IV. ^— Mazzini et hk Jeune-Ectrops
Cependant des éléments autrefois actifs étaient déjà entres en scène, et c'est pour leur disputer l'appui des loges que les gouvernements européens se montraient si désireux d'arracher au Saint-Siège une capitulation qui les eût empêchés de ressentir le contre-coup des attaques dirigées contre l'Église.
Après le nouvel échec des carbonari dans les états pontificaux en 1 83 i , Mazzini avait hautement déclaré l'impuissance des anciens chefs et tenté de prendre la direction du mouvement, en ouvrant de plus prochaines espérances aux convoitises populaires.
En vain la Haute-Vente romaine avait refusé en 1837 de le recevoir dans son sein, Mazzini n'en continua pas moins à agir, et, malgré l'opposition sourde des hommes de la Vente, il trouva pour la propagation de la Jeune-Europe un point d'appui dans les loges maçonniques.
En 1838, M. de Rochow, ministre de l'intérieur du royaume de Prusse, écrivait à la loge-mère de Hambourg pour se plaindre de ce qu'un grand nombre de loges allemandes servaient de centres de ralliement aux carbonari et à la Jeune-Allemagne {l). Ce n'est pas sans raison que l'article IV des statuts de la Jeune Allemagne défendait à tous ses membres de s'affilier à au-aune autre société j excepté la Franc^maçonnerie^ et que Mazzini recommandait par ses circulaires à ses affiliés la formation de sociétés quelconques (V. Introduction^ S 6) (2).
« Un jeune homme, dit Zeller, fils d'un professeur de médecine à Tuniversité de Gênes, Mazzini, fonda à Marseille avec plusieurs réfugiés, en 1832, le journal et la société d^ la Jeune^Italie ; il se sépara da Carbonarisme constitutionnel de la Restauration, rompit avec l'aristo* cratie, avec la royauté, avec la papauté, avec le passé, et vit dans Téta* blissçment d'une république unitaire le moyen radical et unique de rendre à l'Italie la liberté et l'indépendance. Pendant deux ans cette propagande, mystérieusement répandue par les numéros du journal
(t) Cité par le Glohê Journal det inUiationt maçonniqueti anoée 183d, p. iZZ, (2) V. M. d'Horror, Lu Sociétii ieerèUs en Suisse, Correspondant, 25 m an 1845. V. danB le même rocuoll, n** des 10 octobre, 10 novembre, 25 décembre 1849 25 février et 10 mare 1850, une série d'articles fort importants sur rhlstoire de Im Jeune'Suiae et de la Jeune^AUetnagne. Ils meUent en pleine lumière la complicité do nombreux directeurs de loges maçonniques dans la propagation des Ventée maninionnea.
BIazzini et la Jbdne-Europb
dans tonte l'Italie, étendit, multiplia, exalta la conspiration nouyelle. En 1833^ l'Italie parut d'nn bout à l'antre sur un volcan (1). »
Voici les plans et le but de la société mazzinienne, tels que son chef les a lui-même publiés :
t La régénération doit se faire, dans les grands pays comme la Fran« ce, par le peuple ; dans les autres, notamment en Italie, par les princes.
« Le pape entrera dans la voie des réformes par la nécessité ; le roi de PUmonty par l'idée de îa couronne d'Italie ; le grand duc de Toscane, par inclination, faiblesse et imitation ; le roi de Naples, par contrainte (2).
« Les peuples qui auront obtenu des constitutions et qui auront ac*
qois par là le droit d'être exigeants, pourront pailler à haute voix et com^
inonder l'insurrection. Ceux qui seront encore sous le joug de leurs
princes devront exprimer leurs besoins en chantant, pour ne pas trop
effrayer et ne pas trop déplaire.
c Profitez de la moindre concession pour réunir et remuer les masses, en simulant la reconnaissance , les fêtes, les hymnes et les attroupements donneront Télan aux idées, et rendant le peuple exigeant, l'éclaileroni sur sa force.
OROÀNtSATIOM SB LA JbUNB-ItAUB
Art 4*. La société est instituée pour la destruction indispensable de tons les gouvernements de la péninsule, et pour former un seul État de tonte l'Italie, sous le régime républicain.
Art 2. Ayant reconj^u les horribles maux du pouvoir absolu et cetus piM grands encore des monarchies constitutionnelles, nous devons travailler à fonder une république une et indivisible
Art 30. Ceux qui n'obéiront point aux ordres de la société secrète ou qni en dévoileraient les mystères seront poignardés sans rémission. Même ^iimmtpour les traîtres.
