‹ Les sociétés secrètes et la sociétéChapitre 28 sur 151 · CONCENTRATION DE LA MAÇONNERIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

CONCENTRATION DE LA MAÇONNERIE FRANÇAISE

c Bientôt se prodaisirent des innovations d*un caractère redoutable. Gomme les trois grades de la Maçonnerie ordinaire comprenaient un grand nombre d'homme opposés, par état et par principe, à tout projet de subversion sociale, les novateurs multiplièrent les degrés de Téchelle mystique à gravir ; ils créèrent des arrière-loges réservées aux âmes ardentes ; ils instituèrent les hauts grades à*élu, de chevalier du soleil, de la stricte observance, de kadosch, ou homme régénéré; sanctuaires téné-i breux dont les portes ne s'ouvraient à l'adepte qu'après une longue «ériè d'épreuves calculées de manière à constater les pj^ogrès de son éducation révolutionnaire, à éprouver la constance de sa foi, à essayer la trempe de son cœur. Là, au milieu d'une foule de pratiques tantôt puériles, ^ tantôt sinistres, rien qui ne se rapportât à des idées d'affranchissement et \ d'égalité,

€ Dans le grade de chevalier du soleil, par exemple, lorsqu'une réception avait Heu, le très-vénérable commençait par demander au premier surveillant :« Quelle heure est-il ? set celui-ci devait répondre :« L'heure de Vobscurité parmi les hommes. » Interrogé à son tour sur les motifs qui l'amenaient, le récipiendaire répondait : « Je viens chercher la lumière ; car, mes compagnons et moi, nous nous sommes égarés à travers la nuit qui couvre le monde. Des nuages obscurcissent Hespérus, l'étoile de l'Europe ; ils sont formés par l'encens que la superstition offre aux des* potes... >

c C'est aux écoles souterraines^ dans lesquelles avaient cours de pa- ' reils enseignements, que Gondorcet faisait allusion, lorsqu'annonçant ^ V Histoire des progrès de l'esprit humain, qu'interrompit sa mort, il se promettait de dire quels coups l'idolâtrie monarchique et la superstition avaient reçus des sociétés secrètes filles, de l'ordre des templiers (1). »

90 LA PRÉPARATION DE L'bXPLOSION RÉVOLUTIONNAIRE

étaient la mère-loge ou gra/nde loge cmglaise de France, la grande loge écossaise du Comtat-Venaîssin siégeant à Avignon, la grande loge du rite écossais philosophique à Paris, les qtuir tre directoires écossais de V ordre du Temple, le conseil des empereurs d'Orient et d'Occident, la mère-loge du rite égyptien séant à Lyon, le gra/nd chapitre général de France, le gramd chapitre de l'ordre de Hérédom de Kilwinning à Rouen, le chapitre de Clermqfit et celui d'Ivry à Paris (1). Ainsi que nous l'avons dit, les vénérables et autres officiers des loges étaient à vie, et les loges dépendaient complètement d'eux ; de nouveaux rites s'établissaient constamment, et l'affiliation maçonnique comprenait tant de personnes d'inclination différente , qu'elle ne pouvait presque plus servir de bases aux projets nourris depuis longtemps par les hommes avancés.

Il est très-remarquable de constater que tout le travail de concentration des loges eut pour pivot le duc de Chartres, plus tard Philippe-Égalité. Il était déjà grand mattre du corps écossais le plus considérable de l'époque, le conseil des emperews d^Orient et d'Occident, quand ses confidents, en 1772, se séparent de la mère-loge anglaise de France, devenue inerte sous la grande maîtrise du comte de Clermont, et fondent le Grand-Orient, dont il le font grand mattre (2). Deux ans après, en 1774, le Grand- Orient affilie régulièrement les loges d'adoption, les fait passer sons son obédience directe et met à leur tète pour grande maîtresse la duchesse de Bourbon, sœur du duc de Chartres. L'année suivante le grand chapitre général de France se joignit au Grand-Orient. En 178I,un traité solennel intervint entre lo Grand- Orient et la mère^loge du rite écossais, aux termos duquel celte dernière renonce au droit de. constituer des loges cfans l'étendue de la domination française, tout en le conservant pour les pays étrangers ; mais elle conserve formellement le droit d'affilier à son rite toutes les loges de l'association au Grand-Orient (3). Dès 1772, dans toutes les loges de l'obédience.du Grand-Orient, les vénérables et autres officiers avaient cessé d'être viagers. Ils furent désormais élus annuellement par les loges sous l'ins-

(1) Q-ft, la Franc-maçonnerie, p 298, 299.

