III. — LE GONGRàS DES ÉTUDIANTS A LlàOE EN
Une des plus significatives réunions de cette époque fut le congrès des étudiants réunis à Liège en 1865. Il faut nous y arrêter, car ses membres sont aujourd'hui à la tète de Vlnt^matiO" nalCj de la Franc-maçonnerie ou de Tadministration gambettiste en France. Ce fut un des signes du temps, selon la parole de l'évéque d'Orléans, et aujourd'hui encdre ses débats nous indiquent bien où en est la Révolution cosmopolite.
Plus de mille jeunes gens, venus d'Allemagne, d'Espagne, de • Hollande, d'Angleterre, de France, de Russie, s'y trouvèrent présents.
Reçus d'abord dans l'Hôtel de Ville, par le bourgmestre de liège, entouré du collège échevinal, et salués par le magistrat comme l'élite de la jeunesse studieuse, comme les jeunes apôtres de la liberté et du progrès, ils se dirigent ensuite, précédés des drapeaux des nationalités diverses, vers le casino Grétry, salle de danse et café chantant, où doivent se tenir les séances générales. Là le congrès est constitué. Le président du comité organisateur de Liège souhaite à son tour la bienvenue, au nom de la jeunesse universitaire, et est chargé de présider l'assemblée ; les commissaires assesseurs sont, pour la France : Rey et Regnard ; Sarro de Magallone, pour l'Espagne ; Schramm de Joug pour la Hollande, etc. Le fils du bourgmestre de Louvain y représente Bruxelles; Gtoudry, Gand; Gobert et Derguiny, Liège; des secrétaires sont choisis parmi les nationalités diverses, et le congrès est ouvert avec la question de l'enseignement pour objet.
M. Regnard remercie au nom de la jeunesse française celle de l'Université liégeoise.
c Venu de France, où jadis aussi l'on a pratiqué la liberté, il espère» dit-il, se remettre pendant ces quatre jours à un apprentissage qui ne sera pas difficile ; il travaillera' courageusement à l'œuvre de la rénona* lion sociale ou du progrès, »
EtM.OptatScailquin, jeune avocat de Bruxelles, —aujourdTiui membre de la Chambre des représentants, l'un des chefs du parti libéral et de la Maçonnerie, — s'écrie au milieu d'un ton* lierre d'applaudissements :
Sââ LA REPUBLîQUfi UNIVERSELLE
c Hommage à la France qui doit espérer encore, quand elle compte dans son sein de pareils enfants ! Honneur aux lutteurs de la pensée, pour avoir ouvert cette tribune, accessible à tous les principes... L'avenir est à la jeunesse ; partibut elle rivalisera de dévouement pour ne plier les genoux ni sous les menaces de l'intolérance, ni sous les rigueurs du despotisme... Que Ton traite donc toutes les questions de l'enseignement des masses! qu'on remt^ l'idée sociale dans toutes ses profondeurs! Sinon, l'œuvre serait incomplète. Quel est son but ? n'est-ce pas de réO' User toutes les réformes, de faire en sorte qu'un jour les peuples, confondus par V échange de leurs produits et par la tolérance religieuse, pourront se tendre, au-dessus des débris de leurs barrières, une main fraternelle.
c A Madrid, continue l'orateur, lorsque les étudiants protestent contre la démission donnée à l'un de leurs maîtres à cause de ses opinions trop libérales, on appelle l'armée, on les sabre, on les foule aux pieds des chevaux, et le peuple applaudit à leur résistance... A Vienne, quand des autorités académiques veulent les forcer d'assister à des anniversaires de concordats..., ils refusent, et le peuple leur donne raison. En France, en Prusse, il en va de même, et ce voyant, je me dis alors : Mes frères, aimez-la, cette jeunesse, car elle est digne de servir oette grande cause du progrès et de la liberté. »
Dans une des séances du lendemain, on entendait le rédacteur d^un des plus importants organes du libéralisme belge, le Pré^ curseur d'Anvers^ M. Arnould, dire entre autres choses :
c L'enseignement est anarchique, parce que la société est anardiî* que, contradictoire. Il n'y a pas deux institutions dont on puisse dsrt qu'elles existent par des raisons de justice
c Je passe à l'ordre moral. Où en sommes-nous ? Là, nons avons encore, et malgré nous, toute la morale catholique, nous n'en avons pas d'autre. — Elle est officiellement enseignée et suivie dans le cœur des masses. Gomment voulez- vous qu'une société contradictoire, qui n*a que des idées venues on ne sait d'où,., soit sérieuse et complète dans son en« seignement ? Discuter l'enseignement avant d'avoir discuté la société, c'est ne pas vouloir être pratique...
c Gomment voulez-vous ramener cette humanité immense que nous ne connaissons pas encore, qui ne s'est révUée qu'une fois partiellement, à la révolution française, et qui alors a été si grande que nous vivons tous de ce souffle depuis quatre-vingts ans ? >
Et sur cette énergique déclaration, Torateur descend de la tribune, accueilli par des salves d'applaudissements unanimes. Il y avait donc dans ce contes de la jeunesse de tous les pays, sortie des enseignements d'Etat ^ unanimité de sentiments contre les
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crojaEnces et la morale même catholique et chrétienne, unanimité d'adhésion aux doctrines de la révolution française, y compris 1793, unanimité contre l'ordre social actuel, qui ne compte pas deuœ institutions fondées sur la justice.
