S2 LA DEGTRUGTION DE L^ENSEIGNEMENT CHRETIEN
subordination, divisés de principes, indifférents au bien, et qui, dans les nobles fonctions qui leur étaient confiées, au lieu d'un devoir à remplir, ne voyaient qu'un salaire à gagner. Il n'était pas difficile de prévoir ce qui résulterait d'un tel changement. Des désordres de toute espèce s'introduisirent dans les nouveaux collèges : nulle surveillance pour les élèves, nulle discipline pour les maîtres ; quelques-uns y portèrent la corruption de leurs mœurs, un plus grand nombre celle de leurs principes, La philosophie infecta l'enfance même ; et c'est bien aussi ce qu'elle s'était promis de ces ftinestes établissements, presque tous soumis à son influence,et qui versèrent dans la société xies génératiens entières d'incrédules. » — c Oui, c'est surtout dans l'éducation, ajoute M. de St- Victor, que la plaie fut sensible ; c'est là qu'elle devint irrémédiable. A ces écoles, où les semences des doctrines et des sentiments religieux pénétraient de toutes parts l'intelligence des élèves, en même temps qu'elle se fortifiait de ces études profanes dans lesquelles les jésuites encore n'avaient pas de rivaux, succédèrent des collèges que nous peindrons d'un seul trait, en disant que d'Alembert fat chargé d'y fournir le plus grand nombre de professeurs. Alors venait de naître la génération qui a fait la révolution de 1789, et c'est là qu'elle a été élevée (1). »
La Maçonnerie philosophique dirigeait déjà vers ce but tous ses efforts, avec un tel ensemble, qu'à la preoûère annonce d'une nouvelle société composée d'ecclésiastiques et d'anciens jésuites qui vouerait ses travaux à l'enseignement dans les collèges, l'alarme fut au camp des adeptes. D'Alembert en écrit, et en écrit encore à Voltaire :
« Ce que je désire et attends de vous, lui dit-il, serait l'ouvrage d'un bon citoyen et d'un bon français attaché au roi et à l'État. Vous pouvez répandre à pleines mains sur ce projet l'odieux et le ridicule dont vous . saveK si bien faire usage. Vous pouvez faire voir qu'il est dangereux pour l'État, pour l'Église, pour le pape et pour le roi, que les jésuites regarderont toujours comme leurs eimemis, et traiteront comme tels, s'ils le peuvent Ge sont les BrogUe, si bien faits pour tout brouiller, qui, malgré leur disgrâce, intriguent actuellement de toutes leurs forces pour cet objet ; mais j'espère qu'ils trouveront en leur chemin le duc d'Aiguillon.
c Peut-être même Raton pourrait-il essayer un marron qui vaudrait mieux que tous les autres ; c'est l'inconvénient de mettre la jeunesse entre les mains d'une communauté de prêtres quelconques, uUramon''
(1) Tableau de Paru, t. IT, %• part., p. 352.
tains par prinô^ el 4iUi*o^»lf0iii ptir ^to^; niais ce marron demande un fea couvert et une patte auM adroite que celle de Raton. >
— c Oui» vraiment, M. Bertrand, répond Voltaire, pensex-vous que ces marrons puissent se ,,tirer gaiement? N'importe, il n'y a rien que le pauvre Raton ne fasse pour son cher Bertrand. Je m'arrête, je songe, et après avoir rêvé, je crois que ce n*est pas ici le domaine du comique et du ridicule. Tout weîckeê que sont les welehu, il y a parmi eux des gens raisonnables, et c'est à eux qu'il faut parler sans plaisanterie et sans humeur. Je vais voir quelle tournure on peut donner à cette affaire, et je vous en rendrai compte. Il faudra, s'il vous plait, que vous m'aidiez un peu ; nihil sine Theseo (1). »
En attendant tout le parti s^ébranle, la Maçonnerie agit et cabale sans perdre un moment à Paris et à la cour. Bientôt le fantôme qui épouvantait les chefs de Timpiété disparut. Le ministère ayant été gagné, le plan resta sans exécution. Mais pendant que toutes les craintes philosophiques s'évanouissaient de ce côté, le bruit du rétablissement de la société en Portugal les fit renaître, tant sont faciles à émouvoir les hommes que la haine et les remords tourmentent. D'Àlembert, un des premiers, saisi d'effroi, redoute que les honnêtes gens ne soient victorieux dans ce combat et écrit à Voltaire :
< On assure que cette canaille jésuitique va être rétaUie en Portugal, à l'exception de l'hahit. Cette nouvelle reine me paraît une superstitieuse imbécile dirigée par des prêtres et par des moines. Si le roi d'Espagne vient à mourir, ou s'il devient tout à fait imbécile, ce qui est, diton, fort avancé, je ne réponds pas que ce royaume n^mite le Portugal. Cette canaille ressemble aux vers de terre, fort aisés à couper, mais fort difficiles à mourir. (Ten est fait de la raison, si l'armée ennemie gagne cette grande bataille (2). »
Le colportage des livres impies, séditieux et obscènes, se propagea au loin, en France et à l'étranger, selon les instructions de Voltaire à âelvétius, 1763. On gagna même un assez grand nombre de maîtres d'école, qui, par les mains des gentilshommes affiliés à la philosophie maçonnique, en recevaient des dépôts qui inondèrent bientôt les écoles, les villes et les campagnes.