(2) Idem, p. 2b3.~ Voyez aaasi Monde maçonnique^ t. XIX (1877-1878), p. tM, 317, 357, 433,463.

(3) Circulaire de la loge de SI Jean d:,Éeo9te, du Coniral tocial, mèro4oge du Ht AcoifaU, à toutee lee LL.'. régulièree du il* j. du i* mois de la Y.\ L.\ 578^.

CONGENTRÀTIOlf DE LÀ MAÇONNERIE FRANÇAISE 91

piration des instnictions du Grand*Orient et furent ainsi placés BOUS son influence directe. Aucun atelier de province ne put res* ter en dehors du mouvement.

Ce travail intérieur ne tarda pas à porter ses fruits. Vers 1780, l^sociôtés^ des framçs:ma^ templières,

avaient envahi tout le nord de TEurope ; elles pullulaient en A^Uemagne sous toutes les formes ; elles avaient pénétré en Pologne et jusqu'en Russie. La France leur édifiait des loges dans toutes ses grandes villes et surtout à Paris. La Suisse les ouvrait à l'envi dans ses cantons protestants. Elles se glissaient sourdement en Italie et en Espagne, VÂngleterre en fourmillait, et TA* mérique du nord les érigeait en temples, et faisait de leurs rites et cérémonies une espèce de culte qui présidait aux naissances, aux funérailles et aux principaux actes de la vie. Les statistiques maçonniques portaient déjà à trois millions le nombre des initiés, et la loge de la Candeur, une des loges-mères établies à Paris, dans une circulaire du 31 mai 1782, se flattait d'en trouver un million dans la France seule. Un esprit d'inquiétude, d'agitation et de révolte impie se faisait sentir partout, appelant hautement les réivolutions les plus étranges dans le monde social tout entier.

Les documents du temps montrent la place considérable que les loges tenaient dans la vie sociale. Le mélange de toutes les classes y prenait des proportions considérables, et presque toute la haute noblesse et les parlementaires étaient affiliés. Ainsi nous avons sous ies yeux, entre mille pièces du même genre, un état nominatif de la logé de St-Jean à l'Orient de Besançon, et l'on voit figurer parmi un grand nombre de conseillers au pariemcnt plusieurs chanoines et religieux, l'intendant de la province, presque tous ses subdélégués. Âjoutez-y le fait capital que dans près- • que tous les régiments il y avait des ateliers maçonniques grou- ; pant un grand nombre d'officiers et que ces loges régimentaires , par leurs délégués prenaient part à tous les travaux des loges des garnisons où ils étaient, et l'on s'expliquera celle janarchie spon- . tanée^ cette désorganisation de toutes les institutions qui éclate dès les premiers mois de 1789, que M. Taine a décrite d'une fa* ' çon si saisissantei mais qui avait été en réalité préparée depuis ■ kmgtamps (1).

(1) Mcnis troQTons portés dans l'État da Gr. 0.% de France^ t. III, comiDQ ayant | coDititiié dam lear lein des logea maçonniques, les corps suivants : Compagnie ' éueeaim da gardée du eoffe du roi, {*• et j2"* compagnies des mousquetaires^ ré^<^

9? LA PRIÈPARATION DE l'eXPLOSION RÉVOLUTIONNAIRK

Une Esquisse des travaux d'adoption, dirigés par les officiers de la loge dé la Candeur à Paris, nous fait voir un autre côté de l'action dissolvante des loges.Nous trouvons ici à Tœuvreles plus grands seigneurs et les plus grandes dames de France. On fcte comme un héros un petit avocat deNaples, le Fr.*. de Lioy, quia été mêlé à une intrigue maçonnique et à des désordres dans lesquels une femme de qualité avait péri à la suite de la tenue d'une loge d'adoption. Le roi de Nagles, raconte-t-on, a fait fermer toutes les loges ; mais le prince Albert de Saxe et la reine Marie-Caroline se sont employés pour faire relâcher les francs-maçons arrêtés, et ils ont réussi môme à faire retirer l'édit royal qui interdisait la Franc-maçonnerie. Le F.', de Lioy parcourt la Hollande, va à Lyon, à Bâle, à Paris (notez tous ces foyers d'activité maçonnique), et partout il est accueilli avec des honneurs dont on ne dit pas la cause, mais qui probablement étaient dus à l'importance de sa mission secrète.

