IV. — Le congrès de Vérone
Tous ces attentats finirent par ouvrir les yeux aux souverains sur la cause unique d'où ils partaient, et au congrès de Véronei en 1822, des mesures énergiques furent adoptées de concert contre les sociétés secrètes.
C'est là que M. de Haugwitz soumit aux souverains assemblés ce mémoire sur les sociétés secrètes que nous avons cité plus haut (livr. II, chap. VI, S 1). Le roi de Prusse seul se refusa à prendre des mesures contre la Franc-maçonnerie, on verra plus loin (liv. II, chap. XI) par quelle politique. Mais Tempereur d'Autriche et l'empereur de Russie n'hésitèrent pas à la proscrire de la façon la plus complète. Ce dernier prince, dont les illuminés avaient pu surprendre la bonne foi à certains moments, était maintenant complètement éclairé sur leurs vraies menées. Au lieu de protéger la Franc-maçonnerie comme en 1807, il la proscrivit absolument en 1822 ; au lieu d'expulser les jésuites comme en 1816, il se rapprochait tous les jours du Catholicisme, et il envoya en 1824 son aide de camp, le général Michaud, au Saint- Père pour préparer le retour de la Russie à la grande et véritable unité chrétienne. Sa mort mystûrieuse (1825) à Taganrog doit-elle être attribuée aux sociétés secrètes, qui avaient toujours conservédes affidés parmi son entourage (2) ? Il y a là un mystère qui ne sera peut-être jamais éclairci ; mais on doit constater qu'immédiatement après sa mort éclata une insurrection contre Nicolas, son successeur, désigné à ce cri de la constitution^ qui était alors le mot d'ordre des sociétés secrètes dans tous les pays. Il fut établi qu'elle avait été préparée de longue main, dès 1819, par une
(1) Correipondant, 25 mars 1845. Noos prions le lecteur, dit M. d'Horror, de se rappeler que toaî notre récit n'est qu'un témoignage de viiu. Toutes ces choses se sont passées sous nos yeux et peuvent encore être attestées par une mullitade de témoins.
(3) D'après Frost, Secret eoeietiet, t. îl, p. 113, il fut constaté, lors de l'enquête sur l'insurroction do 1825, qu'à partir de 1817» plusieurs complots perpétrés dans les sociétés secrètes avaient ou pour objet l'asiMsiDat d'Alexandre.
LA. REVOLUTION DE JuiLLEt Ô43
société modelée sur celle des ca/rbona/ri et appelée les Esclavoniens-^nis. Un écrivain bien iaformé sur ces événements affirme que cette société avait eu, comme toutes les sectes particulières, sa base d'opération dans les loges maçonniques, qui s'étaient dissoutes seulement en apparence (1). La découverte des papiers de cette association chez son chef, le prince Troubetskoy, montra combien étendues étaient ses ramifications. Des membres de la noblesse, de hauts fonctionnaires en faisaient partie. C'est ainsi que dès lors les éléments révolutionnaires, s'inflltrant partout avec l'habileté que signalait déjà M. de Maistre, s'affermîrent en Russie ; plus d'une fois ils ont pu inspirer au gouvernement de Nicolas des actes contraires à la politique si nettement anti-révolutionnaire de ce prince (2).
La France étant alors, grâce à l'ascendant pris par les Bour-< bons, la clef de voûte de l'édifice européen, les sectes travaillèrent avec un redoublement d'ardeur à préparer le renversement des Bourbons par tous les moyens, par l'agitation électorale et la presse, par les conspirations.
(1) Lnbienalci, Guerres et réooZufioiM éPlialie (Paris, 1852), p. 86.