Art 31. Le tribunal secret prononcera la sentence et désignera an on denx affiliés pour son exécution inmxédiate.
Art 32. Quiconque refusera d'exécuter l'arrêt sera censé parjure, et, eomme tel, tué sur^le^ihamp.
Art 33. 8i le coupable s'échappe, il sera poursuivi sans relâche, en tout ^* et il devra être frappé par une main invisible, fùt-il sur le sein de sa ^inoudans le tabernacle du Christ.
(1) Bid, «nfosTMOf. Italie. ZeUer, ch. xz.
(2) OdtoU par là quo la première idée d'anité italienne, mfime ches Masinl, était «Mttdération.
274 LA ÔUfiRRfi A LA PAPAUTE
Art, 34, Gbaqae tribunal seeret sera compétent, non-seulement pour juger les adeptes coupables, mais pour faire mettre à mari toute personne qu'il aura frappée d'anathème
Art. 39. Les officiers porteront une dague déforme antique, les sousofficiers et les soldats auront fusils et baïonnettes, plus un poignard d'un pied de long, attaché à la ceinture et sur lequel iU prêteront serment, etc., etc.'
Des associations semblables furent organisées pour chaque pays de l'Europe. La Jeune-Allemagne travailla dès lors à préparer te mouvement qui devait éclater en 1848. La Jeune^Suisse^ la première à l'œuvre, sous le nom de Société du Griitlij engagea auparavant l'action et en 1847 détruisit l'alliance des cantons catholiques dans la guerre du Sund&rbund (1).
L'Italie fut enveloppée d'un réseau de trahisons et de perversités ; les assassinats politiques furent commandés ici et là ; te directeur de la police de Modène, le préfet de police de Naples, le légat de Ravenne, l'étudiant Lessing, de Zurich, coupable d'avoir pénétré trop avant les secrets de Mazzini, les généraux de Latour, d'Auerswald, de Lemberg, de Lignowski, plus tard le comte Rossi, devenu traître à sa bannière, et beaucoup d'autres moins connus furent condamnés à mort et frappés par les mystérieuses assemblées. En Suisse même l'illustre patriote Joseph Leu, ayant osé élever sa voix puissante et pure contre les ombres rabougries de Robespierre et de Saint-Just, tomba luimême héros et martyr sous les coups des carbonari. Après lui, te Sunderbund et les cantons catholiques succombèrent sous les trahisons et les masses de l'armée radicale commandée par le général Dufour, renforcé d'un Bonaparte et de nombreux adeptes étrangers de la Jeime-Ewope^ dont il était te correspondant en Suisse.
« Mazzini était la tôte de cette Jeune-Europe et de la puissance guer« rière de la Maçonnerie, ajoute Eckert, et nous trouvons dans la Latomia que le ministre Nothomb, qui s'en était retiré, déclara en ce temps-là à M/ Verhaegen, dans le palais national même, en présence de six députés, que c la Franc-maçonnerie actuelle en Belgique était devenue une arme puissante et dangereuse entre les mains de certains hommes; que l'insurrection suisse avait un point d'appui dans les machinations des loges belges, et que le frère Defacqz» grand maître de oes loçes,
(1) Th. Frott, Secret Soeietim^ t. U, p. 260 et suiv.
Uazzlm et l4 JfiUNE-Ëunops. 275
n'anît entrepris, en 1844, un voyage en Suisae, que dans le but do préparer cette agitation (l). >
Les maçons conservateurs de haut parage sentaient approcher le châtiment providentiel do leurs crimes. L'un des membres de la Haute-Vente, qui depuis plusieurs annôes, dft Crétincau-Joly, s'était placé en observation à Vienne, auprès du prince de Melternich, écrivit, le 23 janvier 1844, à celui qui était le chef de la Vente en Italie, une de ces leltres qui éclairent jusqu'au fond les souterrains les plus ténébreux des sectes.
