‹ Les sociétés secrètes et la sociétéChapitre 15 sur 151 · I. — Plan d'ensemble arrêta dans les loges pour · texte numérisé non relu

I. — Plan d'ensemble arrêta dans les loges pour

l'abolition des jésuites.

Même après nn demi-siècle de propagande impie, après Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, Tancienne société présentait encore une force de résistance contre laquelle les sectes craignaient de se briser. Cette solidité était due à renseignement chrétien que rÉglise avait créé et qui répandait dans toutes les classes de la société, jusque dans les campagnes les plus reculées, les connaissances fondamentales d'où découlent la science de la vie présente, l'élévation des pensées et l'amour des institutions de la patrie.

Depuis le XVP siècle, les jésuites occupaient le premier rang dans l'enseignement chrétien, par la merveilleuse appropriation de leurs méthodes aux besoins des temps nouveaux, et par la façon dont ils savaient inspirer à leurs disciples, dans les difTérents pays^ un patriotisme éclairé. La France d'Henri IV les avait établis malgré les jalousies de leurs rivaux et les oppositions des ennemis de l'orthodoxie, et leurs nombreuses maisons d'éducation étaient autant de séminaires de fidélité à l'Église et à la monarchie.

C'est précisément pour cela que l'on vit se réunir contre les

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jésuites, dans tous les pays du monde, toutes les haines de la Ma* çonnerie et de ses philosophes, aidés par toutes les sectes et toutes les hérésies. Depuis longtemps le plan d'attaque était arrêté, peutêtre même pourrait-on le faire remonter à Bourg-Fontaine (1). Le concours si empressé des jansénistes n'en est-il pas une preuve ?

« En i7S% un membre de leur société, le P. RafTay, professeur de philosophie à Ancône, fit part à ses supérieurs de la singularité suivante. Un seigneur anglais, franc-maçon des plus hauts grades, qui voyageait par l'Italie, ayant fait la connaissance de ce religieux sous le rapport d'homme de lettres, et paraissant Tavoir pris en particulière af« fection, lui dit en confidence que, jeune et libre encore, il ferait blende songer à se procurer un état, parce qu'avant peu, et sûrement avant viNQT ANS, sa société serait détruite. Le jésuite, étonné de ce ton d'assurance, demanda au donneur d'avis en punition de quel crine son ordre aurait à subir un pareil sort. Ce n'est pas, reprit le franc-maçon, que nous n'estimions bien des individus de votre corps ; mais l'esprit qui l'anime contrarie nos tmej philanthropiq'ues sur le genre humain. En assujettissant, au nom de Dieu, tous les chrétiens à un pape et tous les hommes à des rois, vous tenez Vunivers à la chaîne. Vous passerez les premiers ; après vous, les despotes auront leur tour (2). b

Un des hauts adeptes de la Maçonnerie philosophique, d'Alembert, indiquait, quelques années avant Tabolition des jésuites, le but que poursuivait la secte :

c Une autre raison, me fait désirer beaucoup de voir, comme on dit, leurs talons : c'est que le dernier jésuite qui sortira du royaume emmènera avec lui le dernier janséniste dans le panier du coche; le plus difficile sera fait quand la philosophie sera délivrée des grands grenadiers du fanatisme et de l'intolérance ; les autres ne sont que dos

(1) Dans la conjuration de Bourg'Pontaine^ dônonoôe lo 19 mal 1641 à la roino, mère de Louis XIV, par ravocat du roi Filloau, lo plan et les moyens des actoura Bont absolument les mftmes que ceux de la Maçonnerie et do son philoaophismo : Destruction de la religion révélée, et parlicuUôromont du Gatliolicismo ; guorro à mort aux jésuites ; myslôro impénôlrablo do la cabilo et soerqt inviolable do ses conjurés. — c Tous les esprits de la terre, écrivait S.-Gyran à Arnaud d'Andiily, pour savants qu'ils soient, n'entendent rien à notre cabale, s'ils ne sont initiés à nos mystères. » Ces initiés, comme ceux deWeisIiaupt et des hautes ventes modernes, se désignent, eux et les sujots qu'ils traitent, par dos noms de guerre convenus Ainsi Jansénius s'appoUo Sulpiee ou Boëce , son livre, Pilmot ou le procès ; 8t-Cymn, SolitM ou Célias ; St Augustin, Seraphi ou Aetiui ; les jésuites, les fins ou la parlie; Clément XI, (Hihrio ; le supérieur général des oratorieosi Sémir ; el l» cunjuréi se qualifiaient : les tavanlt et pleinement illuminés,

(2) Proyart, Louis XVI délroné avant d'être roi, p. 160.