(t) Un pobliciBtû anglais, dont U courage était très-grand et les connaissances diplomatiques fort étendues, M. David Urquhart, a, dans une foule de brochures, •oQieaa que toutes les révolutions de l'Europe moderne avaient été fomentées par la Bussie. Il soutient notamment que la révolution do Juillet fut son œuvre. (Voir la Reoue d^idotnatique^ n* 4, avril 1872, p. lit.) Cette thèse si invrai- Mmblablable ne nous parait nullement démontrée. H. Urqubart, croyons*nous, l'ait mépris sur la véritable source des complots et des intrigues qu'il a si souvent wak sur le fait, en ne pas la cheichanl dans le conseil secret qui dirige toutes les sociétés magonnigues (Voir Iniroductiotif { 6]" ot poursuit la destruction do figlîse catholique et de toutes les souverainetés légitimes qui lui servent d'appui. Ses publications n'en sont pas moins fort intéressantes, car à chaque page elles fflontreni Uazdui, Palmerston et des ambassadeurs russes, la main dans la main, li ron peut ainsi parler. Les diplomates et de hauts fonctionnaires russes ont été ■mvent llnstrument des sociétés secrètes, sans que pour cela on puisse en faire nmonlsr la responsabilité aux czars ni au gouvernement russe on général. Le trône Ud-BièaM est gravement menacé en Russie par les menées des socles qui l'ont «momé de leur afftdée les plus perfides. Bn ce qui touche la révolution française ds joillel 1830, il est seulement vrai que Tambassadour russe, Pozzo di Borgo, avait pris une altitude très-hostile au ministère Polignac, et qu'après les journées de juillet il encouragea Louis-Philippe à s'emparer du frôno. (Voir Frosi, The iecret Soâelkiof the European Retolution^ 1. 11, p. 35, et dos publicalions russes récentei •mlysées dans U Btwe du queetione hUtoriqueiy Juillet 1879, p. 321.}
244 LAS SoGiéTés segr&tes db 1815 a 1830
II ne faut pas tei déplacer les responsabilités et les rejeter sea*
lement sur une jeunesse plus avancée.
C'est bien la direction suprême de la Maçonnerie qui poursuivait dès lors l'expulsion de la branche aînée.
Nous raconterons dans le chapitre suivant la conspiration redou* table nouée par la Haute- Vente italienne, qui se recrutait parmi les sommités sociales de ce pays et qui avait des complices, dans la plupart des cabinets (liv. II, chap. IX, § 2). La Haute-Vente était en pleine activité sous la Restauration, dès 1819, et quoique son principal objectif fût la destruction de rindêpendance spirituelle de TÉgUse, on voit par les correspondances de ses membres qu'elle se ramifiait à Paris, à Vienne, à Londres, en Suisse, à Berlin, où elle avait des affidés très-haut placés (Ldv. II, chap. VII, § 4, et chap. XI, S 2). Elle poussait activement au renversement du roi Charles X et de la dynastie.
Peut-être était-elle affiliée plus étroitement à une association maçonnique existant alors en France, et qui se donnait comme la continuation de Tordre du Temple. Nous avons déjà indiqué (liv. II, chap. V, S 2) la formation de cette association, qui se posait vis-à-vis de la Maçonnerie ordinaire comme un ordre intérieur dirigeant les travaux des loges (liv. II, chap. I, § 5) ; nous avons dit comment sous l'empire elle s'était affirmée publiquement (liv. II, chap. VII, S 3 ). Sous la Restauration, elle paraît avoir encore accru ses forces en se recrutant parmi des hom« mes politiques, des journalistes, des littérateurs, qui, grâce à leur position, pouvaient servir son but secret en dirigeant dans ce sens l'action des loges maçonniques et des associations libérales.
Un de ses membres, M. d'Âsveld, en 1832, a dévoilé le but secret qui animait l'ordre des nouveaux templiers à cette époque :
c Avant la révolution de 1789, ils n'avaient d'autre but avoué que l'anéantissement du Catholicisme, tel que l'ont défiguré les pontifes ro* mains, qu'ils considèrent comme les plus utiles auxiliaires du despotisme. Sous l'empire^ ils déploraient les attentats liberticides du chef do l'État; mais comprimée par sa gloire, leur indignation Vadoucissait par l'espérance de voir on jour Napoléon rendre au peuple français les droits usurpés sur lui. A l'époque où les hordes étrangères nous vinrent imposer les Bourbons, les templiers se bornèrent à poursuivre l'expulsion de la race asservie, et nous avons tous été fidèles jusqu'au 3 août à ce patriotique devoir.
