LÀ RÉVOLUTION EN FRANCE ET EN EUROPE
L'art ici consiste à gagner quelques marches, de sorte que lorsque le roi de Naples s'apercevra que votre projet est d'arriver à Rome, il ne soit plus à temps de vous prévenir. Quand vous serez à deux journées de Rome» vous menacerez alors le pape et tous les membres du gouverne^ ment qui se sont rendus coupables du pltu grand de t(nts les crimes, afin de leur inspirer de l'épouvante et de les faire fuir,
€ Vous aurez soin de faire arrêter tous les chefs des assassinats commis le 8 nivôse, notamment le cardinal Albani, ainsi que sa famille, et vous ferez saisir leurs papiers et séquestrer leurs biens, »
Les instructions portaieiit aussi de chasser Tannée napolitaine, si on est le plus fort, sinon, d'attendre. Ensuite, par un arrêté du Directoire, il fut ordonné que Ton saisirait à Gènes, et qu'on porterait dans la caisse de l'armée des diamants que le pape avait donnés en nantissement à la république française et qu'elle lui avait rendus depuis. Ces diamants devaient être saisis par tous les moyens possibles, même par la force.
Il fut prescrit en même temps, ajoute l'historien Artaud, d'écrire à Rastadt, où un congrès était alors rassemblé, que des troupes françaises allaient marcher sur Rome ; que cette expédition n'avait pour objet que de tirer vengeance des attentats récemment commis contre la république ; qu'elle n'entendait conserver Rome ni pour elle ni pour la cisalpine ; que si le gouvernement napolitain envoyait des soldats sur le territoire du pape, les troupes françaises s'opposeraient à cette invasion et que Naples serait atta* quée tant par terre que par mer.
La dépèche portait en P. S. :
« Ma lettre a pour objet que vous soyez avertis et ne puissiez être pria au dépourvu ; mais vous devez sentir que l'explication ne doit pas venir de notre côté, et que les mesures prises par le Directoire doivent être gardées dans le plus profond secret (1). »
Ces instructions, ces arrêtés, que le saint-siège ne pouvait s'expliquer, étaient datés de Paris 22 nivôse an VI (il janv. 1798) et étaient signés Bonaparte. On les trouve tout au long dans le 3* volume de la correspondance de Napoléon /•'", p. 475, pu» bliées par Napoléon III, comme son incontestable ouvrage.
On voit qu'ici, comme partout, comme toujours, c'est par les conspirations, les calomnies et les mensonges ou déguisements de tout genre que procèdent la Maçonnerie et ses chefs les plus
(i) Artaud, t. I, p. 50, 53.
fiONAPÂBTE ET LE POUVOIR TEMPOREL DU PAPE 183
illustres. On les voit continuant à conspirer quand même ils sont devenus les chefs de l'État, et dans leurs mains les prétendus peuples souverains sur lesquels ils s'appuient ne sont qu'une infime minorité d'ambitieux et de brigands, sous le nom de patriotes et d'annexionnistes. Ne dirait-on pas, en lisant ces instructions du Directoire ou de Bonaparte, que Fanti et Cialdini, dans renvahissement des Marches et de l'Ombrie, ont dû exécuter des instructions identiques ?
Dans les lettres écrites alors au nom du Directoire, ajoute l'historien de Pie VI et de Pie VII, l'émeute du 26 décembre était toujours appelée l'événement horrible qui s'est passé à Rome le 8 nivôse. Le Directoire n'ignorait pas qu'en demandant réparation, il ne faisait que suivre les premiers succès d'une conspiration flagrante, dont il était le moteur direct (1).
Mais Berthier est en marche ; il écrit d'Ancône : « Je suis à Ancône depuis hier, et j'ai fait enlever dans la nuit un gouverneur du pape et 200 hommes de ses troupes, qui avaient eu la témérite de rester à Lorette. Mon avant-garde sera demain à Macerata, le reste suivra à un jour de distance. »
Les maçons d'Ancône, déclarée entièrement indépendante, n'avaient pas vu partir le général Berthier sans applaudir à ses espérances de révolutionner bientôt Rome et les provinces voisines. Ils en obtinrent même la permission de faire disposer, pour être placé au Capitole, un drapeau aux couleurs noire, blanche et rouge, qui devinrent celles de la nouvelle république romaine. Aussi un historien de cette ville, Leoni, dit-il : « A Rome le français Dvrphot est tué au moment où il tente de mettre en révolution cette ville ; » et M. Thiers : « La joie fut grande chez tous les republicains et les partisans de la philosophie (2). »
Berthier, arrivé la nuit près de Monte-Mario, ordonne que chaque soldat allume deux feux, et qu'on se disperse sur tout le revers de la montagne qui regarde la ville, et sa première dépèche à Bonaparte porte que l'armée n'a trouvé dans ce pays que la plus profonde consternation, et pas une lueur d'esprit d'indépendan" ce ; qu'un seul patriote est venu se présenter à lui, et lui a offert de mettre en liberté 2,000 galériens, mais qu'il n'a pas accueilli sa proposition. Il ajoute que les opérations militaires sont inutiles, qu'on n'a besoin que de négociateurs.
[\) Artaud, l. I, p. 51.
(S) Artaud, p. 55, 56, et Thiers, Biitoire di la BiwÀution^ t. IV, p. 128;
184 LA Révolution en Faange et en Europe
Cette première dépêche devait suivre sans doute celle où Bonaparte lui avait dit : « Ne souffrez pas qœ quelques polissons de français ou dHtaliens se constituent patriotes par excellence et cherchent à vous en imposer. ».
