‹ Les sociétés secrètes et la sociétéChapitre 30 sur 151 · V. — WeISHAUPT Jfit* LlLLaMINISliE · texte numérisé non relu

V. — WeISHAUPT Jfit* LlLLaMINISliE

Au milieu du grand nombre des sectes allemandes, des projets sinistres se manifestaient déjà, et il fallait quMls fussent bien avérés pour qu'en 1766, Joseph II lui-même ait cru devoir défendre sous les peines les plus sévères Tordre des Rose-Croix (1). Il y avait donc déjà bien des éléments préparés, quand le fameux Weishaupt donna un centre à cg cojnpjot^ en créant Tordre des illuminés, qui a exercé une influence décisive sur les événements de cette époque.

Adam Weishaupt naquit en Bavière en 1748. Il comptait à peine vingt-huit ans, quand on lui confia une chaire de droit canon à Tuniversité d'Ingoldstadt. Grâce àTapparence extérieure de moralité qu'il sut toujours conserver, grâce au but humanitaire qu'il sut donner à Tllluminisme, il put en imposer aux hommes les plus instruits de l'Allemagne. Initié depuis plusieurs années déjà aux loges maçonniques (2), il réunit, le premier mai Î776, ses amis et élèves en une association secrète, qu'il nomma V Ordre des illuminés. Nous avons vu dans le livre précédent quelle en était la doctrine fondamentale, comment le gouvernement de la société appartenait, selon eux, à l'illuminé et comment cette illumination consistait à ramener l'homme à la Uberté et à TégaUté primitives en détruisant la religion, tout Tordre de la société civile et la propriété.

L'organisation que Weishaupt donna à Tordre est peut-être le chef-d'œuvre du génie des conspirations : sa souveraine habileté consistait dans la liaison qu'il lui donnait avec la Franc-maçonnerie, aux secrets de laquelle il avait été initié de bonne heure-

Il divisait tout son système en trois grandes catégories ou classes. La première classe, ou celle des préparations, contenait deux grades : ceux de novice, de minerval.

Les minervals formaient le gros de Tordre et ils étaient placés d'une façon absolue sous la direction des chefs, qui formaient peu à peu leur esprit, et voici quelles instmctions leur donnait Weishaupt :

(t) Tiiory, Àcta Latomorum, t. n.

(2} Thomas Frost, Thetecret êocieUei of thê european rewhUionêtX. I, p. 14.

Weishaupt et l'Illuminismb 103

c Les supérîenrs doWent proposer aussi chaque année aux frères de Minerve et au concours quelques questions intéressantes. Les réponses ou dissertations seront jugées comme dans les académies, et le discours qui .aura remporté le prix sera imprimé aux frais de l'ordre. Le môme avantage est offert aux adeptes pour tous les ouvrages qu'ils veulent publier, pourvu toutefois qu'ils ne s'écartent pas des vues du fonda« teur. j»

cUs entreraient doublement dans les intentions de Weishaupt, si leurs œuvres étaient de celles qu'il appelle des pasquilles et qui font rire les peuples aux dépens du sacerdoce et des vérités religieuses, des parodies sur les lamentations de Jérémie, des imitations burlesqttes des prophètes, en un mot, de ces satires qui disposent les peuples à l'impiété. C'est, comme on voit, le genre de Luther, de Voltaire, etc.

« Telles sont les meilleures preuves que le Minerval puisse donner de ses progrès. Pour n'être point perdu de vue dans ses voyages mômes, le Minerval ne doit en entreprendre attcun sans avertir ses supérieurs, qui de leur côté doivent lui donner des lettres de recommandation pour les frères qui se trouvent sur sa route. Ils devront également, hors de ces Toyages, les visiter ou ôtre visités par eux tous les jours (!)• »

« C'est par tous ces moyens que la secte apprendra à connaître si ces jeunes gens ont de l'étoffé ou de l'esprit capable d'atteindre au degré d'impiété et de communisme demandé pour les derniers grades.