Nous devions d'abord le constater, et cependant il 7 eut entre les membres du congrès des luttes violentes, des oppositions en paroles acharnées et brutales. Quel en était l'objet ? Nous allons le laisser expliquer par un des orateurs, M. Fontaine, de Bruxel* les, jeune orateur à la barbe rousse, à la corpulence honnête, à l'attitude négligée, type, dit-on, du bourgeois farocrate de la cq>itale belge :
f Â^ant de commencer, dit-il, je tiens à rectifier une question dlio* monyme et à dire que je ne suis pas le sosie de M. Jean Fontaine, do Liège. M. Jean Fontaine est avocat^ moi je suis actuellement éditeur de la rive gauche ; l'ayocat est spiriiualisté et disciple de Cousin, Téditeur est matérialiste et apôtre de Proudhon. Je tiens à établir ces différences, parce que cela pourrait nous porter préjudice ; car nous sommes tons deux nés en Belgique, de parents belges. J*ai été baptisé belge^ de par le code civil et le clergé catholique. Mais je n'ai pas de patrie, et vous le savez : li^t' Ubertas, ibi patria I »
Mais quelle est cette liberté? M. Fontaine va nous le dire à la fin de son discours :
V Tous voulez la fiberté d'enseignement... elle n'existe pas en Bel« gique ; la liberté d'enseignement est impossible dans un État constUum tionneL.. Qui vous donnera cette liberté absolue ? Elle nous sera donnée par cette synthèse qu'on appelle la Râvolution : lisez Edgard Quinet, il vous l'expliquera ! C'est une matière en fusion, c'est l'égalité, c'est l'abolition de tout privilège, et puisque notre programme porte : Partout on discute Us grandes questions sociales, il faut que le socialisme entre en plein dans la question de l'enseignement. // faut que le capital soit serf du travail. Il faut que vous sachiez que tout individu avant d'aller à l'école doit avoir mangé un morceau de pain. Et c'est le travail qui le lui donnera ; par conséquent vous devez admettre la Révolution et le socialisme dans la question de l'enseignement. Ce point exige des développements énormes. Mais je vais vous dire ce que nous voulons, nous révolutionnaires et socialistes : nous voulons le développement physique^ moral et intellectuel du genre humain. Notez que je dis physique d'abord, inUllectuel après. Nous voulons, dans l'ordre moral, par V anéantissement de tous préjugés de religion et d'église, arriver à la négation de Dieu et au Ubreesamen.
LA RÉPUBLIQUE UNÎVARdELLB
*«Nou8 voulons, dans Tordre politique, par la réalisation dô Vidée ré* puhlicaine, arr%i>er à la fédération des peuples et à la solidarité des individus. Dans Tordre social, nous voulons, par la transformation de la propriété, par l'abolition de (hérédité, par l'applicalion du principe d'association, par la mutualité, arriver à la solidarité des intérêts et à la justice ! Nous voulons, par Tafifranchissement des travailleurs d'abord, du citoyen et de l'individu ensuite et sans distinction de classes, Vabolition de tout système autoritaire, n
Après M. Fontaine, de la Rive ga/uche^ vient M. Georges Jan- 6on, jeune homme sombre, à la voix vibrante, au geste fier et au ton du défi, disent les comptes-rendus. Il appelle la jeunesse à l'étude et à renseignement de la politique.
c La politique vous appartient par votre âge, parce que dans la jeunesse il semble qu'on ait des vues plus droites et plus élevées. Les jeunes gens de nos jours ont presque abandonné la politique. Ce n'est pas ce qui se faisait jadis à Home, dans Athènes. De même, nous avons vu à une époque fameuse, où nous devons à jamais chercher des modèles de vie politique et de caractère ^ les Danton, les Saint-Just, les Gauillb Dbs- MOULiNS, les Mabat, se lancer courageusement sur le terrain enflammé des révolutions. Là vous devex chercher vos exemples, là vous verrez des cœurs intrépides, là vous verrez la jeunesse entière se dresser, armée d'idées nouvelles, contre les siècles passés. Vous verrez enfin le cri, le véritable cri du peuple, jeté à l'appel d'un jeune homme de 22 ans, Camille Desmoulins (1). (Vifs applaudissements !)
