V. — Les DOCTRINES de l'Internationale et celles
DE LA Maçonnerie.
Quant aux doctrines religieuses et sociales de Vlniemationalej on n'a qu'à lire les documents publiés par rasspciation elle-même à la suite de chaque congrès.
En 1866, elle envoyait au congrès do la paix de Genève Eugène Dupont, membre du conseil général pour la France, qui s'exprimait ainsi :
c Citoyens, le plus chaud partisan de la paix perpétuelle, c'est incoûtestablement le travailleur... Il veut la paix ; mais la paix n'est pas un principe, elle ne peut être qu'un résultat. Croyez-vous, citoyens, que vous pourrez l'atteindre par le moyen qui vous a été proposé hier en créant une nouvelle religion — (la religion du Dieu-Raison de Garibal* di) ? — Non, n'est-ce pas ? Loin d'en créer une nouvelle, la raison doit détruire celles qui existent. Toute religioif est un despotisme qui a aussi I ses armées permanentes : les prêtres... Est-ce que ces armées-là n'ont ' pas fait au peuple des blessures plus profondes que celles qu'il reçoit sûr le champ de bataille ? si : ces armées-là ont faussé le droit, atrophié la raison. Ne débarrassez pas les casernes pour en faire des églises : faites table rase des deux. >
Et au banquet qui termina ce congrès, Titalien Stéphane portait ce toast :
c A Garibaldi, au premier citoyen de l'Italie, au grand homme européen dont le concours a donné tant d'élan au premier congrès de la paix, à la liberté, au vrai régénérateur des peuples, à Garibaldi 1 »
Le toast suivant était porté par le russe Bakounine :
c A Vavenir de la Ligxu et aux congrès futurs, qui, développant les principes posés et unissant de plus en plus les républicains épars dans le monde, peuvent hâter l'avènemeat de la véritable démocratie par le fédéralisme, le socialisme et I'antithéolooisme (1). >
L'année suivante, au congrès de Lausanne, Albert Richard allait jusqu'à dire :
(1) Annales du congrès de Genèoe IGùnère, 1868).
DOCTRINES DE l'InTERNATIONALE ET DE LA MAÇONNERIE 549
« En matière d'instruction il faut opposer à Vétude immorale de la Dible œlle des hommes utiles. •
Et Murât ajoutait :
c La Bible est le code de Vimmoralitê t »
Fribourg complète ces indications par le récit suivant :
« Le mouvement de la libre pensée devait trouver des adeptes dans l'Internationale. Aussi la pièce suivante, œuvre do M. Aristide Rey, étudiant^ — (l'un de ceux du congrès de Liège qui s'étaient en si grand nombre dévoués à Tlnternationale), — y eut-elle un certain succès.
c Association internationale des libres penseurs. « Société : Agis comme tu penses.
c I. Attendu que celui-là seul est un honnête homme qui met d'ac* cord ses actions avec ses principes ;
c II. Que le bien ne peut exister en dehors du vrai et qu'il n'y a de vérité que celle donnée par la science ; qu'il importe de séparer la morale progressive et scientifique des dogmes surannés que la raison con* damne et que le sentiment doit réprouver ; que k conscience repousse des doctrines religieuses qui dirigent l'homme par la peur et les plus indignes mobiles ; que ces doctrines ont désuni les hommes en faussant la morale et en corrompant la notion du droit... »
Et comme conclusion la pièce se termine ainsi :
c Pas de prêtre à la naissance, c Pas de prêtre au mariage, I c Pas de prêtre à la mort (1). »
c Ils constituent sous ce titre : Société agis comme tu penses, une association qui a pour loi la science, pour condition la solidarité, pour but la justice.
(t) Fribourg, Asioeiation internationatêt p. 154 et suiv.
GoUe associalloQ salaaiquo continuo à se propager. Voici le docamoat publié dans la MarteiUaise du mois d'août 1879 :
c M* 1750. — Adhésion de M. C... (Auguste).
c Je suis grandement partisan do voire asssociallon pour la propagation do la foi ciyile. Je voudrais pourtant, avant que mon adUôsion fût publiée, avoir la conviction qae, grâce à Vorganitalion et aua tlatuU de la Société^ celte adhésion soit irrévoca^ ble^ c'ett-à-dtre qu'il ne toit tenu compte à mes derniers moments^ alors que je n'au* ai plus l'esprit libre, do tel désir que je pourrais formuler, contraire & ma volonté aujourd'hui résolument exprimée.
c Si telle est l'organisation de la Société, recevez dés aujourd'hui mon adhésion for^ melle et publiez mon nom si vous le jugez opportun.
