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IV. — La terreur arrêtée dans la loge des Amis réunis

Dès le commencement de la révolution la France fut agitée par des terreurs vagues, par des paniques inexplicables à première vue, mais dont les auteurs étaient les sociétés secrètes répandues d'un bout à l'autre du pays. Des émeutes et des incendies éclatent de toutes parts. M. Taine se demande si la populace a été excitée ac par des mains soudoyées qui se cachent », et il répond : ce Les contemporains en sont persuadés et la chose est probable(l).»

Il y a plus que des probabilités, et un témoignage indiscuta« ble, celui de Bertrand de Molleville, le ministre de Louis XVI, montre que tous ces crnnes avaient été préparés dans le comité de propagande de la loge des Amis réunis :

c Mirabeau, qui, môme avant Touyerture des Étate généraux, a^aît marqué sa place à la tôte des faction» les plus violentes, était aussi initié dans le secret des factions secondaires qui, avec des plans moins castes et une marche plus timide, h* en concouraient pas moins à affermir et accélérer celle de la Révolution. Tous ces mystères, dont la connais^ sance donnait la clef de plusieurs événements importants, qu*on avait Jus* qu'alors attribués au hasard, furent dévoilés non-seulement à M. de Montmorin, mais au roi et à la reine dans plusieurs entretiens secrets que Leurs Majestés eurent avec Mirabeau ; il leur apprit, entre autres choses, que le système de la Terreur, qui a réellement opéré la révolution et qui n'a pas été abandonné depuis, avait pris naissance dans la faction philanthropique. Ces comités se tenaient tantôt chez le duc de Larochefoucauld, tantôt dans la petite maison du duc d'Aumont près de Versailles...

c Adrien Duport (2), qui était peut-ôtre celui des membres de 1*

(1) Les Originet de la France contemporaine. La Bévolution, t. I, p. 37, et il fndiqueen note, Mormootel, t. il, p« 249 ; MoD^oie, i** partie, p. 92 ; de Besenval, t. I, p. 387. c Ces espions ^joutaient qu'on voyait des gens exciter le Ittmulte et même distribuer de l'argent. »

(2) Jenne conseiller au parlement de Paris, fût député à la Gon&lltoante par la noblesse de Paria, el passa des premiers au liers-élat avec Larocbofoucauid et La* (avetle, à la suilc du grand maître Philippe- Êgalii4.

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semblée qui avait le plus étudié Thistoire et la tactique de toutes les léTolutions andennes et modernes, était admis dans les conciliabules les plus secrets de cette faction philosophique et s'était chargé de la rédaction des plans. Il y lut, dans cette circonstance, un mémoire dans lequel il dépeignit le caractère et discuta les intérêts de tous les souverains de l'Europe, de mimière à en conclure qu'aucun d'eux ne prendrait la moindre part à la révolution qui allait s'opérer en France, et dont il était aussi nécessaire que pressant de régler la marche et de déterminer le bA par nn plan sagement combiné ; il proposa alors celui qui, depuis longtemps, dit-il, était l'objet de ses méditations. Ses principales bases étaient les mômes que celles qui furent adoptées dans la Constitution de 1791. Après de longues discussions sur ce mémoire, Laiayette, qui se trouvait aussi à ce comité, s'il faut en croire Mirabeau, prit la parole et dit à Adrien Duport : Voilà sans doute un très-grand plan; mais quels sont vos moyens d'exécution? En connaissez^vous qui soient capables de vaincre toutes les résistances auxquelles il faut s'attendre ? Vous n'en indiques aucun. — Il est vrai que je n'en ai point encore parlé, répondit Adrien Duport en poussant un profond soupir ; j*y ai beaucoup réfléchi.., j'en connais de s&rs.. ; mais ils sont d'uno telle nature que/6 frémis moi-môme d'y penser, et que je ne pourrais me déterminer à vous les faire connaître, qu'autant que vous approuverez tout mon plan, que vous serez bien convaincus qu'il est indispensable de l'adopter, et qu'il n'y en a pas d'autres à suivre pour assurer, non-seulement le succès de la révolution, mais aussi le salut de l'État... Après avoir ainsi excité la curiosité de ses auditeurs, il ajouta : Go n'est gue par les moyens de (erreur ^u'on parvient à se mettre à la tête d'une révolution ^àï&gouvemer. Il n'y en a pas une seule, dans quelque pays que ce œit, que je ne puisse citer à l'appui de cette vérité. Il faut donc, quelque répugnance que nous y avons tous, se résigner au sacrifice de quelques personnes marquantes. Il fit pressentir que Foulon devait naturellement 6tre la première victime, parce que depuis quelque temps, disait-il, on parlait beaucoup de lui pour le ministère des finances et que tout le monde était convaincu que sa première opération serait la banquerouie. U désigna ensuite l'intendant de Paris. Il n'y a qu'un cri, ditil, oonirs les intendants; ils pourraient mettre de grandes entraves à la rétohUion dans les provinces. M. Berthier est généralement détesté : on ne peut pas empêcher qu'il ne soit massacré, son sort intimidera ses confrères, Us seront souples comme des gants. . .