c Satisfaits de la révolution à laquelle ils ont eu la gloire de concourir, l'hostilité violente a disparu maintenant de leurs doctrines et de
leurs vœux. N'ayant^lus rien d'essentiel à détruire, ils veulent les cou séquences les plus nombreuses et les plus vraies de la liberté ; mais ils les veulent sans secousses et rejettent toutes les théories absolues. Assez éclairés pour n'être pas dupes des formes politiques, ni esclaves d'une dénomination de gouvernement, ils savent que telle monarchie comporte souvent plus de liberté que telle république. Une seule haine remplit leur cœur : celle des Bourbons et des jésuites ; elle se tempérait du mépris et sommeilla plusieurs années ; mais au jour de l'oppression elle éclata comme la foudre. Après quoi leur irritation s'est calmée et a fait place au besoin de travailler avec persévérance au but que se proposent toutes les fractions du Temple : VafPranehissement absolu de l'espèce hu» moine ; le triomphe des droits populaires, de l'autorité légale; Vanéantisse' ffient de tous les privilèges sans nulle exception, et une guerre à mort contre U despotisme religieux ou politique, de quelque couleur qu'il puisse séparer.
I t Une immense propagande est maintenant organisée dans ce but
ohéiuL. Son cri de ralliement se fait entendre jusqu'au pied de tous les
' trônes, et elle saura suppléer par sa constante énergie aux lâchetés d'une
diplomatie sans courage et sans foi (1). »
La révolution de 1830 servant de point d'appui à un mouvement anti-catholique sur tout le reste de l'Europe, et particulièrement l'asservissement de la papauté, voilà quel était le but poursuivi par l'ordre du Temple ; il pourrait bien avoir été en France j le corrfôpondant de la Haute- Vente italienne. Ses membres, qui I appartenaient pour la plupart aux classes élevées, ne désiraient pas naturellement aller jusqu'à Tégalitô pratique, jusqu'à la république. On s'est souvent étonné du nombre de membres de la haute noblesse qui s'étaient ralliés au gouvernement de Louiç- Philippe. Des communications très-précises, que nous devons à M. le marquis de ***, nous indiquent la cause de ces défections aux devoirs plus étroits encore que leur imposait leur naissance : ils étaient des membres de l'ordre du Temple. Pendant tout le gouvernement de Juillet, Tordre se réunissait pompeusement à Paris ; maïs la même logique révolutionnaire qui en Italie devait {ûre disparaître la Haute- Vente devant la Jeune Italie de Mazzini aEûUirent peu à peu Vordre du Temple. En admettant qu'il ait . eu avant 1830 toute l'influence que lui donne M. d'Asveld, il est certain qu'à partir de cette époque il cessa de diriger les loges maçonniques/ Beaucoup de ses membres l'abandomièronl ; la diîectioQ des sociétés secrètes passa ailleurs. Après 1848, ils cessè-
(i) Gîlé pv Amant N«at, La Ftane^maçonnerief t. I, p. 5U
246 LES Sociétés secrètes de 1815 a 1830
rent de se réunir ; ses derniers survivants se sont éteints de nos jours en Europe (1).
Il n'est point de mensonge plus avéré que ces paroles prononcées par M. Guizot à la Chambre des députés, le 13 septembre 1830, comme ministre de Tlntérieur :
« Fier de son origine, le gouvernement est le résultat d'un héroïque effort soudainement tenté pour mettre à l'abri du deS' potisme de la superstition et du privilège les libertés et les inté" rets nationaux, yi
Ses complices Tont successivement démenti.