« Après toutes ces épreuves,- reste-t-il au F.*. Minerval quelque chose de ce que les adeptes allemands appellent les inclinations religionnaires, et les français esprit de superstition et de fanatisme, on lui conférera les trois premiers grades maçonniques ; et, destiné à augmenter le nombre de ceux qui végètent dans l'étude insignifiante et équivoque de tous leurs hiéroglyphes sous l'inspection des hauts gradués, il sera déclaré inhabile dans les registres de la secte (2). »

« A-t-il au contraire démontré son peu d'attachement à sa religion et à son prince, et son enthousiasme pour le but de l'ordre entrevu à travers les emblèmes, il sera élevé aux grades supérieurs.

c Car enfin les problèmes proposés au Minerval seront encore de ceux qui dolTent manifester ses opinions sur les rois et les prôtres. L'adepte président évitera de se compromettre lui-môme, il n'applaudira pas publiquement aux épigrammes, aux sarcasmes, aux blasphèmes de ses élèves ; il laissera ce soin aux frères visiteurs, qui insinuent les princi^ pes, qui les débitent môme, sans annoncer combien ces principes tiennent aux mystères de l'ordre ; mais il observera entre ses élèves ceux qui saisissent mieux, ceux qui répètent avec plus de complaisance ces sarcasmes ou ces blasphèmes, ceux qui les font entrer avec plus d'en-

(1) statuts du grade de Minerve^ p. 6, 10, il, et Instruction, n" 3, (t) Dernier mot de Philon, p. 90*

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tliousiasme dans leurs productions académiques. Ceux-là sont jugés dignes d'ôtre élevés aux grades.

« Cependant dans les problèmes dont la solution a été proposée au F.\ Minei^al, il devra s'en trouver qui auront pour objet le secret de la secte, la sûreté de ses adeptes, celle surtout des chefs, des supérieurs. Pour garantir les uns et les autres contre les surprises, les investigations et la justice des autorités sociales, il faut que la mort môme perde ses horreurs auprès des frère». Le Minerval ne consommera donc point son cours académique sans avoir manifesté à quel point ces horreurs ont perdu leur empire sur lui et qu'il est prêt à les subir toutes ou à les prévenir ]»ar le poison ou par le suicide, plutôt que de trahir par ses aveux ce qu'il a appris ou ses complices. On lui proposera par exemple ou lo blâme ou l'éloge de Caton, et sa solution fera connaître s'il est prôt à boire la ciguë pour le salut de ses frères. Le palet exiius Çla sortie eut libre), ou la liberté qu'a chaque homme de prendre congé de la vie quand bon lui semble, ce grand j)rincipe de la secte, sera mis en avant ; le Minerval le commentera, le discutera, et si sa thèse indique un écolier croyant encore à un Dieu vengeur du suicide, le Minerval n'est pas un homme propre au secret dont rilluminismeabesoin,etil sera rej été (1).»

« Étudiez, dit encore Weishaupt, les motifs, les principes que votre élève tient de son éducation. S'ils ne valent rien pour nous, affaiblissez-les peu à peu, substituez et fortifiez^en d'autres, mais il faut ici de la prudence. Dites à vos élèves qu'ils ne doivent chercher que la bonté du but, qu'antiquité, puissance, richesse, tout cela doit leur être indifférent, que la fin justifie les moyens (2). »

La seconde classe des illuminés comprenait les grades àHllu^ mille mineur et dHlluminé maJGUi\ Nul n'était reçu à ce dernier grade qu après avoir répondu à 1 ,200 questions, qui révélaient complètement son caractère, ses habitudes, ses relations. Chaque illuminé majeur avait sous sa surveillance secrète deux illunîi' nés mineurs. De plus, il était chargé de rendre compte dans un rapport mensuel des services et des avantages dont il • pouvait disposer dans la vie civile et désigner les sujets qu'il croyait les plus capables de poursuivre efficacement le but de Tordre.

A ce grade succédait celui de chevalier écossais ou dHlluminé dirigeant. Pour y être admis, le candidat devait délivrer une lettre reversale par laquelle il s'engageait à rester fidèle à l'ordre, à ne pas s'attacher plus fermement à une autre société secrète, enfin à ne jamais se retirer. De même que les illluminès mineurs étaient les chefs du séminaire des novices et des Minervals^ les

(1) De» dispotiiioM juridiques.

(2) iMtruclioRê pour former des collaborateurs utiles à nUuminitiM,

LE CONVENT DE WiLLHEMSBAD EN 1781 105

chevaliers écossais dirigeaient la Franc-maçonnerie inférieure dos trois grades symboliques d'après les procédés actuels des loges directoriales. Leur rituel renfermait des allusions à une explication plus élevée des symboles maçonniques. Venaient ensuite les grades de prêtre ou d'épopte et celui de régent, dont nous avons indiqué les doctrines (Liv. I, chap. II, § 1, chap. V, S 2). Comme ceux qui y étaient admis devaient avoir la direction générale, on leur rendait leurs lettres reversales, de façon à ce que jamais elles ne pussent tomber entre les mains des illuminés inférieurs en grade.

