IV. -— LE SOCIALISME ET LA FrANG-MAÇONNERIE
Le socialisme et le communisme découlent nécessairement des principes de la Franc-maçonnerie. Nous avons déjà, par l'analyse de ses rituels et des livres de ses principaux fondateurs, montré comment ses doctrines détruisent dans sa racine le droit de propriété (liv. I, chap. VI).
L'homme étant posé comme sa fin à lui-même, il en découle pour lui le droit à toutes les jouissances.
Le dernier manifeste socialiste publié parle Révolté de Genève, à l'occasion du congrès ouvrier de Marseille (septembre 1879), débute ainsi :
• Considérant que tout homme, en sa gitalité d'homme, a droit dès sa naissance à une (gale satisfaction de ses besoins et à l'égal déwhppement de toutes ses facultés »
Or, c'est là précisément la vieille doctrine de la décla/ration des droits de l'homme et du citoyen de 1793, rangeant la pro- * priété au nombre des droits naturels de l'homme en chargeant la LOI, c'est-à-dire l'État onmipotent, de fixer cette propriété.
C'est la doctrine de Condorcet, l'un des hommes qui avaient pénétré le plus à fond la doctrine des sociétés secrètes :
c Les jacobin?, dit MaloD, s'en tenaient à l'égalité de droit, la seule € compatible avec l'institution de la propriété individuelle. Condorcet € était plus révolutionnaire quand il disait : Égalité de fait, dernier but € de l'art social (1). »
Ragon indique, lui aussi, la même chose comme but final de Yart royal de la Maçonnerie :
c C'est à la Maçonnerie seule que l'on doit TafSHation de toutes les classes de la société. Elle seule pouvait opérer cette fusion, qui, de son sein, a passé dans la vie des peuples. Elle seule pouvait promulguer
(1) Bxpoté det écoles socialistes, par Malon (Paris, Lecbovalier, ia-1%, 191%),
cette loi humanitaire dont l'action ascendante, qui tend à la grande uni* formité sociale, marche à la fusion des races, des classes diverses, des mœurs, codes, coutumes, langages, modes, monnaies et mesures. Sa vertueuse propagande deviendra la règle humanitaire de toutes les cons* ciences.
« Toute réforme généreuse, tout bienfait social proviennent d'elle» et s'ils survivent, c'est que la Maçonnerie leur prôte son appui. Ce phénomène n'est dû qu'à la puissance de son organisation. Le passé Itd appartient et l'avenir ne peut lui échapper. Par son immense levier d'association, elle est seule capable de réaliser, dans une communion généra^ trice, cette grande et belle unité sociale, conçue par les Jaunes, les Saint<» Simon, lesOwen, les Fourier. Que les maçons le veuillent^ et les généreuses conceptions de ces penseurs philanthropes cesseront d*ôtre de vaines utopies. — Le mouvement social, du reste, ajoute-t-il en note, a depuis longtemps occupé la Maçonnerie en général et le Grand-Orient de France surtout (1). »
Rien n'est plus exact : tous les fondateurs des systèmes socialistes sont sortis de son sein et les loges maçonniques ont toujours appuyé la propagande socialiste.
