I. Kakas
ment ingénieux', dont voici la description sommaire. Un gros billot très lourd et armé par-dessous d'un solide fer de harpon, est suspendu à une branche d'arbre ou à une sorte de portique construit à cet effet au-dessus de la passée habituelle de l'animal. La liane qui retient cette masse en l'air est rattachée par une série de renvois à une liane tendue en travers du chemin et qui sert de déclic. Par son passage, l'animal déclanche le billot de Damoclès. Le harpon s'implante par son fer barbelé dans le dos de la ])ête. Celle-ci prend la fuite. Mais sa course est entravée dans les taillis par le trait attaché à son corps. La poursuite est assez facile dans ces conditions et la conquête à peu près assurée.
Nos Africains sont moins appliqués à la capture des oiseaux, que leur petitesse et la rapidité de leur vol soustraient à l'atteinte d'armes grossières. Ni l'arc des gens de l'Oubanghi, ni même l'arbalète pahouine n'ont assez de précision pour frapper un but si étroit et si mobile. — Ceux qui habitent les clairières voisines du Mayombé emploient, pour s'emparer des petites espèces, un procédé assez ingénieux. En travers de ces clairières, disposées en larges allées ramifiées, des lianes sont tendues à quelques mètres de hauteur entre deux polcaux verticaux : cela donne à l'ensemble l'aspect de ces épais faisceaux de fils télé-
'• Répandu dans toute l'Afiique.
graphiques qui côtoient les voies ferrées des grandes lignes. Des collets en lianes sont suspendus par centaines à ces fils transversaux, avec l'espoir aléatoire que des bandes de petits oiseaux étourdis viendront s'y étrangler.
La plus fructueuse industrie est la capture du poisson. Sur les hauts plateaux de l'intérieur, où les petits cours d'eau se dessèchent à la fin de la saison des pluies, les femmes du village s'associent pour y établir des barrages au moment de la décrue. On vide ensuite avec des calebasses le bassin ménagé entre deux barrages consécutifs et l'on recueille sans peine le poisson laissé à sec ou réfugié dans les parties les plus creuses.
Les populations des grands cours d'eau ont poussé l'art de la pêche à un haut degré de progrès. Ils savent mouiller en travers des criques des nasses fort bien construites, qui atteignent jusqu'à i. m 5o et i m. 60 de diamètre. Ils savent établir en travers des larges rivières des sortes d'estacades en clayonnage pour contraindre le poisson à venir par une ouverture unique se jeter dans la nasse : ouvrage vraiment considérable en l'état de leur industrie et assez solidement construit pour être un réel danger à la coque de nos bateaux.
Les indigènes du Moyen-Oubanghi emploient couramment une curieuse espèce de carrelet. En travers d'une pirogue on dispose deux longues perches, l'une
à l'avant, l'autre à l'arrière. Un large filet est tendu de l'une à l'autre. Des lianes sont attachées à l'extrémité libre des deux perches et retenues dans la pirogue par deux hommes. Ces lianes étant relâchées et la pirogue inclinée, le filet plonge dans l'eau. Le poisson y est attiré par de l'appât ou de toute autre manière. A ce moment, les hommes portent leur poids sur le bord opposé de la pirogue pour la redresser en même temps qu'ils halent sur les lianes et relèvent le filet. Ils amènent ainsi perches et filet dans une position verticale et le poisson pris tombe de lui-même dans l'embarcation.
Tous les citoyens du village, hommes, femmes et enfants, libres et esclaves, titulaires et clients, participent à l'œuvre d'intérêt commun de la chasse ou de la pêche. Ces travaux, souvent dictés par la marche des saisons, sont des fêtes publiques, de véritables solennités. Ce ne sont pas seulement des expéditions de réapprovisionnement; ils tiennent aussi de la partie de plaisir et du pique-nique. Les grandes battues, les grandes pêches nécessitent le déplacement de toute la gent valide. Les habitations restent sous la garde des vieillards, des malades et des infirmes. On emmène jusqu'aux enfants en bas âge. On campe sous des huttes en feuillage. Puis, la campagne finie, après des jours d'agitation et de liesse, on retourne au logis, le ventre plein — donc le cœur en joie — , les porteurs ou les pirogues chargés de vivres boucanés. En effet,
la préparation des conserves est naturellement pratiquée sur le terrain même de l'expédition. Pour cela, des claies en branchages sont disposées horizontalement sur quatre pieux. Les poissons non vidés, les quartiers de viande y sont placés, et l'on entretient audessous un feu de bois vert jusqu'à séchage et fumage complets. Je n'ai connu que peu d'Européens qui pussent s'accommoder de ces abominables préparations. La chair devient dure comme du carton ; la cuisson, môme prolongée, la laisse fdandreuse et coriace. Elle fourmille de gros asticots grouillants. Son goût, à la fois empyreumatique et faisandé, se rappelle fâcheusement à l'odorat de longues heures après l'ingestion.