c Veuillez, Je voui prie, me tenir au courant dos progrès que feront nos idées oommunw. i
c À cctto déclaration était jointe la pièce suivanto :
a CECI EST MON TB8TAHBOT :
c Ma derniëre volonté est de n'être enterré suivant les rites d'aucuno
religion» et je donne à le pouvoir de me représenter auprès de
ma famille^ pour empêcher la profanation de mon corps. »
C'est sans doute pour Texécution de ce programme international des libres penseurs que le congrès de Lausanne a décrété :
c 1® Enseignement scientifique, professionnel et productif, et lamiso à l'étude d'un programme d'enseignement intégral ; 2^ organisation do V école-atelier; 3* considérant que le mot enseignement gratuit est un nonsens, puisque l'impôt prélevé sur les citoyens en fait les frais, mais quo l'enseignement est indispensable et que nul père de famille n'a le droit d'en priver son enfant, le congrès n'accorde à l'État que le droit de so substituer au père de famille, alors que celui-ci est impuissant % remplir son devoir. En tout cas l'enseignement religieux doit être écarté du programme (i). »
Et un peu plus tard le tard le conseil général de Londres, en juillet 1869, admettait comme section l'Alliance internationale de la démocratie socialiste, dont le programme, rédigé par Becker, Bakounine, Albert Richard portait :
c L'Alliance se déclare athée ; elle veut l'abolition des cultes, la substitution de la science à la foi et de la justice humaine à la justice divine i (%) >
Du reste, dès les premiers jours de V Internationale et même dans ses fractions relativement modérées, on retrouve le mémo esprit.
Le pacte fondamental reflète bien la phraséologie maçonnique dans les considérants qui le précèdent :
« Considérant que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que les efforts des travailleurs pour con-
L'insertlon do la ManeiUaite prouve que Taff^ux marché proposé par le a* 17^0 est souscrit. L'exisleocc et la propagalloa de cette assodatlOQ dans certains granda ateliers de Paris est d'ailleurs un fait de notoriété publique. *
II. Hérold, préfet de la Seine, vient de donner une consécration offlcielle à oecia association par une circulaire adressée aux directeurs des hôpitaux de Paris, en vertu de laquelle tout malade devra, à ton arrivée^ déclarer s'il entend recevoir la secourt de la religion et ne pourra pas en dehors de cette déclaration préalable être vlaité par les aumôniers.
(1) Pribourg. Àêtociation {nternationaUt p. 155. ^ (2) Fribourg, Âstociation intemaUonale, p. 129-131.
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quérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, maïs à établir pour tous les mêmes droits et les mêmes devoirs ;
« Que Vcusujettissement du travailleur au capital est la source de toute servitude politique, morale et matérielle ;
c Que, pour cette raison, l'émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique,
c Que tous les efforts faits jusqu'ici ont échoué, faute de solidarité entre les ouvriers des diverses professions dans chaque pays et d'uno union fraternelle entre les travailleurs des diverses contrées ;
c Que l'émancipation des travailleurs n'est pas un problème simple* ment local ou national ; qu'au contraire, ce problème intéresse toutes les nations civilisées, sa solution étant nécessairement subordonnée à leur concours théorique et pratique ;
c Que le mouvement qui s'accomplit parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de l'Europe, en faisant naître de nouvelles espérances, donne*un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs et conseille de combiner tous les efforts encore isolés ;
« Par ces raisons,
c Le congrès de VÂssocîation internationale des traoailleurs, tenu à Genève le 3 septembre 1866, déclare que cette association, ainsi que toutes les sociétés ou individus adhérents, reconnaîtront, comme devant être la base de leur conduite envers tous les hommes, la vérité, la justice, la morale, sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité.
« Le congrès considère comme un devoir de réclamer, non-seulement pour les membres de l'association, les droits de l'homme et du citoyen, mais encore pour quiconque accomplit ses devoirs ; pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs.
a C'est dans cet esprit que le congrès a adopté définitivement les statuts suivants de V Association internationale des travailleurs» »
Voilà donc cinquante à soixante ouvriers, qui entreprennent de régler définitivement les droits et les devoirs de Thomme dans le monde entier, et Ton entend au congrès de Bruxelles l'un d'entre eux, un député des ouvriers de la Suisse, nommé Catalan, s'écrier, usurpant un mot de l'apostat et haut maçon Sieyès, que «la révolution du siècle passé était contenue dans ces mots : « Qu'estce que le tiers-état ? Rien. Que doit-il être ? Tout. » De même on peut dire aujourd'hui, pour résumer le mouvement révolution" naire : Qu'est-ce que le travailleur ? Rien. Que doit-il être ? Tout, » c'est-à-dire religion et papauté, société et magistrature, nationalité, royaume et république ! Â lui et à lui seul le sacerdoce, le capital et la propriété !
