V. — La fondation de l'association internationale des
TRAVAILLEURS. — KaRL-MaRX ET MaZZINI
L'on se trompe également quand on représente Vlntematio^ nale commme une pure société secrète révolutionnaiie, semblable à la Société des saisons, à la Charbonnerie, et quand on la reprôsente comme étant seulement Teipression du malaise social des classes ouvrières.
Elle a à la fois ces deux caractères et c'est ce qui lui marqae une place tout à fait à part dans l'histoire des sociétés secrètes.
L'immense majorité de ses adhérents sont uniquement sons l'impression des souffrances causées par la désorganisation de l'antique régime du travail. Ils sont en proie aux passions qui sont la suite du régime libéral appUqué aux relations économiques.
Dans cet ordre d'idées ils maudissent souvent la révolution de 1789, les bourgeois accapareurs des biens nationaux et destracteurs des corporations ; ils couvrent même de leurs imprécations les loges maçonniques, où ils voient, retranchés comme dans une citadelle, les patrons dont ils ont à se plaindre (v. Introduct. VII).
Mais à ces sentiments, dont on pourrait retrouver l'ëquivalent dans les luttes sociales des siècles précédents, vient s'ajouter ches les internationalistes une haine furieuse contre la religion, une négation radicale de Dieu et de la vie future. Cet esprit d'impiété leur a été inspiré par leurs fondateurs et il est entretenu par leurs chefs, qui tous se rattachent à la grande secte anti-chrêtienne et qui voient dans ce soulèvement des passions populaires le moyea d'arriver au but final prédit par Weishaupt : la liberté et l'égalitâ des forêts sur les ruines de la reUgion et de la propriété.
(1) L^ ifonde nMponnique, août 1879, pi 161. . . • • t
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Leur habileté a consisté à s'emparer des sentiments propres aux masses ouvrières souffrant du régime industriel moderne, à se servir comme d'un cadre de leur organisation spontanée en Trades- Unions j syndicats^ sociétés professionnelles. Par là ils ont eu une action bien plus étendue que les sociétés exclusivement révolutionnaires et politiques de Mazzini.
Ils se sont adaptés au tempérament de l'ouvrier moderne en rejetant tout l'appareU fantasmagorique qui dans les loges maçonniques amuse le bourgeois, mais qui dérouteletravailleurle soir d'une journée passée dans un dur labeur. U Internationale a pu donc lever le voile presque complètement et travailler au grand jour. Mais elle ' reste toujours^ une société secrète, parce qu'elle est menée dans l'ombre et le mystère par des chefs qui sont en relations suivies avec les autres loges maçonniques, et souvent combinent leur action avec la leur. Comme l'a dit spirituellement un homme qui s'était au début assez étourdiment engagé avec Y Internationale ^ M. Jules Simon, « il y a vingt ans les socialistes étaient des sectaires, aujourd'hui ce sont des praticiens (1). »
Ces deux caractères, réunis dans V Internationale^ expliquent | les deux tendances qui se produisent parfois dans son sein et ont ' abouti à une scission passagère : les uns sont jacobins socialis* tes, les autres veulent être exclusivement socialistes. Mais il est fort instructif de constater que les socialistes exclusifs, ne voulant * pas entrer dans les luttes politiques, ont toujours été éliminés ou absorbés par les jacobins socialistes.
Nous allons maintenant voir quelles sont les premières origines de cette formidable association et comment les sociétés maçonni* ques lui ont fourni son état-major :
c En mars 1850, écrivait, dans la Gazette universelle allemande de Leipzig, un homme qui, favorable d'abord aux tendances communistes» s'en était ensuite complètement séparé, je venais d'être mis en liberté^ après avoir été enfermé, comme prévenu politique, dans une prison d'Augsbourg, lorsque j'appris, par un commissaire, l'existence de la ligue sous la forme d'une conspiration dont les chefs étaient Engels et ICabx (2). L'année ensuite, un autre émissaire, Weidemeger, au*
(1) Jules SimoD, La politique radicale, p. 23. frvv W ^^' Marx, homme riche et iDstniit, philologue remarqué dans les universitéi
allemandes, est le fils d'israôlitea convertis au Protestantisme. Lasalle, le fondateur d'une association socialiste, qui s'est fondue ai:uourd'hui dans celle de Karl Man, était iaraélite aussi.