Dupin 1-aîné, un haut maçon de la loge des Trinosophes, un disciple de Ragon, disait précisément à la même époque :
« Ne croyez pas que trois jours aient tout fait. Si la révolution a été si prompte et si subite, c'est qu'elle n'a pris personne au dépourvu...; mais nous Tavons faite en quelques jours, parce que nous avions une clé à mettre à la voûte, et que nous avons pu substituer immédiatement un nouvel ordre de choses complet à celui qui venait d'être détruit. »
C'est à cela que travaillait la fameuse société Aide-toi, le ciel t'aidera, dont M. Guizot, franc-maçon d'ailleurs, était président, et qui, dit un historien très-autorisô, M. Poujoulat, se composait de tous les ennemis de la monarchie légitime (2).
fl) Oq trouvera une partie do ces iadications dans l'Histoire des ekevalien tem» pliera et de leurs prétendues sciences , par Élizô do Monlagnac, Paris, 1864. Voiei les noms des derniers grands maîtres, d'après la date de leur installation : 1804, Bernard-Raymond Fabro ; 1813, Charles-Louis Lepelietier, comte d'Âunay ; 1838, Gtiarles-Fortuné-Jules Guignes de Morolon. A la un do l'empire, l'ordre ayant subi un schisme inlérienr, on trouve dans certains recueils maçonniques un autre listo de grands maîtres. Nous donnons ici celle de la fracti(*n principale. Le G(o6e, qui était Torgano de l'ordre, était rédigé par le F.'. Juge, bailli, grand-croix do Tordre, et a été approuvé par toutes les sommités maçonniques et notamment au Grand- Orient. Une branche du Temple fut transportée aux Étals-Unis, où elle est très-nombreuse. Mais si nous en croyons nos renseignemeots particuliers, comme beaucoup de sociétés secr»^tes, elle a perdu son caractère politique et n'est plus qu'ono simple association de plaisir et de patronage mutuel. *
(2) Poujoulat, Histoire de France depuis 48{i, t. II, p. 295. c Dans la séance de la Chambre des députés du 18 mal 1833, M. Garnier-Pagès se plaigoait de le poursuite exercée contre des magistrats pour avoir correspondu avec la société Aide-toi, le ciel t'aidera, et avoir ainsi avili leur caractère. Quelles seront, disaitil, les limites du pouvoir exécutif, s*il peut exercer contre des magistrats des poursuites peu motivées? Sous la Restauration, messieurs, M. Ouizot a cru devoir pré" sider les sianceê de celte sodéié. — M. Guizot s'agite sur son banc. — Gertw, messieurs, M. Guizot alors ne pensait pas s*avilir. — M. Barlhe : La société n'est plus la même. — M. Garnier-Pagès : Je dôQo qu'on puisse citer un seul fait contre celte société... L'esprit du comité directeur était le même que celui qui la dirige aujour-
t C'est par les soins de notre société, disait depuis l'un des men hreë AbY Union, société créée vers le môme temps, que toutes les jrc hures contre la Restauration étaient publiées et distribuées, dans Tintérieur de la France et à l'étranger, aux associations secrètes avec lesquelles on correspondait; qu'on créait et qu'on soutenait partout les journaux opposants ; que les souscriptions étaient organisées en faveur des condamnés politiques, des écrivains, etc. ; qu'on donnait le mot d'ordre, qui fut longtemps de se plaindre des jésuites, des soldats étrangers, et de crier dans les émeutes : Vive la Charte ! On devait profiter de toutes les occasions pour déconsidérer le pouvoir, pour lui susciter des embarras, pour accroître ceux que le hasard pouvait faire naître (1). »
( Lorsque la révolution de juillet éclata, dit l'historien maçon Glavel, les membres de la loge des Amis de la Vérité furent des premiers à prendre les armes. On les voyait au plus fort du danger, animant, par leurs paroles et par leurs exemples, les combattants à redoubler d'efforts poor obtenir la victoire. Beaucoup périrent dans la lutte. Le 31 juillet, lorsqu'il s'agissait dans les Chambres de placer sur le trône la famille d'Orléans, la loge fit placarder sur les murs de Paris une proclamation, dans laquelle elle prostestait contre toute tentative qui aurait pour but de fonder une dynastie nouvelle sans l'avis et le consentement de la nation. Le 21 septembre, anniversaire de l'exécution des quatre sergents de la Rochelle, Bories, Pommier, Goubin et Raoux, dont le premier était membre des Amis de la' Vérité, cette loge se rendit processionnellement de son local, rue de Grenelle, à la place de Grève ; et là, après qu'un roulement de tambour se fut fait entendre, un discours du frère Bûchez, membre de la loge, rappela le noble et généreux dénouement de ces quatre victimes du pouvoir que la colère du peuple venait w/ln de briser. Le cortège se reforma ensuite et retourna au local do la loge, ou l'on signa une pétition à la Chambre des députés pour l'abolition de la peine de mort.