D'Alembert avait formé en même temps un comité pour l'éducation chargé (Péclairer la jetmesse autant qu'il te pourrait ^
(1) Correep(mdamee de VoUairê et de d^Alembert. Lettres 26 lévrier, 5 mars, tt mais 1774.
(2) UUte, 29 inla 1777.
d4 LA DESTRUCTION DE L^ENSEiaNEMEKT GHRiTIEN
selon les recommandatioiis de Voltaire et un bnreau d'instituteurs. C'était à ce bureau que s'adressaient d'abord tous les adeptes qui avaient besoin de la recommandation des sophistes pour se procurer des places de précepteurs ou de gouverneurs dans les maisons des riches et des grands seigneurs. Maintenant d'Alembert ne bornait plus son zèle à ces institutions particulières, il avait établi ses correspondances dans les provinces et même hors du royaume. Lorsque quelque place de professeur ou même de simple mattre d'école venait à vaquer dans les collèges ou dans les villages, les adeptes répandus de côté et d'autre avaient soin d'informer d'Alembert et ses coadjuteurs des places vacantes, des sujets qui se présentaient pour les remplir, de ceux qu'il fallait écarter ou recommander, des personnes auxquelles il fallait recourir pour faire arriver à ces sortes de places les adeptes concourants, ou bien ceux que le bureau lui-même enverrait de Paris, et enfin les règles de conduite à donner, du plus ou du moins de précaution à prescrire aux élus, suivant les circonstances localeS; et du plus ou moins de progrès que le philosophisme avait fait autour d'eux (1).
C'était un essai de ministère de l'instruction publique. Vingtcinq ans sous ce régime suffirent pour former les plus hardis et les plus féroces révolutionnaires de la Constituante, de la Législative et de la Convention.
« Âpres avoir longtemps harcelé les jésuites et fondé Topinion des peuples, disent les Mémoires du duc de Richelieu, le grand coup leur fut porté enfin le 5 août 1762. La révolution de 4789 principalemeni a été faite par des français nés depuis 4750, éclairés par la philosophie du temps et préservés dès 4763 de l'éducation de cette compagnie (2). b
En 1789, les jours du triomphe si souvent annoncés par les sociétés secrètes luirent enfin. Avec la Constitucmte la Maçonnerie était devenue l'État, et la destruction radicale des nationalités par l'enseignement allait faire un pas immense.
Avec la confiscation des biens du clergé et la destruction de toutes les corporations, même de celle vouées à l'éducation, il ne resta plus rien de l'édifice de l'enseignement chrétien que les Ages précédents avaient élevé. Le champ fut libre pour toutes les expériences. Or il est curieux dénoter qu'à laConstituantei à la Légis-
(1) Barruel, Mémoires, 1. 1, p. 258 el tuiir.
(2) Tome IX, p. 312, 913, 316, 917.
^ LES ORIGINES DE l'eNSEIGNEMENT d'ÉtAT 85
lative, à la Convention, sous le Directoire, ce sont des hommes .marquants dans la Maçonnerie, Talleyrand, Condorcet, Michel Lepelletier, Daunou, qui se chargèrent d'élaborer les projets d'organisation de l'enseignement d'État ! Tous ces projets sont toujours la reproduction, sauf les détails qui changeaient avec les circonstances,, du fameux plan de La Chalotais (1). Mais c'est à Napoléon Bonaparte qu'il devait être donné de les réaliser pleinement par la constitution de l'Université impériale avec un monopole dont on n'avait vu jusque là aucun précédent.
Nous verrons dans un des chapitres suivants (liv. II, chap. VII, S 5), conunent il fit prévaloir l'idée maçonnique de la suprématie de la loi civile et de la subordination de tous les cultes à TÉtàt, contre l'avis de ses plus sages conseillers qu'effrayait justement pour l'avenir du pays une pareille éducation donnée à la jeunesse. Sous tous les régimes, même les plus démocratiques en apparence, l'enseignement d'État a survécu sur les bases jetées par La Chalotais, ou plutôt par d'Alembert, et il est devenu le moule révolutionnaire par excellence. L'influence de la Maçonnerie sur la direction de l'opinion publique a été assez puissante pour faire prévaloir dans les esprits ime idée qui est absolument nouvelle dans le monde et contraire complètement à la pratique - des siècles passés, comme à celle des peuples les plus prospères de notre temps.
(!) La comparaison de oos projets et du systôme universitaire de 1808 avec le plan de La Ghatolais ne peut, à raison de son étendue, trouver place dans le corps mâma de cette nouvelle édition, toutefois, nous reproduisons à la fin de l'ouvrage. tons forme d'annexé, cette remarquable étude à laquelle le P. Doschamps s'est livré avec le pins grand soin, et qui, dans la première édition des Sociétés secrètes y romplU un long chapitre du tome III. C'est une page trés-curieuse do l'histoire de l'enssignement en France, à laquelle les événements actuels donnont une véritable opportanité. Tons ceux qui veulent avoir le dernier mot sur cette grave question, la lironl aTW intérêt et avec frait {Noté de VédiUur.)