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joard*hiii mort, vint me rendre visite à H...., où, an vu et an sa de mes coreligionnaires politiques, j'acceptai les fonctions de président de la Commune, constituée dans cepays par l'association. J'assistai à ce titre» à Francfort-sur-le-Mein, à un congrès préparé par les associations de Manhein, de Mayence, de Giessen, de Francfort-sur-le-Mein, de Ha-> nau, etc...
«( Le parti portait alors le nom de communiste ; ce n'est que plus tard quUl se nomma démocratique social. Mais sous le nom môme de com^ muniste, il formait déjà une association internationale, et on lisait en tête de son programme : « Prolétaires de tom les pays, réunissex''Vous I s Ce manifeste, imprimé dès iSbJL^ et que j^ai entre les mains, contient exactement le programme et les traits principaux de l'Internationale actuelle. La propagande a certainement suivi depuis une marche progressive ; mais, quant à l'organisation, en 1850 elle était déjà complète. La caisse centrale était, dès ce moment, alimentée par les contributions des divers membres et des Communes (1). »
L'exposition universelle à Londres, en 1862, donna à Tassociation un accroissement immense.
« Les ouvriers, délégués par les différentes nations du monde civilisé, se rencontrèrent, dit Fribourg, sur le terrain de la production et de l'observation. Questions de main-d'œuvre, do durée du travail quotidien, de grèves môme, bien d'autres encore devaient être et furent soulevées. On correspondit ensuite entre ouvriers parisiens et ouvriers anglais et autres ; le 28 septembre 1864 un meeting public, organisé dans Saint-Martin's Hall, réunit encore, et officiellement cette fois, dit le même historien, les représentants ouvriers de plusieurs nations earopéennes. Un mois après, la poste apportait à Paris le pacte fondamental, et l'association internationale prenait possession de la France (2) . »
M. Winterer, dans son savant ouvrage, le Socialisme contem^ porain^ complète ainsi Thistoire de la naissance de l'Internationale :
c Le plus fameux conspirateur de notre siècle, Mazzini, ne pouvait pas demeurer étranger à la constitution de cette ligue internationale. Il proposa, lui aussi, un projet d'adresse et de statuts ; mais il resta trop lui-môme, c'est-à-dire italien et conspirateur. — Son adresse reproduis sait simplement son programme politique, noyé dans une phraséologie
(1) Tndait et dtô par le Français da 17 juillet 1871. Ragon raconte dans too Cours, p. 344, que Kraose, célèbre maçon allemand, avait proposé, dès 1812, de remplacer les mystères maçonniques par l'Institution d'une société qu'il nomma Menscheithund ou Alliance du genre humain,
(2) Vattoeiation internationale des tranaiUeun, Origine, p. 6 et ft. p«r B. B. Fribourg, l'un dee fondateurs. (Paris, 1871, in-12| Lechevilier, édit.)
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socialiste. — Quant à ses statuts, ils demandaient une centralisation tellement rigoureuse, une dépendance si absolue de l'impulsion cen« trale, que toute initiative et par conséquent tout développement devenait impossible dans les associations locales. Marx fit rejeter Tœuvre de Mazzini^ qui se retira plein de dépit sous sa tente, abandonnant rin« tcrnationale à son sort. A son tour, Marx présenta une adresse et des statuts, qui furent unanimement adoptés par le comité de Londres ; le congrès général de Genève les ratifia en 1866. L'adresse et les statuts du socialiste allemand étaient loin de désarmer la direction centrale qui devait demeurer directement ou indirectement entre les mains de Marx; mais ils réservaient les droits des associations particulières et menageaient toutes les craintes et toutes les susceptibilités (1). »
L'autorité souveraine de l'association est placée dans les congrès^ comme dans la Franc-maçonnerie elle est placée dans les couvents. Les congrès, comme les convents, se réunissent chaque année. Le temps et le lieu de leur réunion sont indiqués, ainsi que les matières qui doivent y être traitées, par le congrès lui-même, ou par le conseil général ou international, qui est pour l'association ce qu'est pour la Franc-maçonnerie TOrient suprême. — « Ce conseil général se compose d^ ouvriers représentant les différentes nations faisant pa/rtie de V association internationale. Ilprend dans son sein^ selon les besoins de Vassociationj les membres du bureau tels que président (2), secrétaire général^ trésorier et secrétaires particuliers pour les différents pays, »
ce ToiLS les ans, le congrès réuni indiqua le siège du conseil général et nomme les membres. » Le siège de ces conseils a été d'abord à Londres ; depuis 1873 il est fixé à New-York.