« On a parlé de République et de socialisme. Il y a une chose cer-
(t)Le passage sulvanl de la Chaîne d'Union (année 1S7S, p. 147), montre que M. Jan8on9 en faisant ainsi à Liège l'apothéose de Camille ûosmoulioa, exprimait la pensée octu^Uede la Maçonnerie. L'auteur de l'article, F.'. Bmile Gorra, s'adreaso ft f la catégorie des gens qui pensent qu'à la période de civilisation que noua aTona atteinte (lie) la Franc-maçonnerie est inutile 9, et il répond c par dos faits et par dea noms. »
c Par des faits, car elle a créé et elle subventionne des établissements d'insCractioa et de charité des plus florissants; car elle compte, à l'heure actuelle, plu$ de 8fiQ0 loges réparliet dam le monde entier^ loges qui posêèdetU 500,000 membres actifs et prêt de trois milUons de membres non actifs, confondus dans une commune inspiration,
c Par des noms, car elle a vu dans ses rangs les Goudorcet, les Damton, les Babbdf, les Camille Dksmoulins, les do Lalande, les abbé Grégoire, les Hoche, les Kléber, les Lacépôde, les Lafayette, les Lavater, les Laplacoi les Mirabeau, les Thomas Paine, les Proudhon, les Sàint-Just, les Washington (le Monde maçonni^iue, t. IX, p. 227, i^oute à cette liste de noms c glorieux i Hébert, le c Père Duchesae », Samtbbab, et ailleurs Masziiii) ; et maintenant encore elle renferme dans son aain les Bbisson, les GaiMiBox, les Jules Favrb, les Garibaldi, les GARNiER-PAsia, las PiLLSTAïf , les Louis Rlakc, les Gaiibbtta, les Lirrai. Non, non, la Frano-macoo» nerie n'est point inutile... Non , non, son temps n'est point fini, et au^ounl'littly IDolna que Jamais, elle doit renoncer à l'œuvre sacrée qu'elle a entreprisa.
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taine pour toutes les intelligences élevées, c'est que Tabolition de tous les privilèges, fondés sur la race ou la naissance, et de toutes les distinctions d'ordre et de caste, c'est que le gouvernement do la nation par elle-même au moyen du suffrage universel, sans être entravé par la pression d'une coterie ou d'un seul, est dans le vœu de l'humanité, et toutes ces choses sont comprises dans le mot République t »
La plupart des représentants belges parlent de même.
Écoutons maintenant les principaux députés des écoles de France. Nous rencontrons d'abord M. Regnard, de Paris, mem* bre du bureau :
« On vient de rappeler l'idée dé Dieu ; moi, je me rattache.au positi* visme. Il y a eu deux méthodes d'enseignement ; une seule est bonne» la méthode positiviste ou expérimentale, celle de Bacon, des encyclopédistes et d'Auguste Comte ; on l'a nommée aussi matérialiste, nom sur lequel on a déversé beaucoup d'injures : je crois qu'il ne faut pas le renier ; je l'accepte, moi ; je le déclare franchement : Je suis maté«»
RIALISTE...
c Comte, en suivant Diderot, notre grand Diderot, a bien mérité de l'humanité. Le moyen âge était une période de ténèbres, où quelques bûchers seuls éclairaient le monde. Il a été fatal à l'humanité... Je crois que, si l'homme qu'on appelait Julien l'Apostat eût pu réussir, peutêtre les progrès accomplis au XIX" siècle auraient été réalisés dès le Y".
< Je prends cette occasion de rendre hommage à un homme qui n'a jamais cherché aucune place, aucun honneur, M. Littré.
« Nous sommes aussi pour la science, pour l'Allemagne, nous con« naissons Kant et Ilégel ; mais je crois qu'il y a des hommes qui rendent plus de services et qui sont en progrès sur eux. La philosophie de la nature doit être la base de toute connaissance ; nous rattachons notre drapeau aux hommes qui proclament le matérialisme ; tout homme qui est pour le progrès est aussi pour la philosophie positiviste ou matéria* liste. >
• M. Lafargue proclame « qu'aucune intelligence divine ne règle les faits humains ; que le spiritualisme n'arrive à aucune morale. » Il reconnaît toutefois que « le Catholicisme est la machine la plus ferle qui ait été inventée en fait de spiritualisme. Il y a quaPi^e cents ans que nous la sapons; elle est solide encore malheureursèment, » Puis, entreprenant l'éloge de notre grand maître à toiw, Proudhon, il ajoute : « Voici la plus belle parole que l'humanité ait entendue : Maintenant que nov^ nous sommes redressés, que nous sommss debout, oui, nov,s possédons la justice ^ ta foi, sans craindre dme qui vive au ciely sur la terre, sous terre,,, Nous serons probes, par amour de la probité. » u J4
S^d LA R^PUBLIQtJB UNlYSRSELLfi
Quelle probité peut-il y avoir pour qui Dieu est le mal, et la propriété le vol, pour qui ne reconnaît ni Dieu dans le del, ni autorité, et par conséquent ni vérité sur la terre^ ni même de Satan en enfer, quand sur tous les tons on répète partout, et inspiré par lui, son cri de révolte et de haine ? Aussi, quelques jours après, le même Lafargue, dans la dernière séance tenue à Bruxelles, terminait sa motion par le cri de l'enfer : « Guerre a Dieu I Haine a Dieu I Le progrès est la ! Il faut grever le gixl