VIII. — Caglïostro et la Maçonnerie cabalistique
C'est à cette époque, 1780 à 1789, que se place aussi un curieux épisode de l'action des sociétés secrètes, l'intervention du fameux Cagliostro, qui depuis longtemps était un de leurs agents les plus habiles.
Nous avons dit que la Maçonnerie comptait entre autres origines la Kabale. Les pratiques cabalistiques jointes aux rêves de l'alchimie avaient au XVIIP siècle, en pleine lumière philosophique, autant d'adhérents qu'au XV'. L'histoire de la Maçonnerie à cette époque est remplie des récits des réunions de loges do Kabale. Des supercheries de tout genre s'y mêlaient à des prestiges démoniaques dont il est impossible de contester la réalité. Ainsi en est-il dans le spiritisme moderne,dont nous avons signalé lah'aison avec la Franc-maçonnerie (liv. I, chap. II, § 9) (3).
(I) La Monarchie prut»ienne, ôdil. In- 8*, t. VI, p. 76 et suiv,
[i] Voir LecoultGux do Canlelou, Les Secîiês~ el les Sociélét seer^es, p, 167. On est étonaô do voir Mounier, dans son livre intitulé : De V influence alttihuée au9 pkUotaphes, <iux iUuminés et aux /rano-fiiaponf, répéter mot pour mot ce qu'en avait dit Mirabeau dans la Monarchie priusienne^i prétendre avec Bonneviile que la Maçonnerie n'était qu'une institution jésuiliquCy et que Hiram, le maître assasûtté par les trois compagnons et qu'il fallait venger, n'était autre que la hiérarchie eatholiqae romaine, détruite par Luther, Calvin, et Henri VIU sans doute, quoique ee dernier ne soit pas nommé. On conviendra que c'est une singulière manière de prouver qu'on n'est pas soi-même maçon 1 De pareilles allégations font jugor peu CivorablemenI de la perspicacité sinon de la bonne foi de ce personnage. Elles enlèvent toute valeur & ses attaques contre Barruel et Robison. 11 faut du reste remar» qjaa que jusqu'au 14 juillet Mounior parla et écrivit toujours pour loulos les menras révolalionnaires : double représentation du tiotS) constitution du tiers en awemblée nationale, serment du Jeu de Paume.
{Z) Un ouvrage du temps, le Téleseope de Zoroaslre^ que nous avons déjà cité, leot bit connaître le système dos logea de la E^le :
Leor Jéborah n'eet plus seulement le Dieu Pan ou' le grand tout, mais c'est le ûiaa en partie double et opposée : c'est tout à la fois le dieu Sizamoro cl 1« dieu
124 LA PRÉPARATION DE l'EXPLOSION REVOLUTIONNAIRE
La Maçonnerie cabalistique exerçant une fascination toute particulière sur certains esprits, Cagliostro eut pour mission de la propager. Nous allons raconter cet épisode de l'histoire de la révolution, en faisant remarquer que la Maçonnerie ne peut pas se dégager de la solidarité de ce personnage, chez qui le charlatan se joignait au possédé, car le rite de Misralin ou Égyptien, dont il est le fondateur, n'a jamais cessé de faire partie de Torthodoxie maçonnique.
Né à Palerme en 1743, Balsamo, qui changea plus tard son nom en celui de Cagliostro, après avoir parcouru une grande partie de TOrient, devint Tagent voyageur du double lUuminisme français et allemand auquel l'avait initié St-Germain (1), et qu'il
Senamira. Au premier, vient so Joindre le génie SoUak et au second lo génie Sokak, Qu'on lise en sens inverso ces mois Tameux dans la Cabale, et l'on trouvera les deux principes de Zoroastre ou du magisme, avec leurs noms propres d'Oromaris el ArimaneSf et en lisant au rebours encore les noms des deux génies, Ton trouve KaUos et Kakoty deux mots empruntés du grec, dont lo premier sigoiflo 6011, et le second mauvaii ; ce qui caraclérise parfaitement le double principe, Dieu. — Pauvres maçons 1 comme le dia})le ou l'osprit des ténèbres se moque d'eux a^u nom de la nature I —
Qu'on donne ensuite à Oromase une foule de génies ou d*esprils bons comme lui, au méchant Arimanes autant de génies qui participent tous de sa méchanceté, et on recomposera le Jéhovah des francs-maçons de la Cabale, le grand mystère de la parole retrouvée dans leurs loges et celles do Bose-GA*oix, la religion, le culte qu'ils suhFliiuenl au vrai Christianisme. S'il faut en cruire les maîtres du rite, lo maçon initié à la Cabale recevra les faveurs de ces génies bons ou mauvais, à proportion de la cooûance qu'il mettra dans leur pouvoir ; ils se rondnjni mi^me visibles, ils parleront, ils écriront et expliqueront tout ce que l'inlelligcoco humsino no suffirait pas à concevoir dans lo tableau magique, U ne faut pas môme que l'adepte s'etTraio do la socidté dos génies malfaisants . 11 faut qu'il croie formcnionl que le pire d^entre eux. le pire do ces iHros que les profanes appellent dc^ mons, n'est jamais une mauvaise compagnie pour Vfiomme. 11 faut môme qu'il sache préférer dans bien dos circons:a*ncos la visite dos mauvais génies à colle dos bons ; car souvent les meilleurs coûtent le reposy la fortune et quelquefois la vie; et souvent on se trouve avoir aux anges malfaisants d'insignes obligations De quelque part que viennent ces génies ou démons, c'est eux soûls qui donneront à l'adopte la science des choses occultes qui lo font prophète^ devin^ somnambule, médium et thaumaturge. Arrivé à co point de folio, d'extravagance, de superstition oi d'impiôié, raJeple, ly^^ule Barruel. n'en sera que plus cher à la secte. Il aura démontré qu'il aime mieux être fou que chrétien, et sera le dernier des myslèies du maçon cabaliste et autre.