Enfin suivait la dernière et la plus importante catégorie. Le grade non encore complété lors de la destruction de Tordre n'existait qu'en projet. Il avait pour objet les expressions et les données (le tout ce que la spéculation peut trouver dans la philosophie Iraascendantale. Douze aréopagites seulement, pris parmi les rcgentSj devaient être membres de cette catégorie. * Les progrès de la nouvelle secte furent très-rapides en Allemagne, et, comme on vient do le voir, elle se répandait principalement chez les hommes déjà affiliés aux loges maçonniques anglaises, à l'ordre du Temple, à l'ordre maçonnique de St-Jeau et autres sociétés semblables.

VL — Le convent de Willhemsbad en 1781.

Cependant, divisées et subdivisées à l'infini, comme les sectes protestantes et comme autrefois celle des gnostiques, des manichéens, des albigeois, dont elles émanent, les sociétés maçonniques n'avaient de commun pour le fond que la haine de la religion catholique et l'impatience de toute autorité légitime ; et pour la forme, les trois grades d'apprenti, de compagnon et de maître ou d'élu qu'elles avaient empruntés aux disciples de Manès et aux Templiers, et la plupart avec leur double principe : le bon et le mauvais, dont tous les temples maçonni- ( ques oiTriient le symbole dans les deux colonnes Booz et Jakin. Lear aclioQ, tout en minant et faisant disparaître peu à peu dans le cœur des peuples et la foi et la subordination, restait donc isolée. L'effet en était trop lent pour l'impatience de ceux que

106 LA PRIÊPÀRATION DE L*EXPLOSI0N RÉVOLUTIONKAIRK

possédait une plus jalouse ambition ou une haine plus forte contre l'ordre social. On résolut donc d'en venir à une réunion ou cori^ vent général de députés de tous les rites maçonniques de l'univers, pour mettre plus d'activité dans les travaux, plus d'ensemble dans la marche, et arriver plas sûrement et plus vite au but I commun : une révolution universelle. Wilhemsbad, dans le Hanau, près de la ville de ce nom et à deux ou trois lieues de Francfort sur le Mein, fut choisi pour le lieu de la réunion. De toutes les assemblées générales tenues depuis vingt ans par les francs maçons, aucune encore n'avait approché de celle de Wilhemsbad, soit pour le nombre des élus, soit par la variété des sectes dont elle se composait. Donc en 1781, sous l'inspiration secrète de Weishaupt et sur la convocation officielle du duc de Brunswick, de toutes les parties de l'Europe, du fond de l'Amérique et des confins même de l'Asie, étaient accourus les agents et les députés des sociétés secrètes. C'était en quelque sorte tous les éléments du chaos maçonnique, dit Barruel, réunis dans le même antre.

L'Illuminisme de Weishaupt y comptait deux des siens. C'était d'abord Knigge, dont le nom dans la secte était Philon, le lieutenant de Weishaupt, le grand organisateur du nouveau rite, et sans contredit le plus habile de ses membres. Il avait été député au convent hessois par ses anciens confrères des loges templières. Il avait pour second, envoyé directement par Weishaupt et sa secte, le baron Dittfurt, dont le nom dans la secte était Minos. Knigge aurait pu prendre place dans l'assemblée et assister à ses délibérations ; mais prévoyant tout ce qu'elles seraient, il crut pouvoir servir plus utilement le nouvel lUuminisme en dirigeant le rôle que devait jouer le frère Minos dans l'intérieur de l'assemblée et en se réservant de l'observer et d'agir au dehors.

Son premier plan d'attaque fut de gagner d'abord les maçons templiers de la stricte observance, dont il avait connu tous les secrets et fréquenté les loges, et de s'assurer par eux du plus grand nombre de suffrages. S'il avait réussi, le code de Weishaupt, décrété par le congrès, devenait tout à coup celui des maçons répandus dans tout l'univers. En traçant cette première attaque, Knigge a pris soin d'apprendre lui-même, dans ses Derniers éclaircissements , ce qui changea sa marche :

« J'avoue, dit-il, qu'il me restait toujours un secret penchant pour mes anciens frères de la stricte observance. J^en avais déjà illuminé un si grand nombre que je me flattais de pouvoir réunir leur système au