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cosaques et des pandoures, qui ne tiendront pas contre nos troupes ré* gUes (1).

Et encore:

c Mais laissons les pandoures détraîre les troupes régulières ; quand la raison n'aura plus que les pandoures à combattre, elle en aura bon marché. A propos de pandoures, savez-vous qu'ils ne laissent pas de faire encore quelques incursions par-ci par-là sur nos terres ? Un curé de Saint-Herbland, de Rouen, nommé Leroi, qui prêche à Saint-Eus« tache, TOUS a honoré, il y a environ 15 jours, d'une sortie apostolique, dans laquelle il a pris la liberté de vous mettre en accolade avec Bayle. N'oubliez pas cet honnête homme à la première bonne digestion que vous aurez... »

Ainsi les jxmdowres dont les philosophes maçons devaient avoir raison après les Jésuites, c'étaient non-seulement les autres religieux, mais les curés, tout le clergé, tous les bons catholiques, et leurs écoles surtout. C'est ce qu'ont fait, en effet, leurs successeurs maçons de la Constituante, de la Législative et de la Convention, avec une tolérance que tous le monde connaît, et ce que demande àgrands cris, et surtout par les urnes, la Maçonnerie qui a pris le nom d'Internationale, et qui semble disposer en mat* tresse du suffrage universel. Aussi Voltaire répondait-il à son tour :

« Ce n'est pas assez d'abolir les jésuites quand on a tant d'autres moines.»

' Et encore en 1757 :

c Quelques-uns (des ministres de Genève) m'accusent d'une confédé^ ratioH impie avec votis. Vous savez mon innocence... Ces gens-là vont se couvrir de ridicule ; chaque démarche qu'ils font depuis le tombeau du diacre Paris, la place où ils ont assassiné Bervet et jusqu'à celle où ils ont assassiné Jean Huss, les rend tous également l'opprobre du genre humain. Fanatiques papistes, fanatiques calvinistes, tous sont pétris de la môme boue détrempée de sang corrompu. Vous n'avez pas besoin de mes saintes exhortations pour soutenir la gale que vous avez donnée au troupeau de Genève. Vous serez ferme... à l'égard de Luc (le roi de Prusse) ; tantôt mordant, tantôt mordu, c'est un bien malheureux mortel, et ceux qui se font tuer pour ces messieurs«là sont de terribles imbé* eties. Gardez-moi le secret avec les rois et avec les préires. »

Et de nouveau d'Alembert en 1759 :

« J'eus, il y a quelques jours, la visite d'un fort honnête jésuite, à qui [i) CBwares de (tAlembert, (. IV, p. 297.

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je donnai de bons ayis : je lui dis qne sa société avait eu grand tort de se brouiller avec vous, qu'elle s'en trouyerait mal, qu'elle en aurait Tobligatlon à leur beau Journal de Trévoux et à leur fanatique Berthier. Mon jésuite, qui apparemment n'aime pas Berthier et qui n'est pas du journal, applaudissait à mes remontrances. Cela est bien fdcheua, me disait-il. — Oui très-fâcheux, mon B. P., lui répondis-je, car vous n* aviez pas besoin de nouveaux ennemis,.. Adieu, mon très-cher et illustre maître, je recommande à vos bonnes intentions et la canaille jésuù tique, et la canaille jansénienne, et la canaille sorbonnique et la canaille tn« tolérante. »

« Ah ! pauvres frères 1 écrivait encore Voltaire en 1760, patience! ne nous décourageons point !... Hérault disait un jour à un des frères : Vous ne détruirez pas la religion chrétienne. — C'est ce que nous verrons, dit l'autre. »

Puis en 1761, 4 août : « On aocable les jésuites, et on fait bien ; mais on laisse dormir les jansénistes, et on fait mal ; il faudrait, pour saisir le juste milieu et pour prendre un parti modéré et honnête, étrangler l'auteur des Nouvelles ecclésiastiques (journal janséniste), œeo les boyaux de frère Berthier. — On écrit qu'on a enfin brûlé trois jésuites à Lisbonne ; ce sont là des nouvelles bien consolantes, mais c'est un janséniste qui les mande. — Je ne suis pas fâché qu'on ait brdlé Malagrida» mais je plains fort une demi-douzaine de juifs qui ont été grillés, i

