X. — Valmy, Dumouriez et le duc de Brunswig
L'exemple des trahisons fut donné de haut. Le duc de Brunswick, le grand maître de tout Tordre maçonnique élu à Willhemsbad, avait été précisément choisi pour généralissime de la coalition. Or il refusa systématiquement de subordonner son action à celle de l'armée des princes, ce qui eût évité de froisser le sentiment national et eût bien plus sûrement amené le triomphe de."^ alliés, si son but réel eût été la restauration de la monarchie.
Mais il ne pouvait entrer dans ses projets de détruire l'œuvre de la Révolution. Il entra en négociations secrètes avec les hommes de la commune de Paris et Dujnouriez^ franc-^açona>^ncé luimême, qui commandait en chef l'armée française. Ces négociations aboutirent à la retraite de Valmy, que la légende révolutionnaire a transformée en victoire, mais qui ne fut qu'une trahison honteuse pour les deux partis.
Nous laissons la parole à M. Léon Pages qui a récemment éclairci toute cette intrigue :
(( Le roi de Prusse apprit, dans la matinée du 20 septembre, que de grands mouvements avaient lieu dans le camp français établi à Valmy. C'était le corps de Kellermann ; Dumouriez avec 20,000 hommes se trouvait à Sainte-Menehould, contenu par le prince de Hohenlohe qui occupait Clermont.
a Frédéric-Guillaume, qui cinq jours auparavant avait craint de voir les français lui échapper, fit avancer ses colonnes sans avoir consulté le duc de Brunswick, et prit ses dispositions en homme
(1) Dictionnaire det erreurs eoeiaiesy par le marquii de Joaffroi, art. SoHétéê M* eritet, H ajoute que Piguières a été vendue par Reddelon, pour an miUion de livras, mais que celui-ci Tayaut touché à Paris, en assignais, valant qoarante-huil mille livres, et s'étant plaint de la modicité du prix, fut guillotiné.
Valmy, Dumouriez et le duc de BauNSwiCK 165
de guerre et en tacticien habile. Kellermann se trouvait sur Tétroit coteau de Valmy avec 25,000 hommes, ramassés de telle sorte que tout déploiement leur devenait impossible, et que reffet de son artillerie devait se réduire à des proportions presque nulles.
«Si le roi de Prusse avec ses 150,000 hommes eût poursuivi le mouvement, il eût obtenu le succès le plus complet. Le duc de Èranswick accourut pour supplier le roi d'attendre les autrichiens et de se borner à contenir l'ennemi. Le roi de Prusse écouta cet avis perfide et rendit le commandement à son généralissime. Ce dernier rangea ses colonnes en deux lignés, parallèles au coteau de Valmy, et fit simuler une attaque. Il fut tiré d'une et d'autre parts, à des portées excessives et de nul effet, vingt mille coups de canon. Au cours de ce fracas terrible, Brunswick s'aperçut \ que les français ébranlés étaient près de se débander, par le fait [ de l'explosion de deux caissons : il déclara la position des français inattaquable et ordonna la retraite (1). ' «Les français, fiers d'un succès aussi inattendu, poussèrent des cris de victoire. L'enthousiasme eut sur les recrues une influence fortifiante et en fit, comme on le vit plus tard, d'assez bons soldats.
«Cependant Brunswick avait en ligne 50,000 hommes de troupes aguerries, et non loin de lui les 30,000 autrichiens et émigrés qui s'étaient avancés jusqu'à la Croix-aux-Champs, à cinq lieues deChâlons. Son terrain de bataille était un pays ouvert et de vastes plaines. Il était l'arbitre de la guerre.
« La population de Paris était dans d'inexprimables alarmes. Les Aefs de la révolution partageaient la terreur commune, et le député Kersaint, que Lafayette avait retenu prisonnier à Sedan, et que Dumouriez avait fait mettre en liberté, leur dit sans ambages, « qu'il était aussi impossible que le duc de Brunswick ne fût pas à Paris dans quinze jours qu'il était impossible que le coin n'entrit pas dans la bûche quand on frappait dessus. » La plupart vodaient que le gouvernement se réfugiât derrière la Loire, et emmenât comme otages Louis XVI et sa famille. C'était surtout l'opinion des girondins, qui espéraient ainsi se dérober au joug de la Commune et se rapprocher des départements du Midi, plus favorables à leur politique. Mais les hommes de la Commune et les
(1) M. Mortlner-Temauz dit que Valmy coûta mille hommes entre les deux ar- Btet. Uieband parait croire qa'il en périt Infiniment moins. Ces résultats, dans lOQs les csj, ne sont pas en rapport avec la canonnade.