( ' LE GONYENT DB WiLLHBMSBÀD EN 1781 107

nAire. Mon intention n'était pas sans doute de livrer au congrès môme tous nos papiers et de nous mettre à la merci de tous les députés. Je n'y étais pas autorisé par ceux qui m'envoyaient, et nous d'ailleurs, dont toute la constitution était d'agir dans le silence et le secret^ comment serions-nous allés nous mettre dans la dépendance d*UD ordre qui avait si peu d'unité dans ses systèmes ? J'offris cependant mes services et de bouche et par écrit ; j'eus pour toute réponse d'envoyer mes pa^ piers ou de les présenter au congrès ; que l'on verrait ce que l'on pour* raiten prendre et ce qu'il faudrait en laisser (1). >

Piqué de ce dédain, Knigge se crut absous de ses serments et de tout devoir envers ses anciens confrères. Ne se flattant plus d'entraîner à la fois tous les membres, il résolut de les attaquer un à un et de gagner ensuite tout le corps y loge par loge (2). »

Il convint avec Tassesseur Minos que désormais toute leur attention, relativement au congrès, se réduirait à deux objets : l'un était d'empêcher toutes les mesures qui pourraient être prises contre riUuminisme ; l'autre, d'obtenir tout ce qui pourrait amener, un peu plus tôt, un peu plus tard, sa domination dans les loges maçonniques. Toute la mission donnée au frère Minos était donc de travailler à faire décréter :

c 1* Une espèce de réunion de tous les systèmes maçonniques dans les trois premiers grades, de manière qu'un franc-maçon admis à ces trois grades fût reconnu pour frère légitime dans toutes les loges, de quelque classe et dans quelque système qu'il fût d'ailleurs ; 2^ que dans la Franc-maçonnerie ordinaire il ne fût jamais fait mention ni des hauts grades, ni des chefs inconnus ; 3® que tout envoi atix supérieurs maçoiV' niques fût interdit ; 4^ qu'il fût travaillé à un nouveau code pour les frères ; 5^ que toutes les loges eussent le choix de leurs maîtres et de leur directoire, c'est-à-dire de la principale loge à laquelle la leur serait soumise (3). »

En donnant à Minos le soin de presser ces articles auprès du congrès, Philon Knigge, au dehors, se réduisit au rôle de frère insinuant et scrutateur :

c Je cherchai à savoir, dit-il encore lui-même dans le rapport de sa mission aux aréopagites, conseil suprême de rilluminisme allemand, et je sus la tonmure que les choses prenaient dans l'assemblée, et tous les divers systèmes que l'on cherchait à rendre dominants. J'établis avec

(t) Dermierê éclaircmtfimetUs de PkOon, p. 83.

(S) ftidem.

(3) ÉaiU originaux^ t. II -, rc^port de Philon, janvier 1783.

108 LA PRIÉPARATION DE l'eXPLOSION REVOLUTIONNAIRE

les chefs du système de Zinnendorf un commerce de lettres que j'en« tre tiens encore (1).

« Je scrutai par diverses voies les commissaires des autres classes ; j'en vis plusieurs s'ouvrir d'eux-mêmes à moi, me rechercher et me confier leurs secrets, parce qu'ils savaient bien que mes motifs étaient daDs le bien môme de la chose et non dans Tintérôt personnel. Enfin les députes apprirent, je ne sais trop comment, l'existence de notre lUuminisme, ils vinrent presque tous chez moi, et me prièrent de les recevoir. Je jugeai à propos d'exiger d'eux les lettres reversâtes de nos candidats, en leur imposant un silence absolu ; mais je me gardai bien de leur communiquer la moindre partie de nos écrits secrets. Je ne leur parlai de nos mystères qu'en termes généraux, tout le temps que dura le congrès...

tt Je leur dois la justice, écrit-il encore à son aréopage, que je les trouvai pour la plupart au moins remplis de la meilleure volonté; que, si leur conduite n^était pas conséquente^ c'était uniquement faute d'avoir été à une bonne école (2). »

Et dans ses Derniers éclaircissements :

c J'eus le plaisir de voir que, si les intentions excellentes qui avaient réuni tous ces hommes-là de tous les coins de la France-maçonnerie n'étaient pas plus efficaces, c'est qu'ils ne savaient pas s'accorder sur les principes. La plupart se montraient tout prêts à suivre tout système qu'ils jugeraient plus propre à donner à leur ordre cette utilité et cette activité, objet de tous leurs vœux (3j. »