t Le 10 octobre, vingt-trois loges de Paris célébrèrent, dans les salles de l'hôtel de ville, une grande fête maçonnique en l'honneur du général lufayette, qui avait présidé à la révolution récemment accomplie. Dans la plupart des loges, une adhésion formelle était donnée à cette révolution, et ceux des citoyens qui avaient survécu à la lutte ou qui étaient
Aqî...; jo conçois que i50 membres de ceUe Chambre soulicnoent que l'esprit o'cslplas le mémo. — (Trépignement aux contres.)— Cependant, ces hommes que foos ares cités il y a peu de jours à votre barre dirigeaient celte société, lorsque 11. Quizot la présidait, lorsque M. Barthe on faisait partie. Ces hommes avaient alors l'opiaioa qu'ils ont aujourd'hui ; ils n'en ont jamais changé... »
(1) Didier et autres coDspirateurs sous la Restauration. Lettre à M. le rédacteur de ^ Goutte du Dauphinét par F. Qros» ancien avocat h la cour royale d« PariS| t il, p. 12, Paris, 1841.
248 LES Sociétés secrètes de 1815 a 1830
morts les armes à la main étaient l'objet de félicitations ou de cérc« monies funèbres (1). »
Le maréchal Maison, qui, par son odieuse trahison à Rambouillet, assura le succès de Tinsurrection parisienne, était grand officier du Grand-Orient (2).
Mais ce qui achève d'établir la longue préméditation de la révolution de 1830, c'est de voir tous les hommes qui avaient conspiré contre le gouvernement légitime apparaître au premier rang. C'est Talleyrand qui va à Londres représenter le nouveau gouvernement ; c'est le duc Decazes qui occupe le Luxembourg comme grand référendaire de la Chambre des pairs ; ce sont les fondateurs de la Charbonnerie française, Lafayette, Dupont de l'Eure, d'Argout, qui occupent toutes les hautes fonctions ; c'est M. Cousin, qui s'était signalé par des services secrets de conspirateur non moins que par ses attaques dans 1^ chaire de la Sorbonne contre le gouvernement (3), qu'un siège de conseiller d'État, puis bientôt un ministère récompensent.
(1) Histoire pittoresque de la Franc^maçonfierie, p. 163.
(2) Le Olobe, journal des initiations, anoéo 1840, p. 368.
(3) Voici UD épisode peu connu do la vie de M. Cousin, que racontent Eckert et do Witt :
c Donné pour précepteur au jeune duc do Montebello que sa mère envoyait en Allemagne compléter son éducation par des voyages, M. Cousin, très-avaneé comme principes^ gr&ce à ses rapports avec Santa-Rosa, Jugea convenable, chemin fai> sant, de cbaufTor le Carbonarisme, et fut arrête à Dresde en flagrant délit do propagande, puis livré à la Prusse par la Saxo et enfermé dans ses cacbots de Berlin. En vain Michelet, alors dans cotte capitale, remue ciel et terre pour obtenir sa délivrance, tout est inutile. C'était à Witt que cet honncar était réservé.
c Le professeur Cousin, de Paris, qui, de l'aveu de Witt, lors de son interrogaluire de Bairouth, avait eu des relations avec FoUenius, roçut & son tour de l'ambassadeur français, le chevalier Bourgoing, le mémo qui plus tard, étant ambassadeur à Pétersbourg, empêcha l'empereur Nicolas do faire opposition à la révolution do 1830 ot fut fait pair par Louis-Philippe, communication de la réponse do Witt, avant Tinterrogatoiro, aûn de répondre en conséquence.
