‹ Les sociétés secrètes et la sociétéChapitre 135 sur 151 · VII. — La âlTUATlON ACTUELLE DE L^InTBRNÂTIONALE · texte numérisé non relu

VII. — La âlTUATlON ACTUELLE DE L^InTBRNÂTIONALE

 la suito de Téchec de la Commune parisienne, TinDuence de Karl Marx sur V Internationale fut momentanément ébranlée. Des récriminations violentes se produisirent contre sa direction autoritaire. On l'accusait d'être vendu à M. de Bismark et d'avoir laissé échouer volontairement la Commune. Au congrès de la Haye, en 1872, il fit voter le transfert du conseil général à New- York. Il est difficile de pénétrer les motifs qui ont pu dicter cette décision : on peut supposer cependant qu'il avait un double but, endormir les gouvernements européens, éviter un conflit immédiat et direct avec M. de Bismarck, enfin préparer pour les révolutions futures du monde le puissant appoint d'un socialisme fortement organisé dans la république du nouveau monde.

Si telles ont été ses pensées, elles ont réussi pleinement. Et ce serait se faire une étrange illusion que de croire à la décadence de l'Internationale.

Il y a bien eu dans l'association, en 1873, une scission dont nous allons donner l'historique ; mais on verra qu'elle n'a été que passagère et que l'Internationale en est sortie plus forte.

En 1873, après le transfert du Conseil général à New- York, la fédération jurassienne dirigea un long réquisitoire contre Marx, contre le conseil général et contre le congrès de La Haye. « Les défections devinrent considérables de 1871 à 1873, surtout en Belgique et en Espagne. Les espagnols suivirent Bakouninc, qui avait été le grand propagateur de l'Internationale dans leur pays. Les sécessionnistes réunirent à Genève, le 8 septembre 1873, un congrès où étaient représentées des sections espagnoles, hollandaises, françaises, anglaises et suisses. Le parti lassaléen d'Allemagne fit connaître par un télégramme son adhésion aux décisions du congrès. Les sécessionnistes organisèrent une nouvelle association internationale, celle des anarchistes j sous la forme d'une simple fédération de sections nationales, sans conseil général et sans direction centrale. Les congrès annuels devaient être le lieu d'union de la fédération ; dans l'intervalle d'un congrès à Tautre la correspondance entre les sections nationales devait être entre-

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tenue par le conseil fédéral du pays, désigné pour le congrès prochain (1). >

Les marxistes et les bakouninistes sont également athées, et ils veulent aussi bien détruire la propriété individuelle et tous les gouvernements existants ; seulement tandis que Karl Marx entend conserver TÉtat omnipotent sous forme d^un conseil général formé de délégations des différents pays, les anarchistes^ comme leur nom l'indique, prétendent détendre encore davantage le lien social. Dans leur plan de réorganisation sociale, non-seulement chaque commune, mais encore chaque groupe corporatif doit avoir son autonomie. Des fédérations économiques formées librement grouperaient dans le monde entier sans distinction de pays les ouvriers de l'industrie, les agriculteurs, les artistes, etc. On peut voir une esquisse de ces plans de V anarchie dans un ouvrage de Py y Margall, le révolutionnaire espagnol, intitulé Les Natio^ Thalités (2), ainsi que dans les transactions du congrès de la paix tenu en 1872àLugano. Les partisans de Bakou nine'étaient surtout répandus en Espagne, dans la Suisse Romande et en Bel* gique. Mais peu à peu il a perdu du terrain en détournant les ouvriers de prendre part aux luttes électorales sous prétexte do se réserver pour l'explosion révolutionnaire, et comme, loin d'exclure les politiciens bourgeois des groupes socialistes, selon ses promesses, il leur livrait la direction effective des organisations sociahstes, ses partisans ont fini par croire aux accusations de Karl Marx, qui le signalait comme l'agent secret d'un ou deux gouvernements européens intéressés à entretenir la division parmi les ouvriers. Sa mort, survenue en 1877, a facihté d'ailleurs la reconstitution du parti socialiste. Deux grands faits sont venus l'affirmer.

En 1873, au congrès de Gotha, les deux grandes fractions qui se partagaient le socialisme allemand se sont réunies en un seul parti démocrate socialiste. Les disciples de Lasalle, qui s'étaient plus ou moins tenus sous la direction du gouvernement prussien, se sont ralliés aux marxistes, et toutes leurs forces réunies ont livré à l'empire allemand cet assaut qui vient d'arrêter le cours do la politique machiavélique du prince de Bismark.