On sait tout ce que signifie sous la plume de Knîgge* cette bonne volonté et ces intentions excellentes. Aussi toutes les dispositions convenues entre lui et Minos furent-elles décrétées par le congrès, et à l'issue de l'assemblée tous les députés accoururent-ils chez lui solliciter l'admission à ses mystères. Knigge les initia donc aux grades d'épopte et de régent, les deux grades qui ont pour but de faire tous les hommes prêtres et rois, et en les affranchissant de toute autorité spirituelle et temporelle, de les ramener à la liberté delà primitive nature dont la privation par la religion et les magistratures civiles a constitué le péché originel.

c Tous en furent encJiantés, ajoutait le lieutenant de Weishaupt, tous furent extasiés de ces chefs-^d'oBuvre, tous les reçurent avec enthousiasme. Deux seulement me firent de légères observations sur quelques ezpres-

(1) Ce Bysiôme de ZioDendorf, oomposô ioforme des grades teoesais et suédois, des lompliere et des confidents do St-Jean, était le plus généralement répanda en Allemagne, précisément h cause de cet amalgame.

(2) Écrits originaux, t. II ; rapport de PhUonj janvier 1783. {Z) DernicTi éclaircittemtnts^ p. 83.

LB CONVENT DE WiLLHEMSBAD EN 1781 lOd

8ion8,que l'on peut aisément changer suivant les circonstances locales e surtout dans les pays catholiques (1). »

A dater de l'instant où tous ces députés maçons furent illuminés, les progrès de la secte bavaroise et de son esprit destructeur de toute religion ne connurent plus de bornes. L'accès des loges de tous les systèmes leur fut ouvert par la reconnaissance de Féquivalence des grades symboliques. Le duc de Brunswick, élevé à la dignité de grand-maître de l'ordre intérieur, dut employer sa suprématie désormais incontestée sur tous les systèmes maçonniques au profit d'une influence qui dirigeait de loin leurs mouvements, sans qu'il sût bien lui-même le but final delà secte. Leur centre est dès lors à Francfort auprès de Knigge, au moins quant à l'activité. Knigge compte bientôt jusqu'à 500 adeptes illuminés par lui et presque tous choisis dans les loges maçonniques. Autour de lui les loges illuminées elles-mêmes se multiplient : la Franconie, la Souabe, les cercles du Haut et du Bas- Rhin, la Westphalie, ont leurs épopteset leurs écoles minervales dans presque chaque ville. Les loges de Vienne et de Berlin annoncent presque immédiatement que l'Autriche et la Prusse s'infectent de tout l'IUuminisme. Le Tyrol l'est déjà ; et le même apôtre le porte en Italie. Au nord, d'autres adeptes travaillent les loges de Bruxelles et celles de Hollande ; d'autres encore se disposent à porter les mystères de Weishaupt en Angleterre ; ils sont déjà en Livonie ; des traités se préparent pour leur donner toute la force des confédérations en Pologne. Si lés jours de la France n'arrivent pas encore, c'est qu'il est sur elle des desseins plus profonds.

Cependant l'IUuminisme français ou le Martinisme n'était point resté oisif devant ce travail de l'IUuminisme bavarois. Il venait de tenir lui-môme une grande assemblée à Lyon sous le nom de couvent des Gaules, et où il avait projeté de choisir pour chef le duc Ferdinand de Brunswick, qu'avec leur appui et à leur instigation sans doute, l'assemblée de Wilhemsbad nomme bientôt en effet chef suprême de toute la Maçonnerie. Leur loge centrale, dite des chevaliers bienfaisants, à Lyon, avait acquis, on ne sait à quel titre^ dit Clavel, une haute prépondérance sur les loges d'Allemagne. Elle était en quelque sorte considérée, même par les différentes fractions de la stricte observance et par les ate-

(1) DernieTi éelaircisumentt^ p. 125 et 32. ^ ÉeriU originaux , Lettre premièr$ d$ PhUon à Coton.

llô LA PREPARATION DE L*EXPLOSION RivOLUTIONNAÎRÊ

liers qui admettaient, soit exclusivemeat, soit en partie, le sj^s* tème "templier, comme la loge-mère de l'association.