Des tribus entières se sont fait une spécialité de la préparation et du commerce du poisson fumé. Tel est ce groupe que le gens du Bas-Congo appellent BafoaroLi ou Abfourou, ou encore, avec une acception méprisante, Bayandzi, les sauvages, et qui habitent une région merveilleusement appropriée à la pèche, à savoir la vaste dépression qui comprend le moyen Congo en amont du Kassaï, et le bas cours des grandes rivières qui s'y jettent. Telles sont aussi les populations riveraines du haut Oubanghi.
5. — Les denrées végétales n'exigent pas une coopération aussi générale du village entier. Le défrichement de la foret, l'abatage des grands arbres est réservé à la partie masculine de la population. On est
émerveillé de leur adresse à cette besogne et de la promptitude avec laquelle ils terrassent les géants de la forêt, quand on a vu l'outil plus que rudimentaire dont ils se servent. C'est une hachette faite d'une courte massue en bois, dont la plus grosse extrémité est traversée par la soie d'une simple lame de fer large au plus de trois ou quatre doigts. Arcboutés par les pieds sur des saillies de l'écorce, les reins accotés sur une sangle qui embrasse le tronc, deux ou trois hommes attaquent l'arbre à petits coups redoublés, y pratiquent une brèche qu'ils creusent peu à peu, jusqu'à ce que l'énorme masse s'écroule aux acclamations de l'assemblée. Ces alcalis restent en place. On n'en débarrasse pas le terrain choisi pour les plantations. Les boutures du manioc sont piquées parmi les fûts découronnés dans le chaos des troncs gisants et des branches entrelacées.
La gent masculine a encore dans ses attributions la récolte des régimes et du vin de palme. Tout le reste est dévolu à la femme : plantations et cultures, préparation des farines, pâtes et huiles. Je ne décrirai pas en détail ces opérations bien connues; je ne ferai que les rappeler brièvement, pour ne pas laisser de vide dans le tableau des industries indigènes.
On sait que le Manihot utilissima comprend deux variétés, l'une douce, l'autre amère. Celle-ci doit à l'acide cyanhydrique des propriétés toxiques violentes. Aussi la grosse racine farineuse de cette plante ne peut-elle être consommée sans danger qu après un
rouissage prolongé en eau courante. Puis elle est pétrie et soumise à la cuisson. Ou bien on la laisse à l'état de farine et on la fait sécher au soleil. Sous cette forme on peut la conserver assez longtemps. — Les bananes les plus appréciées sont de la grande variété. On les mange bouillies, cuites sous la cendre ou réduites en farine. — Les huiles d'elœis, de sésame, d'arachides, etc., sont obtenues, non par compression, mais par ébullition des graines dans l'eau: les corps gras surnageant sont décantés. — Les graines de sorgho, de petit mil, de maïs sont moulues entre deux pierres et réduites en farine. On en fait ensuite des pûtes, en les pétrissant avec de l'eau bouillante. — Ces diverses graines et la banane sont, chez les populations des hauts plateaux, la base de diverses boissons fermentées.
Les Noirs sont extrêmement friands du piment, qu'ils mêlent avec profusion à presque tous leurs aliments.
Ces diverses espèces comestibles ne sont pas également répandues partout. L'aire du manioc a pour limite septentrionale ajDproximative le 5^ degré de latitude nord. Le bananier se cantonne à peu près dans la môme région. La patate est peu répandue; on la trouve surtout dans la zone côtièrc du Gabon. Les plantes à graines comestibles, comme le sorgho, le petit mil, le sésame, le voandzeia, le haricot, le lupin, sont presque exclusivement réservées à la région prédésertique. C'est aussi l'habitat préféré du maïs et de
1 arachide, bien qu'on les trouve, mais en quantités médiocres, dans les contrées humides du sud.