(t) Wlnlerer, Le Sœialitmê contemporain^ p. 92-33.

(2) Un Tol. in-12«trad. par de Ricard, aermain-Baillère, 1879. L'aateur y proclame iee deux dogmes fondamentaux dee sociétés secrètes : VcUhiiênu tibêolu et ratiloMomtè de Vinéioidu, Ce sont toujours sous d'autres formules les idées Uq Weishaupt. (V. Uv. I, chap. I» { 3).

LA RiPDBUQUB UNIVERSELLE

En septembre 1877, a eu lieu à Gaud un congrte socialiste où se sont réunis des délégués de toutes les fractions dissidentes du socialisme. Karl Marx n'y a pas paru ; mais ses amis ont obtenu de grands résultats pour sa politique.

Des déclarations théoriques dans le sens de Torganisatioii socialiste préconisée par l'auteur du Capital ont été adoptées, mais surtout un pacte de solidarité a été conclu entre la plus grande partie des associations socialistes des différent&s nuances. Les délégués du parti démocrate socialiste allemand, qui, à cause des lois en vigueur dans le pays, a toujours conservé une organisation distincte de V Internationale j y ont formellement adhéré. Il en a été de même de la plupart des groupes qu'avaient entraînés

Bakounine.

Avec quelques modifications dans l'organisation extérieure, V Internationale est donc plus fortement unie que jamais. Elle doit surtout sa force nouvelle à un changement important réalisé à partir de 1872.

Au lieu de constituer des sections locales groupant des ouvriers de différents métiers, elle a adopté le principe du groupement corporatif. Elle répond ainsi beaucoup mieux aux aspirations des ouvriers, qui veulent avant tout des associations professionnelles. Grâce à cette nouvelle tactique, Y Internationale bénéficie de ce mouvement social si remarquable qui a créé les trade's Unions en Angleterre et aux États-Unis, les syndicats ouvriers en France. Il suffit que ses affidés pénètrent dans ces groupes et y acquièrent de l'influence, pour que cette masse énorme d'ouvriers tombe, sans même le savoir, sous la direction de ses chefs occultes.

Le but de Vlntem^tionale^ et c'est ce qui la différencie profondément des phases précédentes de la Révolution, c'est de mettre en jeu les questions économiques comme les questions politiques et religieuses. Elle veut réaliser un État ouvrier embrassant l'humanité tout etitière, où le conseil général des corporations ouvrières réglerait dans le monde entier la production de la richesse et la consommation des individus. Ce rêve de despotisme monstrueux et de communisme brutal a aujourd'hui la plus grande prise sur les ouvriers, qui souffrent si durement des perturbations du régime industriel et surtout des crises de surproduction. L'/ntemationale prétend leur fournir le moyen de le réaliser. L^on ne saurait trop remarquer à ce point de vue les instructions suivantes arrêtées par le conseil général de l'Internationale le t*'' janvier 1870; elles n'ont rien perdu de leur actualité :

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c Quoîqae rinitiative révolutionnaire doive partir de la France, l'Angleterre seule peut servir de levier pour une révolution sérieuse* ment économique. C'est le seul pays où il n'y a plus de paysans et où la propriété foncière est concentrée en peu de mains ; c'est le seul pays où la forme capitaliste, c'est-à-dire le travail combiné sur une grande échelle sous des maîtres capitalistes, s'est emparé de toute la production ; c'est le seul pays où la lutte des classes et l'organisation de la classe ouvrière par les trade's Unions ont acquis un certain degré de maturité et d'universalité à cause de sa domination sur le marché du monde ; c'est le seul pays où chaque changement dans les faits éco-* nomiques doit immédiatement réagir sur tout le monde. Si le landlordisme et le capitalisme ont leur siège dans ce pays, par contre-coup les conditions matérielles de leur destruction y sont plus mûries. Le conseil général étant placé dans la position heureuse d'avoir la main sur le grand leiner de la révolution prolétaire, quelle folie de la laisser tomber entre des mains purement anglaises!... — Signé: Dupont, secrétaire du conseil général. »

Malgré les difficultés qu'oppose à l'action de V Internationale le patriotisme très-exclusif des ouvriers anglais, cependant peu à peu elle gagne du terrain parmi eux, et Ton a pu constater au congrès des trade's Unions réunis en septembre 1879 les progrès du cosmopolisme et des tendances communistes.

