V. — La création du monopolb universîtairb
La même pensée d'assujettissement de l'Église au pouvoir civil €1 d'omnipotence de l'État, qui inspirait la politique de Napoléon ^fîs-â-vis du Pape, le guida dans l'établissement de l'université impériale de 1808.
Les hommes les plus éclairés, Chaptal, ministre de l'intérieur,
0) Le Mémorial de Ste-B^ène, édil. de 1S28, t. V. p. 391 à 401 ; t. IV, p. 20S,
^â LA DtGTAtUHÈ NAPOLléoNIENNti
M. de Champagny, signalaient les dangers de Tathéisme et de la démoralisation des collèges que le Directoire avait légués au nouveau régime, et proposaient la reconstitution de l'Oratoire qui offrait Tunion des lumières, du patriotisme et de la tolérance, et sur le second plan des congrégations de la Doctrine et des bénédictins de St-Maur.
c Le vice radical du régime actuel, disait M. de Champagny, c^est de n'avoir rien fait pour Téducation. On n^a presque rien fait pour la surveillance, ni surtout pour le choix des chefs, ni dans les règlenflnts, ni dans la direction donnée. On peut af&rmer sans exagération qu'une forte moitié des chefs ou des professeurs est, au point de vue moral, dans la plus complète indiflfêrence, et qu'un quart, par leurs discours, leur conduite, leur réputation, déploie le caractère le plus dangereux sous les yeux de la jeunesse.
« En vain un proviseur, un censeur, croiront en avoir conservé le secret à leurs amis, il n'y a point de secrets semblables ^ans un lycée.
c Les idées religieuses déterminées sont la seule garantie certaine de la moralité des hommes. Dans une nation et sous un gouvernement qui professe le Christianisme, il n'y a point d'éducation si l'on ne forme des élèves chrétiens.
« Ce n'est pas seulement en attachant à un lycée un aumônier qui y dit la messe le dimanche qu'on atteindra le but. La religion doit être profondément gravée dans le cœur et dans la raison des élèves. Elle ne le sera jamais, si le lycée n'a un esprit religieux, si les chefs n'y portent de la chaleur et du zèle. Or deux ou trois lycées à peine offrent ce spectacle. De là cet éloignement des parents, que l'on attribue à des préjugés politiques ; de là la rareté des pensionnats payants ; de là le discrédit des lycées, et cette situation contrainte et incertaine qu'ils présen-
tent. L'opinion publique est unanime à cet égard. » Il ajoutait : c Un corps enseignant unique n'acquerrait^l pas un jour une puissance morale et politique dans l'État, qui le rendrait presque maître de l'opinion, domi^ nateur de toutes les familles ? »
En vain Portalis se fit l'avocat des droits du père et l'adversaire du pouvoir exclusif de l'État, et d'un système qui ne tendrait à rien moins qu'à détruire, sur un objet aussi délicat, les droits sacrés de la paternité.
Le maçon Lebrun, futur grand maître, répondait à Chaptal que les philosophes ne verraient dans son projet que le retour à une espèce de monachisme^ et que quoique les congrégations de TO* ratoire, de la Doctrine et de Saint-Maur eussent moins qu'aucun autre établissement religieux un esprit particulier^ cependant elles
Là création bu monopole universitaire 209
fl'avaient pas non plus cet esprit national, cette indépendance d'opinions qui caractérisent les instituteurs d'une grande so^ ciété;... qu'il fallait des hommes nouveaux...
Le maçon Fontanes, le futur grand maître, interrogé à son tour sur la note de M. de Ghampagny, répondait :
c Si noas avions à agir sur une société homogène et vivant de ses tradi* Horu anciennes, je dirais : Ces objections sont' invincibles ; mais, au lendemain d'une révolution^ au sortir de Tanarchie, et en présence de partis hostiles, il faut dans l'enseignement, comme en toutes choses, l'unité de vues et de gouvernement, La France a besoin, pour un temps du moins, d'une seule université, et l'université d'un seul chef, »
« Cest celay répliqua le dictateur, votis m'avez compris (1). »
Et le maçon Fourcroy, directeur, depuis la dernière loi, de renseignement public, apporta au Corps législatif, le 6 mai 1806, nn projet de loi ainsi conçu :
Art. I. Il sera formé, sous le nom d* Université impériale, un corps chargé exclusivement de l' enseignement et de l'éducation publics dans tout l'empire
CoEnne le disait Fourcroy dans Texposé des motifs :
« Le projet de loi a pour objet, non de détruire, mais de consolider les institutions nouvelles, d'enlier entre elles les diverses parties, d'en établir d'une manière invariable les rapports nécessaires avec Tadministration générale... Ainsi seront réunis dans une seule corporation tous les hommes occapés du noble emploi d'instruire et d'élever la jeunesse... Un dief muni d'une autorité suffisante et de pouvoirs déterminés surveillera et dirigera toute la corporation, y maintiendra la discipline et fera exécuter les règlements avec la force et la sévérité qui seules peuvent assu* rer les avantages et la durée du corps enseignant.
€ On doit se représenter la formation de ce corps comme le couronnement de tout l'édifice de l'instruction publique, reconstruit depuis quatre enssur les bases établies par la loi du ii floréal an X. C'est en môme temps la garantie la plus forte de sa stabilité, i
Ainsi fut réalisé dans ses traits essentiels le plan maçonnique d'éducation de la jeunesse par l'État, en mettant sur le même pied toutes les religions et en les subordonnant toutes à la loi civile, plan qu'avaient ébauché d'Alembert, Talleyrand, Condorcet, Lepeiletîer. Ce fut là l'origine de cette université impériale qui, malgré les hommes excellents qu'elle comprend dans son sein, est
(t) M. AwkrdUe Rendu ^ Vlfuivereitide France, par Eugène Rendu.
210 LA DICTATURE NAPOLEONIENNE
restée, d^ms son organisation et son esprit général, l'expression de la Révolution et le moule où tant de jeunes générations ont appris riûdifTérentisme et le panthéisme.