<c Deux princes d'Allemagne qui se trouvent à la tète de l'ordre dans cette vaste contrée et dans quelques provinces limitrophes, ayant appris la réception solennelle que les FF.*, du G.'. 0.. de Hollande avaient faite au R.*. P.*. Lioy, leur écrivent des lettres de félicitation » , donnant à entendre qu'ils étaierJ intervenus en faveur des frères napolitains.

Puis l'on raconte avec le style plein d'afféterie de cette époque Thistoriette suivante, qui montre comment les loges savaient employer les influences féminines pour désorganiser la police ;

c Nous devons à la sœur comtesse d'Ailly la justice de faire part à nos frères du zèle touchant avec lequel elle s'est employée auprès de M. le comte de Falckenstein, en faveur d^un frère étranger, né sous la domination de l'empereur, et qui nous avait été recommandé par les loges de l'O.'. d'Hambourg. Tous les objets de dissipation qui entraînent et séduisent à l'âge de cette R. Sœur, s'évanouirent à ses yeux, jusqu'au moment où elle eut rempli les fonctions délicates et pénibles dont son caractère obligeant et sensible l'avait engagée à se charger. Rien de plus intéressant que la correspondance à laquelle cet acte de fraternité obli« gea la S.', comtesse d'Ailly; son exactitude et son activité sont un modèle pour tous les maçons auxquels des fonctions de ce genre sont confiées.

mfntê amgmtmoU, Auvergne, Condé infanterie^ Conti dragone^ dauphin dragom^ NfKoarrê^ OrUan» infanterie^ ùrUane dragom^ royoMuimpagnej royal-marine^ royal-Pologne, royal^iteeaux^ etc., etc. Il y avait auni en tout plui de quarante régiments à la dévotion dee chefs occultes de la secte.

LBS LOGES D^ILLUMIMés DE SaINT-MaRTIN

C'est alors, dit Louis Blanc (1), que s'établit cette administration partout invisible et partout présente , dont parlent si souvent les écrits contemporains. « D'insaisissables délateurs faisaient circuler d'un lieu à un autre, comme par un fil électrique, les secrets jlérobés aux cours, aux collèges, aux chancelleries, . aux tribunaux, aux consistoires. On voyait séjourner dans les vil- j les certains voyageurs inconnus, dont la présence, le but, la for- , tune, étaient autant de problèmes. »

D'autres loges joignaient les plus abominables désordres à cette propagande politique.

Le marquis de Jouffroî, dans son Dictionnaire des erreurs so» ciafe^, /n'assure-t-il pas, comme de notoriété publique, l'immoralité de la loge d'Ermenonville ?

c On sait, dit-il, que le château d'Ennenonville, appartenant au sieur Girardin, à dix lieues de Paris, était un fameux repaire d'Iliuminisme. On sait que là, auprès du tombeau de Jean-Jacques, sous prétexte de ramener les hommes à l'âge de la nature, régnait la plus horrible dissolution de mœurs. Rien n'égale la turpitude de mœurs qui règne dans cette horde d'Ermenonville. Toute femme admise aux mystères devenait commune aux frères et était livrée au hasard ou au choix de ces vrais adamites.... »

C'est à la suite de son affiliation à une loge de ce genre, et alors qu'obéissant à la voix de sa conscience il venait de rompre avec elle, que l'infortuné M. de Lesçure, le père du héros de la Vendée, trouva la mort. Un poison mortel fut bientôt versé dans son breuvage. Avant d'expirer, il dit positivement au marquis de Montroi, officier général, qu'il mourait victime de cette infâme hoï-de ùHllvminés (2).

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