c Le duc de La Rochefoucauld fut très^frappé des réflexions d'Adrien Duport et finit, comme tous les autres membres du comité, par adopter le plan et les moyens d'exécution qu'il proposait. Des instructions conformes à ce plan furent données aux principaux agents du comité des insurrections, qui était déjà organisé et auquel Ad. Duport n'était rien moins qu'étranger ; l'exécution suivit de près : le massacre 4e MM. de

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Launay, de Flesselles, Foulon et Berthîer, et leurs tètes, promenées au bout d'une pique, furent les premiers effets de cette conspiration philanthropique. Ses succès rallièrent bientôt, et pour longtemps, les différents partis révolutionnaires qui commençaient à se défier les uns des autres, mais qui, voyant tous les obstacles aplanis par cette horrible mesure, se réunirent pour en recueillir le fruit (1). »

Dès 1789, Mirabeau avait communiqué ce plan à Chamfort qui en fit part à Marmontel. Les indications que donne ce* dernier dans ses Mémoires sont absolument identiques à celles de M . de Molleville :

a L'argent surtout et Tespoir du pillage sont tout puissants parmi ce peuple. Nous venons d'en faire l'essai au faubourg Saint- Antoine , et l'on ne saurait croire combien peu il en a coûté au duc d'Orléans pour faire saC" cager la manufacture de cet honnête Réveillon qui, dans ce méms peuple,

(!) Bertrand de Molleville, Histoire de la Réoolution françaiie, t. IV, p. 181 et feuiv. (ôdit. de Paris, an IX).

La séance dans laquelle Dupôrt communiqua ce plan abominable ent lieu, dit MoUevillo, à répoque de la réunion des ordres, c'est-à-dire à la fin de Juin 1789. C'est sealement en 1791 que Mirabeau fit cette révélation à M. de Montmorin, qui lui-même la communiqua à son collègue, M. de Molleville.

Louis Blanc, dans l'Histoire de la BévoltUion française, t. II, p. 318, attribue également à Duport l'organisation des massacres de Paris et des paniques répandues dans les provinces.

Le passage suivant que Pon trouve dans le Journal des Voyages en France^ d'Arthur Youog, à la date du 18 Janvier 1790, confirme bien l'épouvantable révélation de Bertrand de Molleville :

c Aujourd'hui, à diner, chez le duc de Liancourt, le comte de Marguerite a avancé c devant près de trente députés un fait excessivement grave : parlant du vote sur c l'alTa're de Toulon, il a soutenu que plusieurs députés s'en sont faits ouvertement c les champions en prétendant qu'il fallait encore plus d'insurrections. Je regardai c tout autour de moi pour voir venir une réponse. A mon extrèmu surprise, perc sonne ne répliqua un mot. Après une pause de quelques moments, M. Volney» f le voyageur, déclara qu'il croyait le peuple de Toulon dans son droit, et jusilc fiable dans toute sa conduite. L'histoire de Toulon est connue do tout le monde, c Ce comte de Marguerite a la tête dure^ sa conduite est forme, ce n'est sûrement c pas un enragé. A dîner, M. Blin, député de NanleS) parlant du club de la Réc volution qui se tient aux Jacobins, dit : c Nous vous avons donné un boa c président t ; puis il demanda au comte pourquoi il n'y venait pas ; celui-ci réc pondit : c Je me trouve heureux, en vérité, do n'avoir Jamais été d'aucune sof ciôlé politique particulière, je pense quo mes fonctions sont publiques et qu'elles f peuvent aisément se remplir sans associations particulières, i Personne ne répIU € qua. Le soir, M. Decrétot et M. Blin m'ont mené i ce club des Jacobins: la salle

c où il se tient est, comme je l'ai déjà dit, celle oii fut signée la fameuse ligue

f On débat dans ce club toute question qui doit être portée à l'Assomblée nalionalei f on y lit les projets de loi qui sont rejelés ou approuvés .inrès correction ; quand t ils ont obtenu l'assentiment général, tout le parti s'ecgago à les soutenir. On y « arrête des plans de conduite, on y élit les personnes qui riovronl fairo partie det % comités, on y nomme des présidents pour l'Assemblée, i

LA TfiàREUR ARnéTl^E DANS LA LOGÉ DES AMIS RÉONIS l4&

faisait subsister cent familles. Mirabeau soutient plaisamment qu'avec un millier de louis on peut faire une jolie sédition.

« ÀTons-Dous à craindre Topposition de la grande partie de la nation qui ne connaît pas nos projets et qui ne serait pas disposée à nous prêter son concours ? Sans doute, dans ses foyers, à ses comptoirs, à ses bureaux, à ses ateliers d'industrie, la plupart de ces citadins casaniers tron-veront peut-être hardis des projets qui pourraient troubler leur repos et leurs jouissances. Mais s'ils les désapprouvent, ce ne sera que timideni^nt et sans bruit. Du reste, la nation sait-elle ce qu'elle veut ? On bii fera vouloir et on lui fera dire ce qu'elle n'a jamais pensé. Si elle en doute, on lui répondra comme Grispin au légataire : C'est votre léthargie. La nation est un grand troupeau qui ne songe qu'à paître, et qu'avec de bons chiens les bergers mènent à leur gré. Après tout, c'est son bien que l'on veut faire^ à son insu. Ni son vieux régime, ni son culte, ni ses mœurs, ni toutes ses antiquailles de préjugés ne méritent qu'on les ménage. Tout cela fait honte et pitié à un siècle comme le nôtre, et pour tracer nn nouveau plan il faut faire place nette.