t Avant de répondre à vos deux dernières lettres, je dois, mon Nubius (î), vous faire part de quelques observations dont je voudrais bien vous faire profiter. Dans l'espace de quelques années nous avons considérablement avancé les choses : la désorganisation sociale règne partout; elle est au nord comme au midi, dans le cœur des gentilshommes comme dans i*&me des prêtres (1). Tout a subi le niveau sous lequel nous voulions ABAISSER l'espèce humaine. Nous aspirions à corrompre pour arriver à gouverner, et je ne sais si, comme moi, vous vous effrayez de notre œuvre. Je crains d'être allé trop loin ; nous aurons trop eorrompn, et en étudiant à fond le persounel de nos agents en Bnrope. je commence à croire que nous n'encaisserons pas à volonté le torrent que nous aurons fait déborder. Il y a des passions insatiables que je ne devinais pas, des appétits inconnus ^ des haines sauvages qui fermentent autour et au-dessous de nous. Passions, appétits et haines^ tout cela peut nous dévorer un beau jour, et s'il était temps de porter remède à cette gangrène morale, ce serait pour nous un véritable bienfiût. n a été très-facile de pervertir ; sera-t-il aussi aisé de toujours iQQseler les pervertis ? Là pour moi est la question grave ; j'ai souvent cherché à la traiter avec vous, vous avez évité l'explication. Aujourd'hui il n'est plus possible de la reculer, car le temps presse, et en Suisse comme en Autriche, en Prusse comme en Italie, nos séides qui seront demain nos maîtres, — et quels maîtres ! ô Nubius 1 — n'attendent
(t) Bckert. La Frane^Mofonnerie, t. II, p. 218, 219.
(2) Les membre! de la Haate-Vente s'étaient donné dans leurs correspondance», ttmme les iUuminée de Weishanpt, des noms de guerre pour ne pas être reconnus cacas do saisie. L'auteur de ceUe lettre avait pris celui de Gaetano ; c'est le mémo <pii parait dans Vhittoire du Sunderbund comme lo correspondant et TÉgérie de TiToyer Neuhans. O'autres, d'après les lettres saisies par la police romaine, avaient ks Qoois de Nuhiui, de Pieeoio-Tipre, de Volpe, de Vindice, de Beppo,
(3) Avec k malveiUance propre aux hommes corrompus le sectaire généralise des bits de oorrapUon parmi les ecclésiastiques qui sont trop certains, mais qui n'ompè» Cfaaieot pas Timmensa migorité da clergé italien d'être ûdèle eu pon'i'o oi.
qu^un signal ponr briser le vieux moule. La Suisse se propose de don* ner oe signal ; mais ces radicaux helvétiques, emb&tés de leur Mazzini» de leurs communistes, de leur alUance des saints et du prolétariat voleur^ ne sont pas de taille à conduire les sociétés secrètes à l'assaut de l'Europe. Il faut que la France imprime son caractère à cette universelle orgie ; soyez bien convaincu que Paris ne manquera pas à sa mission : rélan donné et reçu, où ira cette pauvre Europe ? Je m'en inquiète, car je me fais vieux, j'ai perdu mes illusions, et je ne voudrais pas, pauvre et dénué de tout, assister comme un figurant de théâtre au triomphe d'un principe que j'aurais couvé et qui me répudierait en confisquant ma fortune ou en prenant ma tête.
I c Nous avons trop poussé à l'extrême en beaucoup de choses. Nous
' avons enlevé au peuple tous les dieux du ciel et de la terre qui avaient son hommage. Nous lui avons arraché sa foi religieuse, sa foi monarchi" que, sa probité, ses vertus de famille^ et maintenant que nous entendons dans le lointain ses sourds rugissements, nous tremblons, car le monstre peut nous dévorer. Nous V avons petit à petit dépouillé de tout sentiment
\ honnête ; il sera sans pitié. Plus j'y pense, plus je reste convaincu qu'il faudrait chercher des atermoiements.
« Or, que faites-vous à cette minute peut-être décisive ? Vous n'êtes que sur un point. De ce point vous rayonnez, et j'apprends avec douleur
• que tous vos vœux tendent à un embrasement général. N'y aurait-il pas tin moyen de reculer, de retarder, d'ajourner ce moment ? Croyez- vous vos mesures assez bien prises pour dominer le mouvement que nous avons imprimé ? A Vienne, quand le tocsin révolutionnaire sonnera, nous serons envahis par la tourbe, et le chef précaire qui en sortira est peut-être aujourd'hui au bagne ou en quelque mauvais lieu. Dans notre Italie, où se joue cette double partie, vous devez être travaillé des mêmes craintes. N'avons-nous pas remué la même fange f Cette boue monte à la surface et j'ai peur de mourir étouffé par elle.