A lui à décréter la vérité, la justice et la morale, en dehors ou sans distinction de croyance ou de nationalité. Il décrète, lui, cinquième, auquel viennent s'ajouter cinquante-cinq autres individus, que la vérité, la justice et la morale sont en dehors de toute religion, de toute croyance, en dehors de Dieu même. Voilà ce qu'ils décident contre le genre humain tout entier depuis le commencement du monde !
Et qu'est-ce donc que la justice et la morale ? qu'est^Hie (jue la vérité pour des affiliés qui dans un congrès souverain ont décréta Vabolition même de \jqvl\& présidence^ du mot même Aq président^ par haine de V autorité ? Qu'est-ce que la vérité, en dehors de la raison des siècles, contre l'autorité et le témoignage de tous les peuples depuis que le monde est monde ?
Justice, morale, loi, droit, tout autant d'idées qui impliquent une autorité suprême, un roi, souverain universel, Dieu en un mot, d'où découle toute paternité, toute royauté, toute supérioritô. ou présidence, tout pouvoir qui lie et oblige, tout ce qui peut liei et obUger les hommes entre eux, les constituer en société, ea association même quelconque.
Hors de là que deviennent les groupes, les sections, les fédérations, les conseils généraux et les congrès eux-mêmes ? quels droits ont-ils ? quelle autorité ont-ils pour faire des statuts et des lois obligatoires ; diriger les actions des autres hommes, travailleurs et bourgeois ; faire la justice et la morale , la vérité , les droits et les devoirs, déterminer où ils se trouvent, ce qu'ils sont ? Quel homme a jamais eu un tel pouvoir sur un ou plusieurs hommes ? Le prétendre seulement, n'est-ce pas le despotisme à son plus haut degré, une monstrueuse tyrannie ?
Pauvres et honnêtes ouvriers ! comme on vous trompe, comme on vous pervertit, comme on efface en vous la conscience elle* même !
 la suite des statuts furent discutées neuf ou dix questions, sur lesquelles les fondateurs parisiens et les sections de l'Internationale de Paris avaient envoyé un mémoire au congrès avec les délégués français. Dans ce mémoire, signé par tous les délégués français (1), mais que les délégués allemands et anglais ne trouvèrent pas assez avancé, nous lisons ceci :
(1) Parmi U» signalain» on dislioguait pour Paris : Pribourg, Haloo, llurmt, Tolain, Varlin ; pour Lyon : Kichard, Secrotain; pour Uoueu : Aubry, touamonatt» prindpanx da l'Internationale en France.
DOCTRINES DE L^InTERNATIONALE ET DE LA MAÇONNERIE 553
c Le travail est encore l'acte par lequel l'homme manifeste sa vail* lance, sa force, sa moralité ; par le travail l'homme dompte la nature, acquiert des connaissances nouvelles et s^i\b)6 jusqu'à la déification db Lm*M^B, s'il est permis d'employer ici une semblable expression, car la Divinité n'est et n'a jamais pu être que l'idéal de perfection vers lequel tend invinciblement Vhumanité par le développement complet de ses facultés. >
Gomment ne pas reconnaître là les doctrines de la Maçonnerie et du F.*. Renan enseignant que Dieu est la nature, q[ue Dieu est un mot qui, quoique vieux, doit être considéré comme un idéal pour le peuple ? C'est la dernière expression de renseignement philosophique de Cousin, ramenant le triple infini Dieu, nature, humanité, à une synthèse unique.
Un peu plus loin, les délégués de V Internationale parisienne ajoutaient cette déclaration qui rappelle la réception au grade i'apprenti :
c 11 nous est impossible de faire, sur cette question (la religion), autre chose qu'une déclaration de principes.
