appelons (( pudeur » n'existe que peu ou pas.

Que se passe-t-il, la nuit, sur la natte commune, parmi les groupes de dormeurs pressés les uns contre les autres pour combattre la froide humidité du matin? On peut tout supposer; et tout arrive en eflet. Que le garçon se fasse un jeu de précoces rapprochements, que la fille ait de Ijonne heure flétri les signes anatomiques de sa virginité, point de doute à cet égard. Tout cela leur paraît la chose la plus simple du monde. Quant à voir plus loin, à quoi bon? — Les dangers pour la santé? Ils sont possibles, probables môme; mais l'esprit étourdi et superficiel du Nègre est incapal)le de les apercevoir. — La morale? Cela n'existe

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pas en pays noir. Le lecteur sait déjà que les grossesses antérieures au mariage, loin d'être tenues à crime, sont considérées comme un excellent certificat d'aptitudes matrimoniales. C'est presque un encouragement à une initiation anticipée à la vie sexuelle.

La facilité des mœurs dans la vie courante et normale ne semble laisser aucune place aux dépravations de l'instinct sexuel. Le péché d'Onan et les vices de Sodome seraient le résultat de l'isolement, des voyages lointains, du manque de femmes. Le premier est bien constaté partout. L'unisexualité est pratiquée en diverses localités; mais j'inclinerais à croire qu'elle n'est pas née spontanément sur place; elle me paraît plutôt d'importation étrangère, européenne à la côte Ouest, sémite vers l'Est.

A ce propos, il faut noter ici les conséquences fâcheuses qu'ont entraînées les expatriations prolongées, les déportations en masse de travailleurs et de porteurs, soustrayant aux villages des quantités importantes de mâles, ne laissant à leurs fonctions génésiques que la décevante ressource du vice, abandonnant les femmes sans maris et livrées aussi aux pratiques perverses et à la débauche, ramenant enfin au pays natal des organismes surmenés par le travail, épuisés par les privations, incapables de procréer autre chose que des dégénérés.

L'éveil de la fonction de reproduction est considéré par le Nègre africain comme une renaissance,

l'éclosion d'une personnalité distincte de celle de l'enfance. Jusqu'alors, le garçon est censé confondu avec l'être de son père. La puberté inaugure un individu nouveau.

D'une façon générale, tout événement grave dans la vie physique équivaut à une mort suivie de résurrection. Lorsque quelqu'un relève d'une maladie, oii ses jours ont été en danger, on le considère comme ayant, selon une locution populaire, « fait peau neuve ». Ce n'est plus la même personne; c'en est conventionneilement une autre; et souvent le ressuscité change de nom, pour bien marquer qu'il est un autre homme. Le passage de l'enfance à l'âge adulte est une rénovation analogue que divers usages confirment comme une véritable et complète métamorphose *.

D'abord, l'intéressé ne se montre plus que vêtu, autant, du moins que le comporte la mode locale. Il change de nom. Selon les tribus, l'appellation nouvelle est arbitraire ou obéit à une règle. Dans ce dernier cas, il y a correspondance entre le nom de l'enfance et celui de l'adolescence; tel nom succède mathématiquement à tel autre, sauf modifications ultérieures, comme je l'ai expliqué précédemment, selon le caprice des gens ou le hasard des événements. De plus, diverses pratiques et cérémonies entourent l'entrée dans une vie nouvelle. C'est une

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