L'important était de rester maître soi-même. Deux agents du Directoire, ses partisans ardents dans la journée du 18 fructidor, Communeau et Jorry, avaient été envoyés par lui à Rome ; ils agitaient les frères et amis (les polissons dont il vient d'être question).
<c Les démocrates, dit M. Thiers, — (ceux qu'il a dit une pago auparavant être peu nombreux) — , avec qui Berthier était en rapport quotidien par lo chef de leur club , se réunissent au Campo Vaccine, où se voient les vestiges de l'ancien forum, et proclament la république romaine. Un notaire rédigea un acte par lequel le peuple^ qui s'intitulait peu/pie romain^ déclarait rentrer dans sa souveraineté et se constituer en république. On alla demander au pape l'abdication de sa souveraineté, ce qu^il refusa avec dignité, répondant qu'il ne pouvait se dépouiller d'une propriété qui n'était point à lui, mais à la succession des apétres, et qui n'était qu'en dépôt dans ses mains. Cette théologie toucha peu nos généraux républicains (1). » Berthier écrivait au général Bonaparte le 29 pluviôse (17 février 1798), quelques jours après sa première dépèche que nous venons de citer :
« Ce sont Yos victoires, citoyen général, qui ont donné à l'armée fran* çaise les moyens de marcher à Rome, pour y venger sur son gouvernement l'assassinat du brave général Duphot : l'armée française s'est montrée, et Rome est libre.
c Le 27, le peuple de cette immense capitale réuni a déclaré son indépendance et a repris ses droits. Une députation m'a porté son vœu, et je suis entré dans Rome où, parvenu au Gapitole, j'ai reconnu la république romaine indépendante, au nom de la république française. Arrivé à la porte du Peuple, des députés nous ont présenté une couronne au nom du peuple romain. Je leur ai dit, en l'acceptant, qu'elle appartenait au général Bonaparte, dont les exploits avaient préparé la liberté romaine, que je la recevais pour lui, que je la lui enverrais au nom du peuple de cette capitale. Je charge mon frère, citoyen général, de vous la remettre. C'est à vous que je dois le moment heureux qui m'a mis à môme de proclamer la liberté romaine.
a Avec moins de confiance en des paroles mensongères et à une
(1) Tbiors, ffittotre dt la KhditAUm^ p. 129. — Mimire$ de Gonsilvi, t. U, p. e3.
BONAPAHTS ST LE POUVOIA T£MPOBEL DU PAPB 185
convention signée quelques jours avant par Berthier, et qui, en échange de la reddition du diàteau St-Ange, garantissait les per* sonnes et les propriétés, rinfortunô Pie YI eût pu, dit Artaud, éviter un sort déplorable en prenant la route de Naples. Il fut déclaré prisonnier. On lui dit ensuite avec une ignoble ironie qne, puisqu'il avait aimé les voyages^ il fallait satisfaire son penchant. Il priait avec une douceur touchante qu'on le laissât mourir à Rome. — Vous mourrez partout, lui répondit le calviniste Haller, commissaire du gouvernement français. Par ordre dn Directoire, le pape, d'abord captif dans ses appartements, fut dépouillé de ses bagues, même de l'anneau pontifical , et reçut Pordre de se préparer à quitter Rome. Le gouvernement français avait écrit à son général quelque temps auparavant : Vom ferez chanceler la tia/re au prétendu chef de l'Église universelle , tout en assurant, alors comme depuis, qu'on n'en voulait qu'à son temporel, et qu'on le reconnaîtrait toujours pour évéque de Rome (1). »
Le lendemain, 20 féviier, à quatre heures du matin, au milieu d'une tempête qui rendait la nuit plus obscure encore, il est jeté dans une voiture et conduit en France pour y mourir, et mille voix gouvernementales et maçonniques proclament la fin de la papauté. Ce qui n'empêche pas Thiers, l'historien apologiste de la révolution française d'affirmer que le pape fut traité aA)ec les égards dus à son dge.
• Malheureusement, ajoute-t-il, des «a^cdf, non confrd les personnes fTasÀs oontre les propriétés, souiUèrent rentrée des français dans rancienne capitale du monde... Berthier venait de partir pour Paris ; Masséna (2) 'l /i^ ' >* ' j loi avait succédé. Ce héros fut accusé d'avoir donné le premier exemple. 11 fut bientôt imité. On se mit à dépouiller le palais, les couvents, les riches collections. Des juifs à la suite de Tannée achetaient à vil prix les magnifiques objets que lui livraient les déprédateurs. Le gaspillage M révoltant ; il faut le dire, ce n'étaient pas les officiers subalternes ni les soldats qui se livraient à ces désordres, c'étaient les officiers supérieurs. Tous les objets qu'on enlevait, et sur lesquels on avait les droits de conquête, auraient dû être déposés dans une caisse et vendus au profit de l'armée, qui n'avait pas reçu de solde depuis cinq mois. »
(1) Artaud, Pie VII, i. I, p. 59. — Thiera, HUtoire de la RévoltUùm, t. IV, p« Itt — Bùtoire dé VÉglise romaine, par Robiano, t. II, p. 312. (<) La maçon célèbre, plus tard officier du Orand-Orien:, avao Kellerman ci
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