Enfin, dans une de ces facéties qu'il intitule : Extrait de la Gazette de Londres ^ et qu'il date du 20 février 1762, après avoir accumulé sous le chiffre de millions et de millions les fondations des bénédictins, des bernardins, des chartreux, des prémontrés et des carmes, en les ridiculisant à Teavi, et les signalant comme les ennemis de la patrie, s'ils ne faisaient pas volontairement obla» tion de ces richesses pour faire des vaisseaux de guerre à la patrie, et s'ils n'envoyaient pas leurs novices et leurs profës servir de mousses et de matelots à la flotte française, il ajoute en terminant : or Pour les frères jésuites, on n'estime pas qu'ils doivent se saigner en cette occasion, attendu que la France va être incessam* ment pwrgée des dits frères (1). »

En comparant ces insultes, ces joies féroces dignes de Robes* pierre et de Marat, avec les témoignages élogieux donnés en d'autres occassions par ces mêmes hommes, à la valeur de l'ensei* gnement des jésuites, il est clairement démontré que l'on ne travaillait à les détruire que pour arriver partout à la destruction

(t) Corrwpondaiice de Fottoire a«ee ifiim^f et OBwtm de Foltatre, FaMm^

,*;, PJAH DES LOGES POtJB L*ABOLITION DES JlêsUITBS 47

de la religion cattioliqae, de toute religion, et de toute nationalité, selon le but suprême des sociétés secrètes. Aussi le président d'Éguilles, du parlement dlÂiz, qui avait assisté à tous les débats qui précédèrent rarrôt de sa cour, et qui s'y était op« posé, avec tout ce qu'on y comptait de magistrats vraiment catholiques, disait au roi à Versailles :

« Si l'Église est Constamment outragée par les jugements rendus contre l'institat des jésuites, le trâiae est encore plus directement atta^ qui par les deux principaux motifs qui ont porté leurs ennemis à leur destruction. Le premier de ces motifs a été visiblement d'ôter l'éducation des epftnts et surtout des gens de qualité aune société toute roya» Usiê. Le second motif, aussi dangereux que le premier, a été d'étonner tons les antres corps dn royaume par la chute effrayante de celui qui paraissait le plus inébranlable, et de leur faire sentir par là que la haine des parlements est plus à craindre que la protection du roi n'est à rechercher (1). »

Or Voltaire, en ce temps-là, et ses frères en impiété et en intolérance, sous le voile de tous les genres de mensonges d'hypooîsie et de persécutions, gouvernaient la France et TEurope.

c De Femey, dit Louis Blanc, il préside les banqmU dlÉelyétius, anime les encyclopédistes an combat, donne le ton àTttprit firançais et force TBurope entière à vivre de son souffle, b

« Qu'on remonte rhistoire depuis la révolution jusqu'à Louis XTV, on ne fera que parcourir la vie de Voltaire, yie prodigieuse et dans le XVHI* siècle indispensable. •• Grâce à la persévéraAce de ce facile gé* nie, les encyclayédistes eurent pour auxiliaires dans leur guerre à l'église des princes et des rois.

c Les Délices, Lausanne, Ferney, furent les résidences royales de la philosophie. De là partait chaque jour cette correspondance que Vol* taire entretenait avec les souverains, ses vaniteux confrères^ immense klieiir dont se jouait sa plume étincelante ; diplomatie incomparable qui domina presque toutes les Cours de l'Europe, tourna presque toutes les têtes comonoées, et réduisit de hautains monarques à se faire les courtisans d'une majesté nouvelle qui s'appelait la Raison, Ministre des relations extérieures de la philosophie. Voltaire sut lui conquérir des aUianoes dans les diverses communions. Pour les princes allemands qui reconnaissaient en lui un continuateur de l'œuvre commencée par le prophète de Wittemberg, une flatterie élégante signée Voltaire étidt comme une investiture nouvelle. Autrefois on voulait être armé chevalier ; maintenant pas un grand personnage qui n'eût TambitioB

(1) £4mU XVI détrôné avant tPAre roi, p. 184*

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d'être armé philosophe en recevant à Femey Taccolade du patriarche... Frédéric appelait Voltaire à sa cour en 1750, le nommait son chambellan, lui donnait un de ses ordres et vingt mille francs de pension. Â Moscou, l'impératrice se préoccupait des discours ou du silence de Voltaire; à Fontainebleau, Christian VII, roi de Danemark, s'honorait devant Louis XV d'avoir appris de Voltaire à penser ; Gustave III, dans l'espoir d'être admiré des philosophes, renonçait solennellement au pouvoir arbitraire ; Joseph II, en vrai prince du XVUI* siècle, méditait contre les prêtres ses fougueux édits et mettait au service des idées le bras d'un César germanique.,. Voltaire put écrire à Damilaville : J'ai brelan de roi qtuitrième. Il devait gagner cette grande par* tie (1). ».