c Cousin, continue Witt, était loin de contester ce quo J'avais avancé sur son compte, il avoua même la présence postérieure de FoUonius à Paris, circonstance dont, le gouvernement prusssion n'avait aucune connaissance. Instruit d'avance de toutes les charges qui pesaient sur lui. il se garda bien de jamais nier œ qui était incontestable, mais 11 n'avoua jamais non plus que ce qui était connu. Je demandai d'être confronté avec lui, et Cousin confirma toutes mes allégations * Boùlemont il en déclina les conséquences. Le résultat n'était pas difficile à prévoir. La police française avait donné uno foule de renseignements détaillée contre lui • M. Otterstedt avait également envoyé sur les menées de Cousin un long mémoire sur lequel le ministère français fondait les plus grandes espérances. Par bonheur on mek communiqua, et je priai Instamment de ne piis y ajouter la moindre oon-
Le National n'exagérait donc rien, il était même bien au-(Ies« sous de la vérité, lorsqu'il disait le 5 juin 1839 :
< Lorsque le Carbonarisme s'établit en France, suivant les formes que des hommes, à cette heure pairs de France et fonctionnaires publics, allèrent chercher en Italie et en Allemagne, il eut pour but le renversement de (ott^ pouvoir irresponsable et héréditaire. On ne put y être affilié sans prâter serment de haine aux Bourbons et à la royauté. En quelques lieux même ce serment était prononcé sur un crucifix et sur un poignard. Il y a des députés et des pairs qui s'en souviennent. >
Et c'est là ce que dans le 1 S"" bureau de l'Assemblée nationale, en 1849, M. Michel de Bourges rappelait à M. Adolphe Thiers : « Tous deux élèves en droit, nous jurâmes, M. Thiers et moi, HAINE k LA MONARCHIE avcc cctto circoustance assez piquante : M. Thiers tenait le crucifix quand j'ai prêté serment, et je tenais le même crucifix quand M. Thiers dijuré haine à la monarchie. » Et pour que l'hypocrisie, ce sceau des sociétés secrètes et de leurs noirs complots, y fût manifeste pour tous les membres présents, c'était una Vente de carbonari, si la police n'intervenait paSy et, si etle intervenaity c'était une réunion (tamis pour fêter un lav>réat[l).
flanca, par la raison qu'au homme aussi adroit que Cousin y verrait facilement qu'on DO connaissait nullement la véritable situation dos choses. Les soupçons aceomolés contre Cousin s'accrurent encore par cette circonstance que Cli. Folioniu, déteou sur sa parole d'honneur à U prison de B&lo, viola son serment dès qu'il connut l'arrestation de Cousin, et s'enfuit en Amérique.
t Mais celui qu'on ne veut pas trouver coupable ne l'est jamais; Cousin fut mis en liberté avec force excuses. . . Et Witt ? on déclara qu'il ne se trouvait pas contre lai de charges suffisantes, et il put impunément, ajoute l'avocat Eckort, recommencer ses odieuses intrigues pour la ruine des gouvernements et le malheur des peaples. s
Or, pendant que Witt, par ses Intelligences auprès des hauts personnages des aodétés sécrètes, ministres ou maréchaux, travaillait par le mensonge et l'hypocri* m 4 sauver M. Cousin et & se sauver lui-même. M. Villemain au milieu de soo eoon le défendait hautement. Ce n'est pas une opinion, s'écriait-il, qui réclame IC. CoQsiD, c'est r honneur du trône, c'est la conscience publique ! Areadêt ambo»
(Witt, Fragmente extraits dêmavuetdê l'hietoire de mon t^mjM.— Bckert, JTafam, etc., t. I, traduit par l'abbé Gyr, liv. 9, p. 103. — la Frano^maçonnmie A dk-méme, p. 169 et soiv.)