(t) Son initiation eut lieu & peu de distance de Francfort, dans un souterrain, et selon dos formes que lui-mc^me a décrites. Une caisse de fer remplie do papiers fat ouverte. Les introducleui^ en tireront un livre manuscrit, sur la première page duquel on lisait : Nous, grands maitres des trmpliers. Suivait une formule de serment tracée avec du sang ot au bas onze siguaturos. Le livre, écrit eu français, portait quo VlUuminisme était une conspiration ourdio contre les trônee, et qub
Câgliostko et la Maçonnerie cabalistique 125
rendait plus attrayant encore par l'alchimie, la cabale et les secrets médicinaux, magiques et fantasmagorisques qu'il y mêlait. Il parcourait, présidant en secret ou ouvertement les loges, ou en fondant de nouvelles, l'Allemagne, Tltalie méridionale, l'Espagne, puis l'Angleterre, toujours accompagné de Lorenza, femme remarquable par sa beauté, qu'il avait épousée dans son premier voyage à Rome, et qu'il avait façonnée à tous les genres de séduction. De là il passait à Venise sous le nom de marquis Pellegrini et traversait de nouveau l'Allemagne pour s'entendre avec les chefs des sociétés secrètes, et retrouver le comte de Saint-Germain dans le Holstein, d'où il partait pour la Courlande et Saint-Pétersbonrg avec la riche cargaison qu'il avait amassée. Il quittait bientôt la capitale de la Russie avec vingt mille roubles deplus,don de l'impératrice Catherine, la correspondante de Diderot, de Voltaire et de d'Alembert, et la grande protectrice des loges maçonniques qu'il avait fondées dans cette ville ainsi qu'à Mittau pour les hommes et ponr les femmes. C'est alors qu'il parut à Strasbourg précédé d'une réputation extraordinaire, et muni d'un brevet de colonel délivré par le roi de Prusse. Il y fonda de nouvelles loges et y fit de nouveaux prosélytes. De là il se rendit à Lyon où il fut reçu avec de grands honneurs par la loge de la stricte observance ; il y fonda avec un luxe extrèime celle de \dL sagesse triomphante^ qui devait devenir la mère de toutes les autres. De Lyon il se rendit à Bordeaux où il resta onze mois à organiser les loges maçonniques et arriva enfin à Paris pour la seconde fois. Ce fut alors qu'il fonda me mère-loge d'adoption ou de femmes de la haute Maçonnerie égyptienne, puis dans son logis même une seconde pour ses disciples les plus instruits et les plus sûrs ; et que, dans une séance solennelle où les 72 loges de Paris avaient envoyé des députés, il fascina en quelque sorte par son éloquence et ses prestiges les frères ébahis. Mais bientôt compromis dans l'afiaire du collier, mis à la Bastille, il n'en sortit que pour passer de nouveau en Angleterre. C'est là qu'il rédigea (1787) cette célèbre lettre au peuple français où il annonçait l'œuvre et la réalisation des plans
Ui ntSMIBRS COUPS DEVAIENT ATTEINDRE LA FeaNCE ; QU'aPRÀS LA CHUTE DE LA ■DE&kCHIE PEAMÇAISB IL FAUDRAIT ATTAQUER ROME.
(IMpQdtîoii do Joseph Balsamo, dans sa VU eaftraUe de la procédure inetruUe t^UreUd à Rome en £790^ chap. III, p. 130 et 131, et Lettre de Mirabeau sur Ctghûdro ei Lavaier ; cité par Louis Blanc, Histoire de la Révolution française^ t. U. p. 94 et 9d.)
126 LA PBOPAGATION DE L*EXPLOSION RBVOLUTIONKAIftB
des sociétés secrètes, et prédisait la révolution, la destruction de la Bastille et de la monarchie^ et ravèaement d'un prince, Phi* lippe-Égalité, qui abolirait les lettres de cachet, convoquerait les États généraux et rétablirait la vraie religion ou le culte de la raison.