« Quel que soit Pavenir réservé aux idées que les sociétés secrètes propagèrent, nous serons vaincus et nous trouverons des maîtres. Ce n'était pas là notre rêve de 1825, ni nos espérances de 4831 ! Notre force n'est plus qu'éphémère, elle passe à d'autres. Dieu sait où s'arrêtem ce progrès vers l'abrutissement. Je ne reculerai point devant mes œuvres si nous pouvons toujours les diriger, les expliquer, ou les appli-^ quer. Mais la crainte que j'éprouve à Vienne, ne la ressentez- vous pas vous-même ? Ne vous avouez-vous pas comme moi qu'il faut, s'il en est temps encore, faire halte dans le temple avant de la faire sur des ruines ? Cette halte est encore possible, et vous seul, ê Nubius, pouvei la décider. Est-ce qu'en s'y prenant avec adresse on ne pourrait pas jouer le rêle de Pénélope et rompre pendant le jour la trame qu'on aurait préparée durant la nuit ?
MAzzTîtT BT LA Jeune-Europe 277
f Le monde est lancé sur la pente de la démocratie, et depuis quel» que temps, pour moi démocratie veut toujours dire démagogie. Nos ^ngt années de complots courent risque de s'effacer devant quelques bavards qui viendront flatter le peuple et tirer aux jambes de la noblesse» après avoir mitraillé le clergé. Je suis gentilhomme, et je confesse très- | sincèrement qu'il m'en coûterait de frayer avec la plèbe et d'attendre de son bon plaisir mon pain quotidien et le jour qui brille. Avec une révolution telle que. celle qui s'apprête, nous pouvons tout perdre et je ^ns à conserver. Vous devez en ôtre là, vous aussi, cher ami, car vous ■ possédez, et vous n'aimeriez pas plus que moi à entendre résonner à vos oreilles la parole de confiscation et de proscription des églogues, le fatal ' cri du spoliateur :
Hêsc mea sunt, veteres, migrate, coloni»
c Je tiens, je veux tenir, et la Révolution veut nous enlever frater«> nellement.
« D'autres idées me préoccupent encore, et je suis certain qu'elles préoccupent à la môme heure plusieurs de nos amis. Je n*ai pas encore de remords, mais je suis agité de craintes, et à votre place, dans la situation ou j'aperçois les esprits en Europe, je ne voudrais pas assumer sur ma tôte une responsabilité qui peut conduire Joseph Mazzini au Gapitole. Mazzini au Gapitole I Nubius à la roche tarpéienne ou dans l'oubli ! Voilà le rôve qui me poursuit, si le hasard remplissait vos vœux. Ce rôve vous sourit-il, 6 Nubius ? »
f Sur ces entrefaites, dit Tauteur de VÉglise en face de la Hévolution, Nubius se trouve atteint d'une de ces fièvres lentes I qui consument par une prostration graduée. Cette maladie venue
^ si à propos avait sa raison d'être. Les complices de Nubius n'en
recherchèrent point la cause. Ils savaient depuis longtemps que, ; dans les sociétés secrètes, la surdité commande au mutisme et
! qu'il vient encore des lettres de Caprée comme au temps de Ti-
\ bère et de Séjan. La fraternité s'était dévoilée par une dose mi-
tigée de poison ; le poison, vrai ou supposé, fit redouter le stj^let aux antres affiliés déjà p&les de leur mort future ; la Haute- Vente se vit démembrée à l'heure même où elle espérait un triom*
phe certain »
Quoi qu'il en fût, deux ans plus tard, 5 janvier 1846, le juif Kccolo-Tigre écrivait encore de bivourne à ce même Nubius la lettre suivante, qui peint mieux le travail des sociétés secrètes en œ tmps, que tout ce que nous pourrions dire :
< Ce voyage que je viens d'accomplir en Europe a été aussi heureux €t aussi productif que nous l'avions espéré. Dorénavant il ne nous reste
plus qu*à mettre la main à l'œuvre pour arriver au dénoùment de la comédie. J'ai trouvé partout les esprits très-enclins k l'exaltation ; tous sentent que le vieux monde craque et que les rois ont fait leur temps. La moisson que j'ai recueillie a été abondante : sous ce pli vous en trouverez les prémices^ dont je n'ai pas besoin que vous m'adressiez un reçu, car j'aime peu à compter avec mes amis, je pourrai dire mes frères, La moisson faite doit fructifier, et si j'en crois les nouvelles qui me sont communiquées ici, nous touchons à l'époque tant désirée. La chute des trônes ne fait plus doute pour moi, qui viens dlétudier en France, en Suisse, en Allemagne et jusqu'en Prusse, le travail de nos sociétés. L'assaut, qui d'ici à quelques années et peut-être même à quelques mois sera livré aux princes de la terre, les ensevelira sous les débris de leurs armées impuissantes et de leurs monarchies caduques. Partout il y a enthousiasme chez les nôtres et apathie ou indifférence chez les ennemis. C'est un signe certain et infaillible de succès; mais cette victoire qui sera si facile n'est pas celle qui a provoqué tous les sacrifices que nous avons faits. Il en est une plus précieuse, plus durable, et que nous envions depuis longtemps. Vos lettres et celles de nos amis des États romains nous permettent de l'espérer ; c'est le but auquel nous tendons, c'est le terme auquel nous voulons arriver. En effet, qu'avons-nous demandé en reconnaissance de nos peines et de nos sacrifices ?