Buonarroti, le fondateur de la Charbonnerîe française et italienne, le propagateur infatigable de toutes les sociétés secrètes du temps de la Restauration, était un ancien complice de Babeuf; il avait passé avec lui devant la haute cour de Vendôme. Loin de renier les principes communistes qu'il affichait alors (2), il les a infiltrés dans la constitution de la Carbonara :
c Dans Torigine des siècles que Ton appelle l'âge d*or, dit Toratenr étoile dans la Vendita au grade de grand élu, nos réunions étaient inutiles, mes bons cousins. Tous les hommes, obéissant aux simples Uns dô la nature, étaient bons, vertueux et serviablos; toutes leurs vertus n'avaient pour but que de primer dans l'exercice de la bienfaisance. La tbrrb, sans UArrRBs particuliers, fournissait abondamment le néces* saire à tous ceux qui la cultivaient. Les besoins étaient modérés : des fruits, des racines, de l'eau pure, suffisaient à la subsistance des hoin« mes et de leurs compagnes... »
Et, pour ramener l'égalité de nature et la communauté des biens par un progrès sensible , la Carbonara à décrété dans Tart. XXXVIII de sa constitution :
(t) Cours des initiations anciennes et modernes, p. 46 et 47. (2) V. Conspiration pour l'égalité de Babeuf^ BruzoUas, 1828. t. I, p. 86, t7 st ll«lon. Exposé dm écoles soeialUteSf p. 26, 27
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c L'impôt sera progressif... Le plus pauTre ne payera qu'un sep* tième de son reyenu, le plus riche en payera les six septièmes ; on obser* Tera la règle progressive pour les classes intermédiaires (1). »
Saint-Simon est compté par tous les auteurs maçonniques comme une des illustrations de Tordre, et à son tour Enfantin, dans une lettre au général Saint-Cyr, solidarise ainsi le Saint-Simonisrae avec les carbonari et les jacobins:
• Pour sympathiser aujourd'hui avec Saint-Simon, les hommes do trente à quarante ans doivent avoir sympathisé avec Foy, Manuel et Lafayette, et les hommes de soixante, avec Mirabeau, Saint-Just et je dirai presque Robespierre. »
A l'époque où le Fourriôrisme cherchait à se propager, les loges maçonniques de Paris lui fournissaient un appui sympathique. Jaunez, de Pompéry, étaient membres des loges, y faisaient des conférences et y trouvaient des proséIytes{2). Plus tard, nous l'avons vu, la même chose s'est passé à Paris pour la propagation de Vlnter* nationale.
C'est partout la tradition de la Maçonnerie. En 1845, les loges belges décernaient des honneurs maçonniques à Eugène Sue, et lo romancier socialiste, dans sa réponse à la loge la Persévérance d'Anvers, disait expressément que «r les loges maçonniques étaient à la tète du parti libéral socialiste » (lettre du 13 janvier 1845).
Le 7 novembre 1866, la loge La Parfaite intelligence et VÉtoile réunies de Liège s'affiliait à la loge des Philadelphes de Londres, pour poursuivre l'œuvre de la Maçonnerie militante et progressive (sic), et lui envoyait une planche où elle formulait ainsi ce qu'elle entendait par Maçonnerie progressive :
« Écarter de Tesprit la vaine préoccupation d'une vie future et le fétichisme d'une providence prête à secourir toute détresse ; — abattre les forces aveugles ; — abaisser Vorgtml de V argent et des privilèges ; — transformer la charité aux pauvres qui les humilie, et recherche du éroit des pauvres qui les élève ; — égaliser les intelligences par Tinstruc* tien, les fortunes par l'équilibre proportionné des salaires, les protections par des lois identiquement respectueuses pour tous ; — réaliser lajuS'* Uce au lieu de la promettre dans un monde inconnu (3). »
En 1868, à propos d'un projet de remaniement des statuts du Grand-Orient de Belgique, le F.\ Jacobus disait à la loge des Amis philanthropes, de Bruxelles :
(1) Constitution et organisation des Carbonari, p. 99, 102 ot 128.
(2) U Globe, journal des initiations, 1839, p. 170 ot suiv., 1840, p. 144, 168, 210«
(3) Cité par le Monde du 16 janvier 1867.
c Ces mots (le passage : Travaillant en commun, etc.) annoncent une autre réforme, due à une décision de la L.\ dos Amis philan^ thropes. Cet atelier a mis à Tétude la question de bienfaisance, et dans un rapport substantiel, a conclu que la manière la plus efficace, la plus bumaine, la plus maçonnique d'exercer la bienfaisance était de ponsser au progrès économique et social, soit en favorisant l'établissement de sociétés coopératives, de banques ouvrières, soit en répandant Tinstruction. C'est à la suite de ce rapport qu'a été institué un restaurant k bon marcbé.
« Appeler le peuple à conquérir lui-même son bien-être, aider les classes mineures à s'émanciper par l'instruction, le travail et le crédit, c'est là, sans contredit, la bienfaisance la plus puissaùte, car non-seulement elle exclut l'aumône dans le présent, mais elle rend toute proteo tion inutile dans l'avenir.
€ C'est cette transformation de la charité en émancipation, de la bienfaisance en institutions sociales, de la protection en afifranchissement définitif, c^est cette doctrine, qui pourrait être appelée un socialisme pro« tique, que le projet a voulu spécifier nettement dans le premier article des statuts généraux de la Maçonnerie belge (1). >
Actuellement les loges de Paris se groupent toutes pour fonder une école supériewre des sciences positives^ selon la méthode positiviste, destinée à propager scientifiquement le socialisme dans les classes intelligentes, et avec le socialisme ce matérialisme brutal et cette négation radicale qui sont Tessence du positivisme et de la Maçonnerie (2). Ce n'est pas en vain que le P.*. Jules Ferry proclamait en 1875 l'identité des deux institutions (liv. I, chap.