Les loges martinistes avaient député à \Vilhemsbad , avec Saint-Martin lui-même, le président du couvent des Gaules, fr.'. de Villermoz, négociant lyonnais, et La Chappe de la Heuzière. Le Martinisme, qui avait sourdement provoqué ce couvent , et dont celui des Gaules n'avait été que le précurseur, ajoute Clavel, y exerça la plus grande part d'influence; ses doctrines dominèrent dans les nouveaux rituels, et le nom de sa loge-mère, les chevaliers bienfaisants, figura dans le titre même de la réforme, avec l'addition : de la cité sainte. Aussi ses loges adopté* rent-elles sans exception le régime rectifié qui fut substitué à la Maçonnerie de Saint-Martin. Ce système se répandit particulièrement en France, en Suisse et en Italie (1).

Déjà, même avant le couvent de Wilhemsbad, le Martinisme correspondait avec la parfaite union de Rennes dont les hauts grades reposaient, dit le même historien, mattre à tous grades, sur une philosophie des plus avancées (et l'on sait tout ce que ce mot signifie en fait d'impiété). Ils avaient un chapitre supérieur ' ou faisant centre, qui délivra des constitutions à plusieurs loges, tant à Paris que dans les provinces. Le frère de Maugourit, le même qui depuis fonda la Maçonnerie d'adoption des Dames du Mont'Thabor, était le principal auteur du plus haut grade de ce rite : Velu de la vérité.

Vers le même temps la loge Théodora ou Bon-conseil, dans laquelle Weishaupt, sur les conseils de Knigge, s'était affilié à la Maçonnerie, et dont était vénérable le médecin Baader, célèbre illuminé depuis sous le nom de Celse, s'était rangée, avec un grand nombre de loges allemandes, dans la correspondance du centre martiniste de Lyon, dit toujours le même historien (2).

Tous ces envahissements de la Maçonnerie par le Martinisme et par l'Illuminisme deWeishaupt sont également attestés par Barruel.

(1) HUtoire pittoresque delà Frane^maçonnerie^ p. 195. La propagation deTIU lamioisme eu Italie à celte époque est un fait très-important sur lequel on ne sau* rait recueillir trop dlndices. Voici ce qu'en dit M. de Maistre {Quatre ekapUrm inédit» j p. 103) : a La société s'est encore fait connaître en Italie d'une manière t assez frappante, puisque ses règlements ont été saisis par le Sénat de Venise et c transmis en France de la manière la plus officielle. •

(2) Tous ces progrès de rilluminisme et la transformation par lui, au moins pour Fesprit, des loges maçonniques, viennent d'être attestés de nouveau par M. Rose^ dans la célèbre Eneydapédie aUmnande d'Ersch et Gniber, Leipaig^ art. lUumné^

Le convient de Willhemsbad en 1781 111

€ Forts de la protection du vainqueur de Crevelt et de Minden, Ferdinand de Brunswick, les députés martinistes au congrès de Wiihemsbad, dont ce prince était président, Saint-Martin et La Ctiappe de la Heuzière, n'épargnèrent rien, et eux et leurs agents, pour y triompher ; ils furent appuyés, et leur victoire eût été infailliblement complète sans le grand nombre de députés déjà gagnés par Knigge, (avec lequel pourtant ils s'entendirent et s'allièrent), dit M. Lecoulteux de Canteleu (1). »

En Allemagne un événement, ménagé par la Providence comme un dernier avertissement aux monarchies, faillit interrompre les progrès de la secte. La jalousie fit éclater une rupture violente , entre Weishaupt et Knigge . En outre, l'électeur de Bavière, inquiet des menées souterraines de ce qu'il croyait la Franc-maçonnerie proprement dite, ordonna la fermeture de toutes les loges. Les illuminés, se croyant déjà assez forts pour résister à l'édit de l'électeur, refusèrent d'y obtempérer. Le hasard fil découvrir la secte dont on ne soupçonnait pas même l'existence. Un ministre protestant, nommé Lanze, fut frappé de la foudre en juillet 1785. On trouva sur lui des instructions par lesquelles il constait qu'il | était chargé, en qualité d'illuminé, de voyager en Silésie, de visiter les loges el de s'enquérir entre autres de leur opinion sur la persécution des francs-maçons en Bavière.

Mis sur la trace, le gouvernement procéda à une enquête sévère. Les abbés Cosandey et Renner, le conseiller aulique Utschneider et l'académicien Grttnberger, qui s'étaient retirés de l'ordre dès qu'ils en avaient connu toute l'horreur, firent une déposition juridique. Le 11 octobre 1^6, la justice fit une visite domiciliaire dans la maison Zwach, à Làndshut, ainsi que dans le château de Sanderdor, appartenant à l'adepte baron do Bassus. On y découvrit tous les papiers et toutes les archives des conjures, que la cour de Bavière fit imprimer sous le titre à' Écries originaux de l'ordre et de la secte des illuminés.