c La religion est une des manifestations de la conscience humaine, respectable, comme toutes les autres, tant qu'elle reste chose intérieure, individuelle, intime ; nous considérons les idées religieuses et toutes les idées a priori comme ne pouvant être l'objet d'une discussion utile ; chacun pensera, sur ce point, ce qu'il jugera convenable, à la condition de ne point faire intervenir son Dieu dans les rapports sociaux, et de pratiquer la justice et la morale (1). >
Un membre de la Commune, Lefrançais, était donc bien autorisé à dire, dans une réunion maçonnique tenue à Paris^ le 26 avril 1871, pour préparer la grande manifestation du 29 : « J'étais de cœur avec la Maçonnerie, lorsque j'ai été reçu dans la loge 133, une des plus rëpubUcaines, et je me suis assuré que le but de la Maçonnerie et de la Commune était le même. »
Après avoir préludé, dans les congrès de Genève et de Lausanne, rinternationale déclare, au congrès de Bruxelles: <c i'^quc les machines, comme tous les autres instruments de travail, doivent appartenir aux travailleurs eux-mêmes et fonctionner à leur profit...; 2° que les voies de communications, canaux, routes, voies télégraphiques, et les forêts doivent rester à la collectivité sociale; même décision quant au sol, aux mines^ coârriàres^ houillères, chemins de fer: »
(t) Frilwurg, VJUsoeiation intematUmale, p. S4.
554 LA HÉPUBLIQUE UNIVERSELLE
Le congrès de Bâie confirma et accentua davantage encore cette négation du droit de propriété individuelle. On y décida :
c i^ Que la société a le droit d'abolir la propriété individuelle du sol et de faire rentrer le sol à la communauté; 2^ qu'il t a MécESSiré de faire entrer le sol à la propriété collective.
Il n'y eut que quatre voix contre ces décisions, et en se retirant le congrès laissa, comme pierre d'attente de l'abolition des héritages, les considérants suivants :
« Considérant que le droit d'héritage, qui est un élément inséparable de la propriété individuelle, contribue à aliéner la propriété foncière e* la richesse sociale, au profit de quelques-uns et au détriment du plus grand nombre ; que, par conséquent, le droit d'héritage est un obstacle à l'entrée du sol et de la richesse sociale dans la propriété collective ;
« Que, d'autre part, le droit d'héritage, quelque restreinte que soit son action, constitue un privilège, dont le plus ou moins d'importance ne détruit point l'iniquité en droit et qui est une menace permanente du droit social;
c Qu'en outre, le droit d'héritage, dans toutes ses manifestations, dans l'ordre politique comme dans l'ordre économique, est un élément essentiel de toute les inégalités, parce qu'il empoche que les individas n'aientles mêmes moyens de développement moral et matériel ;
« Considérant enfin que le congrès s'est prononcé pour la propriété collective foncière, et que cette déclaration serait illogique, si elle n'était corroborée par celle qui va suivre ;
a Le congrès reconnaît que le droit d'héritage doit ôtre complètement et radicalement aboli, et que cette abolition est une dos conditions les plus indispensables de l'affranchissement du travail. »
Il va de soi que Richard, Bakounine, Varlin, Brismée et les autres s'étant prononcés contrôle droit d'héritage, il dut être aboli dans le programme deV Alliance internationale de la démocratie sociale,
Langlois, compté par Fribourg comme opposant, différa peu cependant de la majorité ; voici ses conclusions, rapportées par Fribourg :
c 1® La terre, en tant qu'elle n'est pas un produit de l'industrie humaine, appartient indistinctement à tous, et^ en. droit, elle n'a jamais cessé de leur appartenir. 2° Les parties de ce domaine commun, de cette propriété commune et inaliénable n'ont pu être concédées à quelques-uns que sous certaines conditions. 3* Ces conditions, qui, l'histoire est là
LA OoMiniNS A Paris st ses compligks 555
ponr le démontrer» ont été souvent modifiées, le seront encore, et elles devront Tétre dans chaque nation, dès qu*elles y auront été reconnues contraires à la justice et à l'intérêt général. »
Carteret, rangé aussi dans ropposition, dit pourtant :
c Tout propriétaire qui veut louer un immeuble prouve, par cela mô^ me, qu'il n'en a pas besoin : qu'on Vesproprie, »
Nous ne pouvons ici exposer les nuances qui séparent les collectivistes des commumistes ; ce sont entre les socialistes des questions d'école, qui supposent toutes la destruction préalable de Tordre social existant, l'abolition de la propriété individuelle du sort, enfin la reconstitution de la société par l'État omnipotent sur un plan imaginaire à propos duquel ils se divisent. Ces divisions sont surtout le résultat de rivalités personnelles ; on ne peut s'attendre en effet à ce que les méchants échappent aux causes de dissension que l'infirmité humaine produit même parmi les gens de bien.
Mais ces divisions ne les empêchent pas de se réunir pour la destruction : toutes les sociétés secrètes, jacobines, mazzinienncs, marxistes, anarchistes, se sont réunies pour l'explosion de la Commune de Paris et, après quelques années de division, elles se sont encore reformées en un corps compact.