a Ce n'est pas une révolution dans une contrée ou dans une autre, cela s'obtient toujours quand on le veut bien. Pour tuer sûrement le vieux monde, nous avons cru qu'il fallait étouffer le germe catholique et chrétien, et vous, avec l'audace du génie, vous vous êtes offert pour frapper à la tête, avec la fronde d'un nouveau David, le Goliath ponti/kal. C'est très-bien, mais quand frappez-vous ? J'ai hâte de voir l^s sociétés s&« crêtes aux prises avec ces cardinaux de l'Ësprit-Saint, pauvres natures étiolées qu'il ne faut jamais sortir du cercle dans lequel l'impuissance ou l'hypocrisie les renferma.
< Dans le cours de mes voyages j'ai vu beaucoup de choses et très* peu d'hommes. Nous aurons une multitude de dévouements subalternes, et pas une tête, pas une épée pour commander. Le talent est plus grand que le zèle. Ce brave Mazzini, que j'ai rencontré à diverses reprises, a toujours dans la cervelle et à la bouche son rêve humanitaire. Mais à part ses petits défauts et sa manière de faireassassîner, il ^ a du bon chez lui. Il frappe par son mysticisme l'attention des masses qui ne comprennent rien à ses grands airs de prophète et à ses discours djila* miné cosmopolite. Nos imprimeries ^de Suisse sont en bon chemin, elles produisent des livres comme nous les désirons, mais c'est un peu cher; j'ai consacré à cette propagande nécessaire une assez forte partie des subsides recueillis ; je vais utiliser le reste dans les Légations. Je serai à Bologne vers le 20 de ce mois ; vous pouvez m'y faire tenir vos ins-
Mazzini et la Jeune-Europe 279
tructions à l'adresse ordinaire. De là je me transporterai sur les points où vous jugerez que ma présence dorâe sera plus nécessaire. Parlez^ je suis prêt à exécuter. »
Au milieu de ces défaillances et de ces hésitations, Mazzini gagnait du terrain et arrivait, par son activité et son audace qui no reculaient devant aucun moyen, à se constituer une espèce de direction suprême sur tout ce qu'il y avait de plus jeune et de plus démocratique dans les loges, les ventes et les clubs clandestins. Déjà il pouvait adresser des proclamations à toute Tltalie, et la dipIoa)atie sera obligée bientôt de compter avec lui. Un de ses complices, jaloux surtout de sa fortune, écrivait à la secrétairerie d'État romaine le 17 juin 1845:
c Mamni a trouvé en Angleterre des personnes qui ne seraient pas éloignées d'avancer de l'argent pour une expédition en Italie, si on pouvait leur donner des preuves certaines que pour cette expédition Ton a des hommes résolus et en nombre, et si on leur présentait un plan qui eût des chances plausibles de succès. En conséquence de cela, on a écrit à Ardoîno en Espagne et à Morandi de Modène, actuellement en (rrèce, tous les deux hommes entreprenants et hardis, le dernier sur* tout, qui est lié avec tous les révolutionnaires grecs et a fait longtemps lemétier de pirate. Ardoîno, piémontais, très-bon officier, jouit d'une très-grande autorité sur tous les italiens réfugiés en Espagne et a des relations très-étendues avec le parti ultra-révolutionnaire espagnol. »
Et Mazzini, dans une lettre à un des siens, écrivait lui-même :
t Je n'ai pas encore pu ternAner la création du fonds national ; il s y môle une certaine affaire qui demande un prospectus et une écriture en chiffres pour les italiens, que je n'ai pas encore pu mener à bonne fin. Mais ce retard ne se prolongera pas beaucoup, et je vous en-* verrai bientôt une circulaire manuscrite. De cela dépend toute la question; si je réussis à réunir des fonds, comme j'en ai toutes les probabilités, nous serons suivis par d'autres et nous agirons. Sinon, qui peut espérer de lutter, aidé seulement de son influence fnorale, et de dominer Vanarchxe du parti ? Cette anarchie, déjà grande avant les derniers événements, est maintenant générale, ainsi qu'on me l'écrit ; le parti devient toujours plus nombreux ; il n'y a point de proportion entre 1841 et 1845. — J'enverrai bientôt une proclamation aux suisses sur le trafic qu'ils font de leurs hommes. J'ai publié dans la Revue de West» fninsîer un long article sur les États du pape. Ici et en Amérique, la propagande en faveur de notre cause continue très-activement et avec grand snccès. J'ai des promesses formelles de coopération. Diencoli et