166 LA RÉVOLUTION EN ÉrANCE ET EN EUHOPE
jacobins étaient pour la résistance. « Ce n'est qu'avec de Taudace, et encore de Taudace, » dit Danton lui-même, a que nous pouvons nous sauver, »
« Il ne faut pas oublier que Danton, Lebrun et Dumouriez étaient les auteurs et les directeurs de la négociation secrète, que leurs complices jacobins en savaient la plus grande part, et que les girondins ignoraient les combinaisons récentes. Or, les prussiens s'étaient engagés à ne point venir à Paris, et il ne s'agissait, pour Dumouriez et Danton, que d'acquitter la rançon dans les conditions stipulées. Danton était résolu d'ailleurs à verser des torrents de sang, afin d'y ramasser les diamants et l'or que Dumouriez devait livrer à la maçonnerie prussienne. Ils pouvaient donc, en toute liberté d'esprit et le cœur léger, continuer leur comédie tragique. •
« Écoutons le premier Bonaparte, juge autorisé, qui s'était fait montrer le champ de bataille : « Je n'aurais point osé, dit-il à Sainte-Hélène, demeurer dans les positions choisies par Dumouriez, à moins qu'il n'y eût quelque négociation secrète que nous ignorons. » — Napoléon n'ignorait rien, et ce qui le prouve, le manuscrit de Sainte-Hélène en fait foi, c'est qu'il professait le plus profond mépris pour le duc de Brunswick.
« L'Allemagne entière a su que le duc de Brunswick, jusqu'à cette époque écrasé de dettes, en acquitta, dans l'année 1792, pour plus de huit millions, et de nos jours on a vu en France le petitfils de ce duc parsemer profusément ses habits et son chapeau des diamants héréditaires.
• « Dumouriez, vieux soldat, avait apprécié ses ressources militaires ; et il chercha le salut du Jacobinisme dans des marchés qui l'enrichissaient lui-même. Il ne put ignorer un seul instant l'origine des finances et le détournement des diamants de la couronne. Cet incomparable intrigant, qui s'associait alors aux plus grands crimes, déploya tout son art, vis-à-vis de la Commune parisienne et de la cour de Prusse, et sur l'échiquier militaire.
« Il avait si bien dérobé le secret de ses manœuvres,que son lieutenant Kellermann crut avoir été vainqueur, et le soir même celui-ci voulut, profitant de son succès, quilter le coteau sur lequel il était cerné, et aller occuper les lignes, en arrière de l'Aure, que Dumouriez lui avait assignées la veille. Il descendit en eflet à la nuit, et les prussiens s'effacèrent, par un mouvement tournant,
l'assassinat de Gustave III 167
pour lui céder le passage. Le lendemain les deux armôes demeu* rant en présence, on proclama l'armistice (1). »
Des négociations s'ouvrirent alors avec la Prusse et elles durèrent assez pour permettre l'accomplissement du régicide. Quand les hostilités reprirent, Brunswick eût-il même conduit la guerre avec plus de loyauté, la Révolution avait pu désormais conquérir assez de forces pour tenir tète à la coalition (2).
XL — L*ASSA8SINAT DE GuSTAVE IIL
Ce n'était pas seulement par la trahison que la Révolution triom* ph^dt ; c'était encore par tous les crimes et par l'assassinat.
La Convention sembla transformée en une loge recevant un chevalier kadoscb, quand, quelques jours après, 26 août, Jean Debry proposa à l'Assemblée législative la légion des tyrannioides.
La postérité croira-t-elle, dit Molleville, que cette assemblée de législateurs, de représentants de la France, entendit sans horreur la proposition d'organiser un corps de douze cents volontaires assassins, qui 86 dévoueraient à aller attaquer individuellement et corps à corps toos les rois qui étaient en guerre avec la France, et leurs généraux ? Croira-t-elle que cette proposition exécrable, mise aux voix, fut adoptée avec nn tel enthousiasme par la majorité que deux des délibérants,. Merlin et Chabot, déclarèrent qu^aïusitôt après la cessation de leurs fine» lions législatives ils iraient se ranger dans ce corps, qu'on pourrait nom" ner venobdb db L'HUMANrrÉ ? La rédaction définitive de ce décret fut néanmoins suspendue et renvoyée à la commission, sur Tobservation, ({ui fut faite par Vergniaud, que, si l'on organisait un corps de tyranmâdss, les puissances coalisées organiseraient aussi contre la France un oorps de gén^ralicides et de députicides, qu'ainsi le décret proposé pour-
(1) Uichand cite un épisode étrange et qne les hommes du métier pourront apprô. d«r, Une eolonne, envoyée par Dumouriez pour appuyer Kellermann, avait reçu Tordre do laisser ses équipages en place et les tentes dressées pour y revenir à la nuit. En effet, après la canonoadc, la colonne revint à ses tentes; Michaiid faisait f pvtie de ce corps. Gibbon dans sa correspondance et Gœthe dans ses Mémoirti ont \ ■igntlé loQi ce qu'eut d'étrange la retraite de Brunswick.
(?) Valmy, Le* diamant» de la eoxironne de France et les dipouiltet des victimes ^ !i tt 3 septembre, rançon de la Bépublique, par Léon Pages, in-i2, Paris. 1878.