A Londres, il reçut des envoyés de toutes les sociétés secrètes et créa une loge du rite égyptien ; puis, poursuivi par des créanciers ameutés contre lui par le rédacteur d'un journal, il s'évada de Londres précédé de son argent et de ses bijoux, traversa de nouveau rAllemagne et se réfugia à Bâle, où il fonda la loge-mère du pays helvétique.
De Bâle il alla fonder de nouvelles loges à Turin, à Roveredo, à Trente, à Vérone, et de nouveau enfin à Rome il créa une dernière loge correspondant avec celle de France et d'Allemagne. Ce fut de Rome qu'après l'insurrection du 14 juillet en France, il adressa aux États généraux une profession de foi, puis une missive aux frères agissants, Barrère, Grégoire, Égalité, qui fut interceptée par la police, et le conduisit (c'était le 27 septembre 1789) au château Saint- Ange. Ses aveux devant la justice romaine, quoique mêlés de mensonges, furent assez complets. Jugé le 17 avril 1791 et condamné à mort, il vit cette peine commuée par Pie VI en une détention perpétuelle et mourut deux ans après.
Dans le sommaire de ses aveux recueillis par l'inquisition romaine on lisait « que la Maçonnerie égyptienne est partagée en plusieurs sectes, mais qu'il y en a deux plus particulièrement estimées que les autres ; que la première est celle des adeptes ; que les initiés oysÀeni prêté le serment de détruira la religipn catholique et tous les souverains ; qu'ils avaient écrit et signé le serment de leur sang ; qu^e cette secte avait déterminé de porter ses premiers coups sur la France ; qu après la chute de cette monarchie, elle devait frapper l'Italie et Rome en particulier ; que Thomas Ximénès (Httérateur de l'intimité de Voltaire) était un des principaux chefs ; que la société a une grande quantité d'argent dispersé dans les banques d'Amsterdam, Rotterdam, Londres, Gènes et Venise ; que cet argent provenait des contributions que payaient chaque année 180,000 maçons ; que lui, Cagliostro, a reçu 600 louis comptant, la veille de son départ de Francfort... ; que la deuxième secte égyptienne s'occupait de recherches chimiques.
Caguostro bt la Maçonj^bris cabalistique 127
Toutes les supercheries et prestidigitations auxquelles se livrait Cagliostro étaient un moyen employé par Weishaupt et Mirabeau pour corrompre et dévoyer un certain nombre de membres de la noblesse et de la haute bourgeoisie.
ff Weishaupt, dit Louis Blanc, avait toujours professé beaucoup de mépris pour les ruses de Talchîmie et les frauduleuses > hallucinations de quelques Rose-Croix. Mais Cagliostro était doué ^ de puissants moyens de séduction ; il fut décidé qu'on se servirait de lui. » •
Les chefs des sociétés secrètes avaient bien jugé leur époque, et les scènes de cabale du grand coph^ furent un des événements du temps.
« Ceci vaut qu'on le note dans l'histoire des aventures de VEsprit humain^ dit encore Louis Blanc ; il se fit autour de Cagliostro un bruit qui ressemblait à de la gloire. On vit affluer vers lui, mêlés à des gens du peuple et à de simples ouvriers, princes, savants, nobles de robe et nobles d'épée. Il put compter an nombre de ses partisans des per3onnages du plus haut rang, tels que le duc de Luxembourg, et des hommes d'un mérite inconnu, tels que le naturaliste Ramond, maçon du rang le plus élevé. Ses disciples ne l'appelaient que père adoré, maître auguste, et mettaient à lui obéir un empressement plein de ferveur* On voulait avoir son portrait sur des médaillons, sur des éventails ; et taillé en marbre^ coulé en bronze, son buste fut mis dans des palais avec cette inscription : Le divin Cagliostro, »
Les écrivains officiels de la Franc-maçonnerie ont conservé le souvenir de ces mystères.
«Le grand cophte, c'estainsi qu'en loge s'appelait Cagliostro, dit Glayel, promettait à ses sectateurs de les conduire à la perfection, à l'aide de la régénération physique et de la régénération morale. Par la régénération physique, ils devaient trouver la matière première ou la pierre philowphale et l'acacia qui maintient l'homme dans la force de la jeunesse ci le rend immortel. Par la régénération morale, il procurait aux adeptes on pentagone ou feuille vierge, sur laquelle les anges ont gravé leurs cfaiffres et leurs sceaux, et dont l'effet est de ramener l'homme à l'étal d'innocence, et de lui communiquer la puissance qu'il avait avant la cimte de notre premier père et qui consiste particulièrement à commander aux pars esprits. Ces esprits, au nombre de sept, entourent le trône de la divinité et sont préposés au gouvernement des sept planètes.
c Les hommes et les femmes étaient admis aux mystères du rite