Tribus sylvestres
nourrit de chair crue; la plupart même des denrées végétales sont consommées cuites. L'art culinaire est assez avancé : il connaît les sauces, les ragoûts, l'association des viandes et des légumes, l'emploi des huiles et des graisses, enfin les épices et l'assaisonnement.
Les peuples africains vivent sous le régime permanent de la faim. Manger tout son soûl, se rassasier jusqu'à l'indigestion est l'idée fixe du Nègre. La béatitude naît du ventre plein. Plusieurs fois déjà, au cours de cette étude, j'ai noté cet état permanent de demi- famine sur un sol vierge, qui regorge pourtant de sève et de fécondité. Il serait intéressant de recliercher les causes de cette apparente antinomie. Je ne puis en indiquer ici que les plus essentielles.
Indolence du Nègre, nonchaloir, imprévoyance : oui, certes, et pour une grande part. Mais je serais tenté de dire plutôt : découragement inconscient, sentiment d'impuissance devant des forces supérieures. Il faut tenir un grand compte des conditions ambiantes. Depuis qu'ils sont installés dans ces pays, les Européens se sont essayés à la lutte; ont-ils été beaucoup plus heureux que leurs frères noirs .'^ Ils y ont apporté une somme énorme d'énergie et de savoir. Pour ne rien exagérer, convenons que les résultats obtenus ont été fort médiocres. Les jardins qu'ils ont créés ont de nombreux et redoutables ennemis. Tantôt la sécheresse fane les plants et les consume; tantôt des pluies diluviennes, en quelques minules. aifouil-
lent la terre, charrient les cultures ou ensevelissent les planches sous des amas de sable. L'humidité fait pourrir les espèces les plus délicates. Des légions d'insectes rapaces les dévorent : fourmis, termites, sauterelles, chenilles, hordes innombrables d'êtres minuscules, dont l'infinie multitude a raison des bois les plus durs, des obstacles en apparence les plus insurmontables. On n'a point idée, en Europe, de l'invincible ténacité de ces microscopiques ennemis. L'homme est désarmé contre l'invasion des magnans à l'assaut de sa maison. Les criquets franchissent des rivières de loo mètres de largeur et ne reculent pas devant des barrières de flamme. J'ai vu, sur le haut Mbomou, le sous-sol si infesté de termites qu'une planche déposée à terre, le matin, en un lieu découvert, était attaquée par-dessous avant la fin du jour : car on sait que les termites n'affrontent pas sans danger pour leur vie les rayons du soleil. J'ai vu des nuées de papillons de môme espèce passer, trois mois durant, sur un pays comme des flocons de neige rousse, et en rangs si pressés qu'on pouvait les abattre par dizaines en jetant sa coiffure à terre. La vraie bête féroce de l'Afrique équatoriale, la plus redoutable, c'est l'insecte.
Mais revenons aux ennemis de nos cultures. Enumérons encore : les singes, qui dévastent les champs de riz, de maïs, de sorgho; les hippopotames, qui se vautrent dans les plantations; les éléphants, qui les piétinent et les arrachent avec leur trompe. Combien
de fois les indigènes ne sont-ils pas venus nous supj)lier de les délivrer de ces voisins encombrants !
Les récoltes faites, la chaleur et l'humidité combinées en amènent la détérioration rapide. Les termites et les fourmis, aidés par les charançons, reparaissent pour achever l'œuvre de destruction.
L'élevage de la volaille et du bétail se heurte à des difficultés analogues. Poules et canards sont mal nourris, faute de graines, puisque l'homme n'en a pas assez pour sa propre consommation. Ils sont la proie d'une multitude de carnassiers de toute taille, à quatre et à six pattes, parmi lesquels les trop fameuses fourmis ne sont pas les moins terribles. Les œufs sont le mets recherché des mangoustes et autres pillards de basse-cour. Les chèvres ont pour ennemis le lion, le léopard et le python. Le cochon, très rare, est victime des mêmes ennemis, auxquels il faut joindre les cysticerques. Les essais d'élevage de gros bétail tentés jusqu'à ce jour ont échoué ou n'ont donné que des résultats très médiocres. La gent bovine succombe à diverses maladies contagieuses, contre lesquelles on n'a encore trouvé de remède ni préventif, ni curatif.
Déjà le défrichement et le peuplement humain refoulent loin des lieux habités bon nombre de ces ennemis de nos entreprises agricoles. Mais, pour les autres causes d'insuccès, ce ne sera pas trop de toutes les ressources du génie européen pour passer de la simple récolte des produits spontanés de ces pays à leur exploitation industrielle. 11 faut nous résigner u
constater, pour le moment, que la culture et 1 élevage dans l'Afrique équatoriale sont des sciences à créer de toutes pièces. En tous cas, nous serions mal venus de tenir rigueur aux sauvages de ces contrées de ce qu'ils n'ont pas été plus savants et plus habiles que nous.
Il est facile de dresser la nomenclature à peu près complète des denrées alimentaires de l'Afrique tropicale. Je la donne ci-après. Quelques notes explicatives préciseront les points les plus intéressants et me permettront de décrire au passage les travaux et industries qui s'y rattachent.