Étrange aveuglement des princes ! l'appel de l'électeur de Bavière ne fut pas entendu. L'interdiction de l'ordre des illuminés dans l'électorat et dans l'empire d'Autriche fut sans portée, car tous les chefs de la secte trouveront une protection déclarée dans

(l) U y eot plalôt rivalité pour la direction dos mouyemenls et l'emploi des pro- Bédés que divergonce daoa lo but m^iao à atleindro. Ou peut juger tie la positioa mpeetive prise par les deux sectes, par l'étrange discours que le présideut du Iribanal révolutionnaire adressa, eu 1793, à Gazotte, qui appartenait à la secte dei wmrtJMJtîtÊ, iV. JU» lUwniniij par Gérard de Nerral.)

11$ LA PREPARATION DE L*EXPIX)SION RlÉVOLUTtONNAlR*

tout le reste de l'Allemagne. Le roi de Prusse se refusa à toute mesure contre eux. Weishaupt se retira chez un de ses adeptes, le prince de Saxe Cobourg-Gotha, qui lui donna une place honorifique et lucrative (1). De là il put continuer à diriger Tordre.

En quittant la Bavière, Weishaupt avait dit que le triomphe de l'électeur serait de courte durée et qu'il continuerait son œuvre avec dix fois plus d'énergie. Effectivement dans les années suivantes on peut saisir les traces de son action en Italie, en Suisse, en France. C'est à cette époque que l'on vit s'organiser l'Union allemande^ créée par deux adeptes, Bardht et Nicolaï. L'éditeur très-répandu organisait la propagation des livres les plus impies sous la forme d'une société littéraire, et en même temps liait tous ses membres par un serment, les oljligeant au secret le plus absolu. Chacun recevait lors de son aiBliation un document intitulé : Le plan desXni^ qui débutait ainsi : ce Nous sommes constitués en ordre pour accomplir le dessein du célèbre fondateur du Christianisme, c'est-à-dire l'illumination de l'humanité par la destruction de la superstition et du fanatisme, au moyen de la fraternisation secrète de tous'ceux qui aiment l'œuvre de Dieu. » C'est toujours le fond de riUuminisme et des instructions aux divers grades que l'on a pu voir (2).

Cette propagande eut surtout pour résultat d'introduire des adeptes comme professeurs dans presque toutes les universités ou collèges. Ils devinrent même tout à fait dominants dans les universités d'Iéna et de Halle. Ceux des professeurs et des élèves qui échappaient aux filets de l'affiliation étaient plus ou moins atteints parles articles et les écrits de la Bibliothèque allemande universelle de Nicolaï ou les livres de V Union allemande de Bahrdt. Sous la direction de ces maîtres, ou de quelques adeptes du dehors, on imagina même de joindre aux leçons trop lentes et toujours un peu voilées des maîtres des associations ou loges d'étudiants, qui devaient faire pour le mal ce que les congrégations des collèges de jésuites faisaient pour le bien. C'était la mise en action et en grand des académies minervales de Weishaupt. Leurs noms étaient divers avec un esprit et un but commun. Celle de l'université d'Iéna s'appelait société des amicistes. Pour les

(1) c Nous avons entendu dire par M. Us pasleur Hunier, président du consistoire de Genève, que Weishaupt, ayant trouvé un asile ciiez le prince deCSobourg, lui promit de Tea récompenser, et la Maçonnerie a peuplé de Gobourg les ti6uos de TEurope. • M. Léon Pagôs, Vdlmy, p. 13.

(2^ Thomas Fiostj Secret eocietie$t t. I, p« 47 à hZ.

LE CONVfiNT Î)E WlLLHEMSBAb EN l78l llS

disposer à tous les mystères de la secte, les supérieurs secrets leur représentaient le serment fait à leur société comme le plus étroit des engagements, dont la violation serait suivie par eux des plus terribles châtiments. Ils leur demandaient ensuite s'ils étaient assez éclairés pour croire qu'ils pouvaient sans blesser leur cons» cience oublier et tenir comme nul le serment fait au supérieur du collège de n'entrer dans aucune société secrète ; s'ils se croyaient assez honnêtes pour ne s'en prendre qu'à eux-mêmes, et n'accuser personne dans le cas où le magistrat les punirait d'avoir manqué à cette promesse ; s'ils se croyaient assez de courage pour rester dans leur société, quand même on les aurait forcés de l'abjurer. Sur leur réponse affirmative, on leur remettait le code des ami^ cistes j et ils y lisaient qu'avec leurs sociétés ils formaient un état dans l'État , ayant leurs lois propres , jugeant d'après elles les affaires mêmes qui sont hors de lewr cercle^ mais dans le plus profond secret. Ils devaient, quand dans une nécessité extrême ils changeaient de résidence, correspondre par lettres avec leur loge et partout obéir aux supérieurs de Tordre, secourir leurs frères, procurer leur avancement, être prêts enfin à sacrifier à l'ordre leur fortune et leur sang.