6. — Le règne minéral se montre très avare à l'égard du Nègre africain. Le sel marin n'est connu dans lintérieur que depuis que les Européens l'y ont introduit. Les gisements de chlorure de sodium à l'état natif sont fort rares et peu abondants. Jacques de Brazza en a trouvé un dans le bassin de la Likouala- Mosaka. De mon côté, des indigènes du Haut-Mbomou m'ont présenté une terre rouge comme de la brique pilée et légèrement salée. Ce sont les deux seuls endroits du Congo, à l'exception, bien entendu de la côte, où je connaisse cette précieuse substance. Partout les indigènes emploient, pour assaisonner leurs aliments, un mélange complexe de chlorures et de carbonates de soude et de potasse, extraits par incinération, lixiviation, filtration, puis évaporation de diverses plantes, notamment du pistia stratioies, extrêmement abondant dans les contrées marécageuses. Ce sel indigène se présente en masses compactes et noirâtres de structure fibreuse. Il a une saveur amère et presque caustique fort désagréable.
La géophagie n'est pas rare. Il n'y faut voir qu'une perversion du goût, chez des individus faméliques, le change donné aux exigences d'un estomac non satisfait.
7. — En thèse générale, les Noirs préfèrent leur cuisine à la nôtre. Nos domestiques nous volent notre
saindoux et nos conserves, mais pour les accommoder à leur manière. Je ne sache pas que ceux mêmes qui remplissent auprès de nous les fonctions de cuisiniers, ceux qui mangent les restes de notre table se soient jamais approprié nos recettes. Ils préfèrent leurs mets traditionnels, manioc, poisson fumé, huile de palme, avec force condiments.
Le Nègre boit j^eu ou pas en mangeant. Il absorbe quelques gorgées d'eau après le repas. Puis il se rince la bouche et se frotte les dents avec l'index.
Il raffole des boissons spiri tueuses. Partout où le commerce européen a pu introduire les liqueurs distillées, l'alcoolisme fait des ravages rapides. Ce sont de mauvais alcools de grains où la rapacité des débitants ajoute les résidus les plus hétéroclites. J'en ai connu qui allaient jusqu'il verser dans la barrique des restes de lampes à pétrole. Peu à peu, sous les noms variés de tafia, gin, absinthe, le poison s'étend vers l'intérieur, distribué en paiement ou en gratification. Des populations entières sont tombées au dernier degré de l'abrutissement, de la dégradation physique et morale.
L'usage du tabac est partout répandu. La pipe circule de bouche en ])ouche, le soir, autour du foyer. Chacun aspire une longue bouifée et passe le calumet à son voisin. Point d'abus de ce côté.
Il n'en est pas de môme du chanvre indien, dont l'usage fait d'eflVayanls progrès. La fumée de cette plante donne aux habitués de véritables accès de fré-
« nésic. Ils deviennent dangereux; leurs camarades sont quelquefois obligés de les ligoter pour les mettre hors d'état de nuire.
D. — Vêtement.
Il n'entre pas dans mon programme de passer en revue tous les costumes et tous les genres de parure arborés par les populations de ces climats torrides. Cette description relève plutôt du pittoresque que de l'étude sociologique. Il sera plus intéressant pour notre objet de tracer les grandes lignes de l'évolution de la mode, en tant qu'elle est dictée soit par l'ambiance, soit par le caractère de l'indigène.
La simplicité tout édénique du costume nègre me paraît montrer que son but originel n'est pas la pudeur. L'idée première en est, me semble-t-il, la protection spéciale des organes génitaux contre le contact brutal des objets environnants. Nous en trouverons la preuve dans une revue rapide des degrés successifs de complication du vêtement.
Nous voyons des tribus vivant dans le plus complet état de nudité. Les uns \ insoucieux du moindre accessoire, se font même un point d'honneur de confesser ouvertement leur virilité; le costume, considéré comme dégradant, est réservé à la femme. Tout au plus, en passant dans les plaines herbeuses, consent-on à tenir à la main devant soi une peau de bœuf ou