II en est de même aux États-Unis, et les progrès constants que font sur l'esprit des ouvriers les théories de Karl Marx, les données des instructions du conseil général y rapportées ci-dessus sont un symptôme très-significatif(l). Qui peut prévoir les redoutables conséquences qui sortiront de ce fait dans dix ou vingt ans ?

En France on se rassure quelquefois en voyant le peu de priso que les théories socialistes ont sur l'esprit de nos ouvriers et sur les échecs à peu près constants qu'éprouvent les collectivistes quand ils engagent la lutte contre les éléments purement politiques du parti radical. C'est à ce tempérament national que l'opportunisme de Gambetta a dû ses succès ; mais le danger à venir n'en est que plus réel. Si le bon sens natif du français saisit instinctivement ce qu'il y a d'irréalisable dans le collectivisme et Vana/rchismej la passion socialiste trouve un accès chez lui d'autant plus redoutable qu'elle ne s'embarrasse pas d'un plan de reconstruction et cherche tout de suite à détruire. Les éléments

«0 V.,daD8 le Correspondant du 25 octobre 1879: La question sociale aujp ÉtaU-^ Unis, i»ar If. Claudio Januol.

jacobins et socialistes sont inséparables chez nous ; les effrayants progrès de Fathéisme, la diffusion des associations de solidaires sorties du sein des loges de la Franc-maçonnerie bourgeoise, donneront à cette explosion un caractère de sauvagerie auprès duquel, comme le disait un adepte de Tlntemationale, les incendies de la Commune auront été seulement des jeux d^enfants{i).

(1) Les socles les plus avancées travaillent activemeut à réaliser ce défi audacloax et à pousser jusqu'à leurs conséquences dernières Tœuvre commencée par la Francmaçonnerie prétendue conservatrice. Des renseignements venns de divers côtés nous sigalent la tenue, au commencement de 1880,d'un couvent semblable à celui de Locarno de 1872 (liv. II, chap. XII, { 2). Les décisions suivantes y auraieotété prises pour les différents pays : — pour la France^ détruire la religion en faisant des lois contre le clergé et en sécularisant l'instruction publique par la destractioa dos écoles libres. Âpràs huit ans d'une éducation de la Jeunesse sans religion, jeter cette nouvelle générotion sur l'Europe dans une guerre révolutionnaire; rien no lui résistera. — Pour VEspagne, pays de fanatiques livré au clergé, déshonorer le clergé par tous les moyens ; lui attribuer tous les crimes, comme dos incendies, qui peuvent surexciter l'opinion publique. Quand les espagnols seront une fois dana ja révolution, xien ne les dépassera en énergie. — Pour V Italie, elle sera en répa* blique dés qu'on ne s'y opposera plus ; il n'y a qu'à laisser faire. — Pour let puiê^ ianceê du nord, pour l'Allemagne et l'Angleterre, briser leur puissance militairo oa détruisant l'esprit de famille et l'esprit local.

L'Espagne est en ce moment l'objet d'un travail souterrain très-intense; en même temps que la Maçonnerie officielle porte la corruption dans les hautes régions, lot loges servent de véhicule à la propagande de VAlUanee démocratique univenéUê, L'explosion dans ce pays, comme en Italie et en France, parait subordonnée aa succès des nihilistes russes qui redoublent d'activité et sont loin d'être abattus par leurs échecs précédents. Il devient de plus en plus évident que les nihilistes ne sont pas autre chose que la branche russe de Valliance démocratique «niverjel/e, fondée par Bakounine« Ses progrès ont été très-considérables, surtout en Espagne et en Italie, et c'est ce qui explique le rôle prépondérant qui semble devoir roTonir à ces pays dans la prochaine explosion. Le congrèt de$ libret»pen$eurt, tenu 4 Bruxelles au commencement de septembre 1880, sous les auspices de la Maçonne* rie, semble avoir été organisé pour jouer le même rôle de propagande que rempUt leeangrhdet étudiante à Liège de 1865, cinq ans avant l'explosion oommunalisie (v. le compte-rendu de ce congrès dans le Françait du 14 septembre 1880^. Un grand congrès socialiste cosmopolite, semblable à celui do Gand en 1877, est ooa* voqué pour septembre 1881 A Zurich.

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