(1) La Provence^ journal d'Aix, a rappelé longuement ces faits dans son numéro da 1* décembre 1872, alors que M. Thiers était président de la République et que j dans cette ville ses nombreux amis de jeunesse surveillaient avec soin tout ce qui
êiait écrit snr lui. Aucun démenti n'a été essayé contre un fait qui était connu de nonilBenz témoins, t En 1849, y lit-on, pluaionrs journaux enregistrèrent ce tonnait brutalement rappelé par un des coupables. Le Crédit^ la Prêtée, VOpinion rMjfie le photographièrent et le Uvrèrent au public. »
250 LES SOGI^TIÊS SECRÈTES DE 1815 Â 1830
Le rôle joué par M. Thiers a été si considérable et la véritable unité de sa vie tellement dissimulée sous les masques divers, qu'il importe de reproduire le récit caractéristique fait par un témoin peu suspect, Louis Blanc, d'une scène éminemment maçonnique, à laquelle il prit part en 1831. C'était au sac de l'archevêché :
« Quand M. Arago et ses compagnons d'armes arrivèrent à l'en* trée du jardin, les assaillants étaient déjà en pleine possession de rarchevôché dont ils achevaient la démolition avec une sorte de frénésie. Une masse d'hommes robustes s'attachant à la grille l'avait pliée en deux par un soudain et puissant effort. En un clin d'œil les appartements avaient été envahis, les lustres mis en pièces, les por« traits déchirés, les marbres brisés, les tables et les fauteuils rompus, les boiseries arrachées ; de vastes pans de mur s'écroulaient tout à coup comme poussés par une force magique ; les glaces volaient en éclats ; on voyait tournoyer en l'air et tomber dans le jardin lancés de toutes les fenêtres livres rares, manuscrits précieux, riches crucifix, missels, chasubles, soutanes, ornements de toute espèce. Ce qui fut perdu pour l'art et pour la science, dans ce jour de folie, est incalculable.
« Trop faible pour lutter contre les démolisseurs, M. Arago envoya le frère de M. de Montalivet demander du renfort au commandant-général de la garde nationale. L'envoyé ne reparut pas ; il écrivit que les secours allaient arriver ; ils furent vainement attendus. La surprise de M. Arago était extrême. Il s'expliquait malaisément que le pouvoir se fît complice de l'émeute. Des ouvriers étaient occupés à abattre la croix de la cathédrale, il voulut les en empêcher ; ils répondirent qu'ils ne faisaient qu'obéir à ïautorité, et montrèrent un ordre signé du maire de l'arrondissement. Témoin de cette lugubre comédie, M. Arago fré* missait de son impuissance et comme savant et comme citoyen. Goa« vaincu enfin qu'il y avait parti pris de la part du pouvoir de favoriser l'émeute, il allait donner ordre à son bataillon d'avancer, décidé à tout plutôt qu'à une résignation grossière, lorsqu'on vint l'avertir que quelques personnages marquants, mêlés aux gardes nationaux, les engageaient à laisser faire. On lui nïtai particulièrement M, Thiers, sous-secré* taire d'État au ministère des finances. Il l'aperçut, en effet, se promenant devant ces ruines avec un visage satisfait et le sourire sur les lèvres.
€ Vers trois heures, une légion de la garde nationale parut, mais pour parader seuièment autour de l'édifice; et comme M. Arago invitait le commandant, M. Talabot, à entrer dans l'archevêché, pour que du moins l'émeute fût chassée du théâtre de ces dévastations : J'ai ordre, répondit M. Talabot, de paraître ici et de m'en retourner (1). >
(1) Histoire de dix ans, L II, p. 274 ot «uiv., 5*ôditioa.