280 LA OUERRB A LA PAPAUTIÊ
Andreoni exploreront mieux que ne l'ont fait jusqu'ici les autres ce qui pourra se faire à Alger et sur le littoral qui regarde l'Italie (1). i
On vit bientôt en effet, le 31 janvier 1846, le Vorort suisse demander le rappel des régiments suisses de Naples et de Rome, Charles-Albert se poser, dans une grande revue de Tarmée piémontaise, comme la grande épée d'Italie, sous les ordres des sociétés secrètes, et ces sociétés elles-mêmes préluder de toutes parts par Tagitation et tous les genres de rumeurs à la grande catastrophe qu'elles préparaient. Ce fut alors, le 1"' juin 1846, que mourut Grégoire XVI, et que quinze jours après, le IB juin, le conclave élut pour lui succéder le cardinal Mastal, archevêqueévèque d'Imola, qui prit le nom de Pie IX.
Mais ici il faut interrompre le récit des attentats contre la papauté pour raconter le grand ébranlement européen qui partit de Paris aux journées de février 1848.
Ainsi que nous l'avons dit, les préoccupations dynastiques avaient fini par absorber toute l'activité du gouvernement de Juillet. Tout l'appui qu'il avait donné à la Révolution cosmopolite s'était borné au mémorandum, à l'occupation d'Ancône et à rétablissement de gouvernements seftiblables à lui-même en Espagne et en Portugal (2). Dirigée souverainement, à partir de 1840, par Guizot (3), la royauté constitutionnelle entra de plus en plus
(i) L'Église romaine en face de la RévoltUion^ tome II, p. 392 ei suiv.
(2) A. la page 216 on aura remarqué le rdlu joué par la Aiaçoanerie en Espagne au profil do l'infant don François d'ÀBsise. Quant au Portugal, on trouvera dans la Chaîne fïUnion de 1852 (p. 582 etsuiv.) des détails sur le rôle qu'elle a joué dans les évônements de ce pays et spécialement dans la révolution qui amena racto de 1834 et le renversement du souverain légitime don Miguel.
(3) Louis XVm, dans lessotréetqui portent son nom, avait ainu tracé) son portrait : c C'est un bon original, point sot, mais que les libéraux vers lesquels son ambitioD se porte élèvent au-dessus de sa valeur ; ils no le connaissent pasaussi bien que moi. Ses idées sont au fond tournées au despotisme, et si jamais il peut arriver, je consoille à tout ce qu'en France on appeUe liberté, progrès, de se bien garder de lui. Jo sais ce qu'il m'a oonBeiUô iQand : ce n'était ni de la toléranw, ni du libéra* !i;*nie. 1
LA R]ÊVOLUTION DB 1848 281
6n lutte avec les éléments révolutioanaires. En 1845, le maré< chai Soult défendit à tous les militaires de s'affilier aux loges. Les autorités maçonniques, ayant à leur tète le duc Decazes en sa qualité de souverain commandeur du rit écossais et une commis^ siou spéciale du Grand-Orient, firent des démarches pressantes pourobtenir la révocation de cet ordre (1). Elles furent inutiles et vinrent ajouter à Tirritation grandissante des loges contre Louis- Philippe (2). Bientôt arriva pour lui ce qui s'était produit contre Napoléon en 1809. Devenu instrument inutile, son renversement fiit décidé par les comités directeurs des sociétés secrètes.
Comme à la veille de toutes les grandes commotions publiques fifl grand couvent maçonnique fut tenu en 1847.