< On aura, s'il est nécessaire, pour imposer à la bourgeoisie cette classe déterminée qui ne voit rien pour elle à perdre au changement et croit avoir tout à gagner. Pour l'ameuter, on a les plus puissants mobiles : la disette, la faim, l'argent, les bruits d'alarme et d'épouvante et le délire de terreur et de rage dont on frappera ses esprits. La bourgeoisie ne produit que d'élégants parleurs ; tous ces orateurs de tribune ne sont rien en comparaison de ces Démosthènes àunécu par tête qui, dans les cabarets, dans les places publiques, dans les jardins et sur les quais, annoncent des ravages, des incendies des villages saccagés, inondés de sang, des complots d^assiéger et d'affamer Paris. Ainsi le veut le mouvement social. Que ferait-on de tout ce peuple en le muselant des principes de l'honnêteté et du juste f Les gens de bien sont faibles et timides ; il n'y a que les vau" riens qui soient déterminés. L'avantage du peuple dans les révolutions est de n'avoir point de morale. Comment tenir contre des hommes à qui tous les moyens sont bons ? Il n'y a pas une seule de nos vieilles vertus qui puisse nous servir ; il n'en faut point au peuple, ou il lui en faut d'une autre trempe. Tout ce qui est nécessaire à la Révolution, tout ce qui btiest utile est juste : c'est là le grand principe. »

Barrael, qui vivait à Paris à cette époque, nous apprend comment Mirabeau et ses complices disposaient si facilement du peuple des faubourgs. Dès 1788, nous dit-il, les ouvriers des faubourgs 8t-Antoine et St-Marceau avaient été initiés en grande masse aux loges maçonniques (1). L'abolition des corporations d'arts et méfias leur donna un avantage immédiat, acheté chèrement depuis

(1) Méwuérm eur le Ja/BMaime» U IV, p. C85 et suiv.

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par tons les maux que la Révolution a déchaînés sur la classe ouvrière, tandis que la grande majorité du vrai peuple, qui, dans l'intérieur de la ville, vivait sous le régime protecteur de ces institutions, se montrait opposé à la révolution.

Un des plus actifs instruments de la révolution de cette époque fut la garde nationale. Elle eut pour créateur Savalette de Lange, le directeur de la chambre de correspondance du Grand-Orient, dont on a vu (liv. II, chap. V, § 7) l'activité maçonnique. C'est lui qui vint présenter à la Commune de Paris un certain nombre d'affiliés, équipés en soldats, en disant :

« Messieurs^ voici des citoyens que j'ai exercés à ma/nier les a/rmes powr la défense de la patrie ; je ne me suis point fait leur major ou leur général ; nous sommes Ums égaux ; je suis simplement caporal, mais f ai donné V exemple; ordonr nez que tous les citoyens le suivent^ que la nation prenne les a/rmes, et la liberté est invincible. »

Quoi d'étonnant, après de telles origines, que la garde nationale ait toujours été si chère à la Franc-maçonnerie et qu'elle l'ait partout introduite ? c'est l'instrument né de toutes les révolutions.

Comme pour bien marquer la part que la Franc-maçonnerie avait dans, les événements, lorsque, après la prise de la Bastille, Louis XVI, obéissant à l'Assemblée, vint sanctionner l'émeute par une visite solennelle à THôtel-de-Ville, tous les chefs du mouvement se rangèrent sur son passage et, joignant leurs épées audessus de sa tête, formèrent la voûte d'acier qui est le signe d'honneur maçonnique, et Moncau de St-Méry, le harangant au nom de tous, lui dit dans le langage des loges : « Vous deviez votre couronne à la naissance, vous ne la devez maintenant qu'à vos vertus (1). »

(1) Louis Blanc HUtoire de la Révolution, t. II, p. 41 &, 420. — Ragon, Court du initialioni, p. 380. — Déjà lors de roayerture des États giaéraux, on avait fait passer les députés sous la voûte d^aciêr.

Il Tant la peine de rapporter ici l'étrange comparaison que Ragon> le grand ofHeier du Or.*. 0.*., le fondateur de la loge des Trinosophet, a faite des institutions établies par l'AKsemblée constituante, avec celles de la Maçonnerie. Ce sont cesdei^ nières, selon lui, qui ont servi de type à la nouvelle organisation :

c Le gouvernement de la Franc-maçonnerie était autrefois divisé en départe* menis ou loges provinciales qui avaient leurs subdivisions. LÀuemblU naXionaie^ wntMéraiU la France comme une grande loge, décréta que son territoire serait di»» tribué selon les mêmes divisions.

c Los municipalités ou communes répondent aux loges ; elles correspondent & un centre commun pour former un canton* Un certain nombre de cantons, correspon*

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