II n'y a pas jusqu^aux complices et anx victimes d^ la conspiration de Didier, qui ne reçurent alors leur récompense . Soixante à soixante et dix, dit M. Ducoin, reçurent après juillet 1830 des pensions annuelles, et Peuchet, archiviste de la police, après avoir démontré par de nombreuses preuves que la conspiration de Didier avait été organisée au profit du duc d'Orléans et par ses agents, ajoute :
c Didier, condamné à mort, fut exécuté le 10 juin 1816. Dès ce moment, sa famille, qui se trouvait réduite au dernier degré du malheur, reçut des secours d'une main inconnue. LarévoIuXion de 1830 est venue en partie lever le voile qui pesait sur ce mystère. La constante faveur dont M. Didier fils n'a cessé de jouir et qu'il mérite à tous égards d'ailleurs, les fonctions importantes qu'on lui a confiées successivement jusqu'à Theure de sa mort, témoignent d'une manière éclatante quelle cause son père avait suivie (1). •
Il y a plus : dans la biographie de M. Berryer, par Germain 8arnit et Saint-Edme, piAliée soies le gouvernement de LouiS'* Philippe^ on lit ceci :
c II est un autre fait, dont nous ne voulons tirer aucune conséquence, mais que nous affirmons. La femme 6. vivait publiquement avec Louvel ; après la mort de cet homme elle reçut des secours réguliers. Ils lui furent continués jusqu'en 1830 ; depuis lors elle a épousé le nommé T. qui occupe un rang supérieur dans l'une des polices seciètes, et a obtenu pour elle-même une place importante dans la domesticité d'une grande maison, où, du moins par respect pour les convenances, elle n'aurait jamais dû être admise (2). >
De tous ces faits, de tous ces aveux, il résulte bien évidiîramentque la révolution de 1830 était le résultat d'une conspiration de longue main organisée, à laquelle les hauts maçons avaient fait concourir, sous un appât ou sous un prétexte, la foule des dupes, infime minorité pourtant relativement à la nation entière. Quand la plus énergique et la plus active portion de ces dupes et de ces victimes se fut aperçue dé la déception et qu'elle voulut reprendre l'œuvre à son profit, le National^ que MM. Thiers et Hignet ne rédigeaient plus, put dire toute la vérité. Voyant ses amis et complices traduits devant la Chambre des pairs, il ne craignit pas de publier ces lignes :
(1) Doeoin, Cotupiralion de Didier, p. 208 et suiv.
(2) BglrtU dt la biographie dee homma du jour, tome VU, p. 12, Krabbe, édit-» lt39.
252 LES SOGIÉTÉS SBGRÈTSS DB 1815 A 1830
< Lorsque le Carbonarisme s'établit en France, suivant les formes que des hommeSf à cette heure pairs de France et fonctionnaires publics, allaient chercher en Italie et en Allemagne, il eut pour but le renversement de tout pouvoir irresponsable et héréditaire. On ne put y être affilié sans prêter ser» ment de haine aux Bourbons et à la royauté. En quelques lieux même, ce serment était prononcé sur un crucifix et sur un poignard. Il y a des dé» pûtes et des pairs qui s'en souviennent ; or, nous le demandons à M. Frank-'Carré et à M, Martin du Nord, ont'ils trouvé dans les dossiers des prévenus d'avril et de mm, dans celui même d'Alibaud, rien qui mérite mieux, suivant eux, l'épithète d'anarchique que ce serment tout briUant de fanatisme (1) ^ >
Et ce témoignage irréfragable, retentissant comme un tonnerre, n'était que l'écho affaibli d'un des accusés, de Trélat, se défendant lui-même en face de ces mêmes juges dans la Chambre des pairs, dans le procès, dit d'avril ;
« Il y a ici tel juge qui a consacré dix ans de sa vie à développer les sentiments républicains dans Tâme des jeunes gens. Je l'ai vu, moi, brandir un couteau en faisant l'éloge de Brutus. Ne sent-il donc pas qu'il a une part de responsabilité dans nos actes ? Qui lui dit que nous serions tous ici sans son éloquence républicaine ? J'ai là, devant moi, d'anciens complices de Gharbonnerie ; je tiens à la inain le serment d e Tun d'eux, serment à la république,, et ils vont me condamner pour être resté fidèle au mien !..•• (2) »
(1) Le NaiUmal^ 5 Juin 1839.
(2) A la fin du volame on trouvora des IndteaUoni très précisée dues i tm écrivain russe, Georges Michalof {Die geheime Werkstœtte der palniiehen Brhébun^ von i830 mil StreiUiehtern unfRuulandund Ftankreich, Leipzig, 1877, in-8*)» sur la part que prit la Maçonnerie à Tinsurrection polonaise de 1830. Elle fat sus» citôo pour assurer contre rinlorFentlon européenne le trône de Looift-PlilUppef «l dès que ce résultat fut obtenu, elle fat abandonnée misérablement i tes propres fjrees (K Document annexé J ^ lY),