Plusieurs couvents de maçons Pavaient précédé à Rochefort, à Heidelberg, où furent nommés les députés. Il se réunit à Strasbourg, ville si chère aux loges, et si propre à réunir les émissaires de la France, de TAllemagne, de la Suisse. « Nous allons citer, dit Eckert, les noms des personnages les plus éminents qui j prirent part. Ces noms nous ont été communiqués de Berlin par la source la plus digne de foi, et, s'il est besoin, nous produirons fc; /. la liste tout entière. C'était pour la France : Lamartine, Crémieux, ^j. ' Cavaignac, Caussidière, Ledru-RoUin, L. Blanc, Proudhon, Marrast, Marie, Vaulabelle, Vilain, Pyat, etc., etc. j et pour l'Allemagne/:'Fickler,^*Hecker,^ Herwegh, de Gagerh^ Bassermann, Buge, BIum,'Peuerbach,^imori, Jacobi, Ritz, Welker, Hercks* cher, etc., etc. C'est là et entre ces hommes qu'il fut arrêté qu'on commencerait par maçonniser tous les cantons suisses, et, cette base d'opération dégagée de toute entrave, que l'explosion se fe* nit en même temps dans toute l'Europe (3). •
La Suisse, en effet, commença presque aussitôt après par la destruction du Sunderbund et de toutes les autonomies canto* ii^es, et par la république une et indivisible qui mettait toutes les forces helvétiques entre les mains des sociétés secrètes. La évolution sociale ainsi consommée au centre de l'Europe, avec l'approbation e^ l'aide de l'Angleterre et des autres gouver-
0)V. le Journal maçonnique VOrietU de 1845 cité par A.mant Neut, La Ftane^
•%»»««rfe, t. I, p. 76.
CijDkosnne notice sur le F.*. Astier (Paris, GuUlemot, 1856) on voit comment dte i9K Je Grand-Orient refusa de soutenir ce fràro dans une lutte qu'il avait engagôo pour empêcher les loges de Paris de prendre une altitude hostile à la dynastie,
(3) La Fran^MafonntrUf par Gyr, p^ BHi :îr . na / 2 2 Q .
nemenls, à Tinsu et malgré les peuples, réruplîon éclata partout avec une simultanéité inexplicable sans la conspiration maçonnique, et l'Europe, saisie d'épouvante, se réveilla le 24 février au milieu d'un volcan dont Paris, le cratère principal, versait de toutes parts ses torrents de lave.
Ce fut dans les rangs mêmes de la Franc-maçonnerie que furent organisés les bamquets réformistes^ qui donnèrent le signal de l'explosion.
Ses cinq chefs, dit Eckert, en apparence de partis différents^ étaient cinq maîtres des loges parisiennes : MM. Vitet, de Morny, Berger, L. de Malleville, Duvergier de Hauranne, et à peine celui qui marchait à leur tète, — (l'illustre maçon des trinoso* phes), — Odilon Barrot, eût-il été appelé à la présidence d'un nouveau ministère, qu'il commanda aux troupes de cesser le combat et la résistance, malgré le serment de fidélité qu'il venait de jurer de nouveau à Louis-Philippe, et que la république fut proclamée par le chef du gouvernement provisoire, — autre maçon illustre.
La Franc-maçonnerie s'empressa d'applaudir à la révolution.
Le 10 mars 1848, le suprême conseil du rit écossais allait féliciter le gouvernement provisoire, et Lamartine lui répondait :
c Je suis convaincu que c^est du fond de vos loges que sont émanés, d'abord dans l'ombre, puis dans le demi-jour et enfin en. pleine lumière, les sentiments qui ont fini par faire la sublime explosion dont nous avons été témoins en 1789, et dont le peuple de Paris vient de donner au monde la seconde et, j'espère, la dernière représentation, il y a peu de jours. »
A son tour, le 24 mars, une députation du Grand-Orient, ayant à sa tète le P.*. Bertrand, ancien président du tribunal de commerce et représentant du grand maître, haranguait en ces termes le gouvernement provisoire, représenté par deux de ses membres et par son secrétaire général, les FF.-. Crémieux, Garnier-Pagès et Pagnerre, tous trois revêtus de leurs insignes maçonniques :
« Citoyens, le Grand-Orient de France, au nom de tous les ateliers maçonniques de sa correspondance, apporte son adhésion au gouvernement provisoire. La Maçonnerie française n'a pu contenir l'élan universel de ses sympathies pour le grand mouvement national et social qui vient de s'opérer.