Ce fut un peu après que le siècle eut atteint son milieu, que le complot depuis longtemps tramé dans le fond des loges devint une conspiration ouverte. Trente ans d'enseignement philosophique et de perversion des mœurs avaient préparé l'opinion à assister, partagée ou impuissante, à l'explosion de calomnies qui précéda l'action des parlements et des cours déjà remplies depuis longtemps par les adeptes. (V. liv. II, chap. III, S 4.)

En Portugal, en Espagne, en France, en Italie, dans l'Europe entière, partout se répandirent à flots les libelles, les pamphlets, les comptes-rendus, des histoires, des dissertations en feuilles, en brochures, en Uvres. Les faits, les assertions, les textes, les traductions, les témoignages, les enseignements, les vœux et les vertus, les constitutions et les réglés, les lois et les édits, tout était tronqué, altéré, travesti, inventé ou supprimé. On imprimait et l'on réimprimait^ on éditait ou l'on rééditait, en les rajeunissant ou sans les rajeunir, les vieilles calomnies et les anciennes falsifications : Alphonse de Vargas, du protestant Scioppius et ses nombreuses imitations ; Histoire des religieux de la Compagnie de Jésris^ étrennes jésuitiques ; Histoire géné^ raie de la naissance et des progrès de la Compagnie de Jésus; Quiy des jésuites ou de Luther et Calvin, ont le plu^ nui à VÉ* glise chrétienne; La triple nécessité : nécessité de détruire les Jésuitesy nécessité d'écarter le dauphin du trône, nécessité d'a^ néantir V autorité des évéques ; La morale pratique d'Arnauld ; Le plaidoyer contre Us jésuites de Dôle; le Catéchisme d'Etienne Pasquier ; Les Provinciales de Pascal, avec ou sans les notes de Wendrock ; La nouvelle théologie morale des jésuites et desnou*

(1) BiiUrire de la BéwMion française, 1. 1, p. 40d et Soiv.

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veaux casuistes ; Les assertions et extraits des assertions j le tout extrait ou copié du Catalogue ou dénombrement des traditions romaines du protestant Pierre Dumoulin ; Relation abrégée de la République des jésuites dans les possessions d'outre^mer; Let^ très et facéties de Voltaire sous toutes sortes de titres.

Tous les moyens étaient mis en œuvre pour augmenter le bruit et les ténèbres. Diderot, dans une lettre au P. Castel, et J.-J. Rousseau, dans sa lettre à l'archevêque de Paris, assurent qu'on les engagea, qu'on leur offrit même des mémoires et de l'argent pour éarire contre les jésuites, et qu'ils refusèrent. Le président Rolland, du parlement de Paris, dans une lettre du 8 octobre 1778, et dans un mémoire pour la succession de son oncle, dépositaire delà boite à Perrette^ que les jansénistes lui avaient enlevée, ne craignit pas de publier que l'affaire seule des jésuites et des collèges à détruire et à recréer, lui avait coûté de son argent soixam,te mille livres^ et il ajoutait en vérité que les jésuites n' auraient pas été atteints^ s'il n'eût consacré à cette oeuvre son temps j sa santé et son argent.

Enfin, pour terminer par un trait général, le calviniste Sis** mondi ne peut s'empêcher de faire cet aveu : « Le concert d'accusations et le plus souvent de calomnies que nous trouvons contre les jésuites dans les écrits de ce temps a quelque chose d'effrayant (1). » C'était le mot d'ordre donné par Calvin : Jesuitx vero qui se maxime nobis opponunt a/ut negandi, aut si hoc commode fieri non potest EjicrENDi, aut certe mendagiis et calumniis oppri- MENDi sunt. Perfectionné par la Maçonnerie, ce mot d'ordre s'est étendu à tout ce qui est vraiment social et a enlacé la plupart des intelligences dans un vaste réseau de mensonges de tout genre.

La Maçonnerie eut dès lors l'habileté de prendre le masque du bien public et du dévouement à la religion et au roi.

Les exécuteurs de son dessein furent, en Portugal, Carvalho marquis de Pombal ; en France, le duc de Choiseul, la concubine royale Pompadour, et la faible majorité des principaux parlements ; en Espagne, le comte d'Âranda et le duc d'Âlbe ; à Naples, le marquis Bernardo Tanucci.

Tous ces noms ont été, pour leurs vices et leurs crimes, marqués par le fer rouge de l'histoire. Tous ne faisaient qu'un, d'es-

(1) BUloirê de Fra/nee, t. XZIX, pt 231.

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prit et de cœur, dans la communion et les principes maçonniques ; tous appartenaient aux sociétés secrètes.

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