« Chaque section est souveraine pour nommer ses correspond dants avec le conseil général, » Ce sont les correspondants qui, sous une apparence subalterne, sont en réalité les directeurs tout puissants des groupes.
(1) M. de Lavoleye Tient de raconter en termes presque identiques la fondation da VlnierfMtionale {Revue des deux Mondes du i5 mars i880). Dana les confère aces préliminaires de Londrefl. en i862, Mazzini était représenté par son secrétaire, le major Volf.
(%) Deux ans après, en IBGQ, le congrès do Bâle adoptait les résolutions suivantaa : c Considérant qu'il n'est pas digne d'une société ouvrière de maintenir dans ■OD Boin un principe monarchiqtie et autoritaire en admettant des présidents, lors mémo que ceux-ci ne seraient investis d'aucun pouvoir, les distinctions purement lionoriflques étant encore une atteinte aux principes démocratiques, le congrès engage toutes les sections et sociétés ouvrières affiliées à l'Internationale à abolir la préaidenoe dans Isar sein. »
tii LÀ niépUBLIQUS UNtVSRSELLS
« Le conseil général a le droit d^admettre oa de refuser l'affllia*tion de toute nouvelle société ou groupe, sauf l'appel au prochain congrès. »
« Le conseil général a également le droit de suspendre jusqu'au prochain congrès une section de Tlntemationale. Tout groupe, de son cété, pourra exclure de son sein une section ou une société, sans toutefois pouvoir la priver de son caractère d'internationalité, mais il pourra en demander la suppression au prochain congrès (1).
« Partout où les circonstances le permettront, les bureaux centraux (ou fédéraux) d'un groupe d'un certain nombre de sections de la même langue seront établis. Les membres de ces bureaux centraux, élus et rèyocables à chaque moment par leurs sections respectives, doivent envoyer leurs rapports au conseil général une fois par mois et plus souvent, s'il est nécessaire. » — Ces bureaux ou conseils fédéraux y comme on les appelle maintenant, et les sections qui les nomment, équivalent aux Orients nationaux et aux loges de la Franc-maçonnerie.
Ce n'est pas sans raison qu'Âssi, dans le manifeste qu'il adre^ sait à tous les affiliés de Y Internationale pour leur demander de soutenir les grèves du Creuzot, invoquait le nom de la Francmaçonnerie :
€Au nom de la démocratierépublicaine sociale^ disait-il, nous proclamons hautement notre adhésion à la grande association iU" ternationale des travailleurs, cette sublime Franc-majcon- NERiE de tou^ les prolétaires du monde, cet espoib de Vavenir^ de Végalité... (2). »
(1) Tonte U diraeiion de VJnternaUonàte rMdant en fait dans le Gonieil général, il est intéressant de relever les noms de ses membres. Le pacte fondamenUU, qui Ini sert de base et forme ses premières assises, était d'abord sigDé Odgers, Cramer, Vheler, ouvriers anglais, et arriva à Paris sous ce nom et avec des signatJrasqnl étaient celles des membres du comité provisoire établi à Londres. Approuvé par la congrès de Qenôve, il prit le nom de statut» généraux. Le conseil général se composa alors du président Odgers, ouvrier anglais, menuisier, du secrétaire général Georges Bocarius, tailleur, qui Tétait dès le commencement ; à la place de Wlielert le tré'* forier fut Cowel Stepney. Les secrétaires particuliers de correspondance fafnal 8. Shaw, pour TAmérique ; Karl Marx, pour TAllemagne ; Besson, pour la Belgique ; H. Yung, pour la Suisse ; A. SabiclLi, pour la Pologne ; Johannard» pour l'Italie ; Eugène Dupont, pour la France ; Lafargue Paul (gendre de If an), pour l'Espagne. Depuis, en 187t, Serraillier aurait remplacé Besson ; Giovanni Bors^ Johannard ; Eccarius, tout en demeurant secrétaire général, serait chargé de \m correspondance avec rAmériquo ; James Cohen serait le délégué dn Danemarck; John Werton aurait remplacé Gowell à la trésorerie.
(2) V Internationale, journal de Bruxelles, n* 24, avril 1870. — Testai, L\ eUUion internationale dee tranaiUeurSi in-8«, 1870, p. 34 e( 08.