« L6b francs-maçons ont porté de tout temps sur leur bannière ces mots : Uhtrié, égalité, fraternité ; en les retrouvant sur le drapeau de
la France, ils saluent le triomphe de leurs principes et s'applaudissent de pouvoir dire que la patrie tout entière a reçu par vous la consécration maçonnique... Quarante mille frères maçons, répartis dans plus de cinq cents ateliers, ne formant entre eux qu'un môme cœur et qu'un même esprit, vous promettent ici leur concours pour achever l'œuvre de régénération si glorieusement commencée. Que le grand architecte de l'univers vous soit en aide I »
Et le P.*. Crémieux, au nom du gouvernement provisoire, répondait :
t Citoyens et frères du Grand-Orient, le gouvernement provisoire accueille avec empressement et plaisir votre utile et complète adhésion. Le grand architecte de l'univers a donné le soleil au monde pour l'édairer, la liberté pour le soutenir ; le grand architecte de l'univers veut que tous les hommes soient libres ; il nous a donné la terre en partage pour la fertiliser, et c'est la liberté seule qui fertilise, — (19Mt, oui l)
< La Maçonnerie n'a pas, il est vrai, pour objet la politique ; mais la haute politique, la politique d'humanité, a toujours trouvé accès au sein des loges maçonniques. Là, dans tous les temps, dans toutes les circonstances, sous Voppression de la pensée comme sous la tyrannie du poU" voir, la Maçonnerie a répété sans cesse ces mots sublimes : Liberté, éga-» UU, fraiemité l
c La. République est dans la Maçonnerie, et c'est pour cela que dans tons les temps, heureux ou malheureux, la Maçonnerie a trouvé des adhérents sur toute la surface du globe. Il n'est pas un atelier qui ne puisse se rendre cet utile témoignage qu'il a constamment aimé la liberté, qu'il a constamment pratiqué la fraternité. Oui, sur toute la sur* face qu'éclaire le soleil, le franc-maçon tend une main fraternelle aux francs-maçons ; c'est un signal connu de tous les peuples. — (Applaudis^ wnmts.)
1 Eh bien ! la République fera ce que fait la Maçonnerie ; elle deviendra le gage éclatant de Vunion des peuples sur tous les points du globe, sur tout les côtés de notre triangle; et le grand architecte de l'univers, du haut du ciel, sourira à cette noble pensée de la République, qui, se répandant de toutes parts, réunira dans un même sentiment tous les citoyens de la terre
« Citoyens et frères de la frano-maçonnerie^ vive la République I •
Les journôes de février furent suivies par une explosion universelle.
Le 13 mars, Vienne est en combustion. Le soutien de Louis- Philippe, Metternich, est renversé.
LA aUERRE A LA PAPAUTÉ
Le 18, barricades à Berlin, effroyables commotions, en altendant le parlement allemand, où le président Gagera proclamera la souverainerainetô du peuple.
Le même jour, explosion terrible à Milan.
Le 20 mars, révolution à Parme.
Le 22 mars, république à Venise.
Avant la fin du mois, Naples, la Toscane, Rome, sous le souffle de l'envoyé de Palmerston, lord Minto, et le Piémont avaient leurs constitutions parlementaires, en attendant la république à Rome, avec Mazzini et Salicetti, à Florence, avec Guerrazzi e^ Montanelli ; et le Piémont marchait contre rAutriche. Ce fut, en Italie, comme un vent impétueux, dit Zeller, tombant sur un brasier ; des Pyrénées à la Vistule, ajoute le traducteur d'Eckert, la Révolution a agité son poignard sanglant et sa torche incen* diaire.
La République universelle, préparée par Mazzini et la Jeune- Europe, semblait devoir triompher partout. Mais le mouvement était prématuré. L'Autriche et la Russie eurent facilement raison de ces tentatives, malgré l'appui que le roi Charles- Albert de Sardaigne leur donna. La dynastie prussienne elle-même ne voulut pas, pour cette fois, de la couronne impériale/ que lui offrait rassemblée de Francfort.
En France, les journées de mai et de juin amenèrent une réaction conservatrice, qui, jointe à leurs autres échecs, firent comprendre aux habiles meneurs des sociétés secrètes que conserver la république en France était faire reculer considérablement leur œuvre en Europe. Une dictature, une forme nouvelle de la Révolution conservatrice, leur convenait mieux pour l'heure présente. Il fallut reprendre les projets profonds et la tactique plus sûre de la Haute-Vente romaine. Nous verrons dans le chapitre suivant cette nouvelle phase de la Révolution. Pour achever celui-ci nous avons à dérouler . les étapes successives de la grande lutte engagée à Rome contre le pouvoir temporel et le doux pontife qui avait succédé à Grégoire XVL
'PREUIBH ASSAUT LIVRlf AU POUVOIR TEMPOREL DES PAPES 285