Il, S 15)-
Le Monde maçonnique^ qui relate tous ces agissements avec une approbation complète, est bien en droit de protester contre les mesures administratives prises par le Grand-Orient des Pays-Bas contre la loge UAlpina^ à cause des tendances socialistes trop accentuées, parait-il, de cet atelier (3).
Mazzini à son tour, tout en prétendant n'être pas communiste, prétendait changer la distribution des richesses et faire diriger collectivement le travail par l'État :
flc II n'existe point d'inégalités de nature, d'inégalités fotales de oon* jditions et de classes, il existe des inégalités qui ont leur sonrcô dam
(1) Cité ptr la Pairie, de Brugos, octobre 1868.
(2) V. le programme do coUo ôcolo ot le récit des démarches des loges de Paris «a ee sens, dans le Monde maçonnique, août et novembre 1879.
(3) M* de novembre 1879, p. 314,
tB dOOÎAtISMS ST LA pRANC-MAÇONNERIË 5âd
les foimes sociales, dans rélément même où so développe la vir, et Qoas deTons travailler à changer ces formes, à transformer, an nom de Dien, an nom de la gnerre que Dien nous commande de faire au mal, an péché et à ses conséquences, cet élément snsceptihie de se modifier perpétuellement. Le monde physique, grand atelier de l'humanité, n'a pas été donné à quelques-uns, il a été donné au travail. Les hiens matériels, ni hons, ni mauvais en eux-mêmes, mais instruments de bien on de mal, selon la destination individuelle ou collective qu'ils reçoi-^ vent, appartiennent à tous ceux qui travaillent, et la répartition toujours croissante de ces hiens produira des fruits d'autant plus utiles, d'autant plus agréables à Dieu, que l'éducation plus avancée du genre humain aoia appris aux hommes à s'en servir pour le bien (1). >
Les statuts de la Jernie^Europe portaient ces articles qui lais* saient la porte ouverte.à toutes les convoitises socialistes :
c Art. 8. D'après la loi de Dieu et de l'humanité, tous les hommes sont libres, tous les hommes sont égaux, tous les hommes sont frères.
• Art. il. L'égalité consiste en ce qu'on reconnaisse pour tous le même droit et le môme devoir, en ce que personne ne puisse se soustraire à la loi qui définit le droit et le devoir, et en ce que cfiacun, pro* portionnellement à son travail, entre en partage de la fortune communb, qui est le produit de toutes les forces sociales mises en activité. »
Le premier socialiste allemand, le tailleur Weitling, qui ca 1837 commença sa propagande en Suisse et en Allemagne, avait organisé ses sociétés sur le modèle des illuminés et des carbo* nari, et il se servait pour les propager des associations de chant qui ne sont souvent que des loges maçonniques déguisées (2).
Nous ne nous étonnerons donc pas de voir les loges maçonniques fournir à V Internationale les premiers cadres (§ 5). Actuellement encore, malgré l'expérience de la Commune, les loges maçonniques continuent à propager le socialisme.
Ainsi, à Paris, en 1877, à Touverlure de la loge de L'Homme libre j dont l'appellation rappelle le titre du journal de Louis Blanc, le P.". Minât, vénérable de la L.*. La Parfaite égalité, fait un exposé et un commentaire du système social de Louis Blanc (3).
Tout récenunent, le 28 juin 1879, la loge Le Globe ^ de Vincen*
(t) Adreste aux prêtres à propos de VEncydique du pape Pie IX donnée à Portiûi k 8 décembre i8Â9.
(?) V. Frost, The secret sœieties ofthe European ReoohUion, U II, p. 268 ef r v. (3) La Chaîne d'Union, année 1877, p. 73.
nés, écoutait Téloge funèbre du F.*. La Chambaudie, c poète sa^ cialiste et apôtre saint-simonie n (1). »
En Italie, la loge maçonnique de Palerme, dit VÉgalité du 10 mars 1878, dans une circulaire envoyée à la presse, invite tous ses membres à s'occuper des questions sociales, et déclare que Témancipation économique donnera seule le bien-être et le bonheur au peuple.