Le cardinal Caprara, alors nonce apostolique à Vienne, signalait dans un mémoire confidentiel, adressé au Pape en octobre 1787, « l'action morbide répandue dans toute l'Allemagne par les différentes sectes d'illuminés, de perfectibilistes, de francsmaçons, de voyants, d'esprits du troisième ciel et de swedenborgiens qui se multiplient », et il concluait par ces paroles prophétiques :

« Le danger approche, car de tous ces rêves insensés de rilluminisme, du Swedenborgisme, ou du Franc-maçonnisme, U doit sortir une effrayante réalité. Les visionnaires ont leur temps, la révolution qu'ils présagent aura le sien (1). »

Le jour du danger arrivé, la défense de la place était aux mains des conspirateurs.

En vain le successeur de l'empereur Léopold, mort empoisonné par la secte, François II, proposa-t-il à la diète de Ratisbonne, quelques années après, la suppression de toutes les sociétés secrètes, Tnoforw, rose-croix^ illuminés de toutes les espèces ; les

(1) Crdiineaa-Joly, VÉgUu romaine en face de la Révolution, t. I. p. 75 à 77, êdU. in- 12.

114 LA PRÉPARATION DE l'eXPLOSION RlÉVOLUTIONNATRB

adeptes zélés qui dominaient dans cette diète par leors voix ou leur influence firent rejeter ces demandes, comme étant sans objet et contraires à la liberté germanique. Ils prétendirent que le corps de ces illuminés n'était que ces petites associations de jeunes écoliers, dont on voyait tant d'exemples dans les universités protestantes, et ils n'accordèrent que contre ces sociétés destinées à illuminer l'adolescence un décret qui resta sans effet pour la plupart.

Pour dissimuler son action Weishaupt, en 1798, fit écrire par un de ses confidents, Dœltiger, dans le Monthly magazine de Londres, que depuis 1790 l'ordre avait cessé tous ses travaux. Ce fut précisément, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, l'époque où l'invasion des armées révolutionnaires avança si fort la réalisation de son programme. Weishaupt vécut jusqu'en 1830 tranquille à Gk)tha et il eut d'autant moins à s'inquiéter de la domination de Napoléon qu'un de ses principaux disciples, Dalberg, l'archevêque grand électeur de Francfort, fut le principal fauteur de cette domination (1).

M. de Maistre, qui se tenait fort au courant des manœuvres des illuminés, les signalait précisément à cette époque (1816) dans un mémoire destiné à l'empereur Alexandre lï. Il y représentait l'art avec lequel ces hommes savaient montrer aux souve- «rains des périls imaginaires pour arriver à leurs fins ; Thabileté avec laquelle ils s'alliaient à toutes les sectes parce qu'elles ont toutes quelque chose qui leur convient, et il terminait par cette conclusion :

« Il y a très-certainement, et il y a même encore, selon toutes les apparences, des sociétés proprement dites organisées pour la destruction de tous les corps de noblesse, de toutes les institutions nobles, de tous les trônes et de tous les autels de l'Europe. La secte, qui se sert de tout, paraît dans ce moment tirer un grand parti des juifs, dont il faut beaucoup se défier (2). »

(1) Plusieurs années après la prétendue destruction de ruiuminiBme en Bavière^ la cour du prince archevêque de Mayence, Joseph d'Brthal, était un des foyers les plus actifs de la secte et un centre de propagande d'impiété dans toute rAUemagne. 11 avait pour ooadjuteur Dalberg. Voir le tableau de celte cour tracé par M. Janasen, dans les Zeit uni UberubUder, 3" édit. Fribourg en Biisgau. 1879, p. 129 à 132* Quant les français parurent en 1792, la ville fut pavoisôe immédiatement au couleurs tricolores.

(2) QwUrê chapitrée inédits iwr la9 vstie, chap. IV«

L*tLLUMINI3ME EN F^RANCE ll&

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