V. — Les philosophes et les encyclopédistes
Indépendamment des hommes à l'esprit plus réfléchi qui pour* suivaient dans les loges un dessein systématique, leur multiplication en France et dans toute l'Europe, parmi les classes cultivées, rendit possible la campagne menée si vigoureusement contre l'Église et la monarchie chrétienne, par les lettrés impies du temps.
Leur action, présente partout, explique le prodigieux succès qu'avaient les œuvres les plus médiocres de ces sectes de lettrés qui s'appelaient eux-mêmes les économistes et les philosophes^ et qui battaient en brèche toutes les institutions avec les armes les plus diverses. Il y avait alors aussi des évèques éloquents et des écrivains habiles qui se vouaient à la défense de la religion et (les traditions nationales. Mais aucun écho ne leur répondait, et leur voix était étouiTôe par la conspiration du silence. Seuls les détracteurs de l'Église et de la royauté trouvaient partout des applaudissements commandés et des comparses officieux. Ainsi se fit cette tyrannie du roi Voltaire, qui pesa si lourdement sur tout le siècle.
Tous les philosophes étaient affiliés aux loges dès le commencement.
Condorcet, un des plus intimes complices de Voltaire, assure dans le Tableau des progrès de V esprit humain,, que Voltaire fut initié
membres ; qu'ils entretiennent une correspondance intime et suspecte avec les so^ eiéUs étrangères delà même espèce,,, >]Les nombreuses prohibitions des autorilôscl- Tilcs montrent bien que les tendances subversives de la Franc-maçonnerie étaient âéj& parfaitement constatées.
(1) Thory, qui dans ses Acta Latomorum ou Chronologie de la F,*, Jf. ' . (Parls^ 1815) a donné la meilleure histoire de la Maçonnerlef signale, dans le courant du XVUI" siècle, plusieurs actes d'intervention diplomatique du gouvernement anglais on faveur des logos maçonniques du continent où ses sujets se trouvaient engagés, noUmment en Portugal, en 1744, et à Gonstantinoplet en 1748. La propagande maçooDique devait déjà servir aux intérêts commerciaux de l'Angleterre,
^ ^ ' ^ / , /' T '"«- / yj ;j
16 LA PROPAGATION Dfi LA ^RANG-MAQONNERlS
aux sociétés secrètes pendant son exil eja Angleterre, en 1726j à 32 ans, alors qu'il s'y lia avec les Toland, les Tindal, les Collins, les Bolingbrocke, les chefs, en Angleterre, de la conspiration contre le Christianisme (V. Uv, II, chap. III, § 4). Dans une conférence faite à l'occasion du centenaire de Voltaire à la loge de la Pa/r faite union^ le P.\ Dunan, professeur d'histoire au lycée de Marseille, a montré combien avait été capital, pour la formation de ses idées, ce séjour en Angleterre « où pendant trois années il mena la vied'unRose-Croiœ toujours ambulant et toujours caché, »
Aussi écrivait-il en 1766 àd'Alembert: « Grimm m'a appris que vous aviez initié l'empereur à nos saints mystères; » et précédemment, en 1763, dans des instructions au même, il dis^t : « Les mystères de Mithra ne doivent pas être révélés ; » ce qui ne Pempécha pas, après la fusion de rilluminisme et de la Francmaçonnerie française, d'être agrégé à la loge des Neuf Sœurs. Immédiatement après la réception, il fut installé à VOrient, où le vénérable, qui était l'athée Lalande,le salua, et où La DixmériCi Garnier et Grouvelle lui adressèrent des discours de félicitation. La veuve d'Helvétius avait envoyé à cette loge les insignes de son époux décédé ; on offrit le tablier du défunt à Voltaire. Avant de le ceindre, il le baisa pour témoigner toute l'estime qu'il faisait d'un des philosophes les plus célèbres et d'un des maçons les plus distingués de la France (1).
A son retour à Paris, il réunit une loge semblable, où, sous les auspices de d'Holbach, se réunissaient Diderot, Naigeon, Grimm, Helvétius, Morelet, Fréret, Lagrange ; et c'est de cette officine athée que sortaient les ouvrages les plus impies sous les noms différents d'hommes morts ou anonymes : le Christianisme dévoilé, la Théologie portative, VEssai sur les préjugés, le SyS" tème de la nature, le Bon sens du curé Meslier, la Morale universelle, la traduction des livres de presque tous les membres du Panthéisticon anglais, d'Hobbes, de Toland, de Collins, de Gordon, etc. C'est là qu'étaient apportés les articles de l'En-cyclopédie, les petits paquets de libelles du seigneur de Femey, par Darailaville, à qui ils étaient adressés conmie commis des vingtièmes j afin de n'avoir pas de droit de port à payer, ou par l'entremise, à Lyon, du frère Bourgela, qui y occupait un poste de
(i) RagoD, CouTM^ édit. Mcréé^ p. 74. ^ Kloss, Histoire dé la Mtiçonnerie f» fronce, llebold, p. 238. — L'abbé Gyr, la Franc-maçonnerie, p« 255, 256,
Iles ^HILosoPHÉs bit les encyclopédistes H
ce genre, et que d'Alembert appelait un des meilleurs tir&wrs de la voiPu/re philosophique^ et assurément des mieux dressés, souvent même sous le couvert du ministre Choiseul ou du directeur de la librairie, Malesherbes. Mais il fallait élargir le cercle, ou en faire un second moins tranché qui reliât tous les philosophes.
« Que les philosophes véritables, écrivait doncdeFerney, 20 avril 1761, Yoltaire à d'Alembert, fassent une confrérie comme les francs-maçons, qu'ils s*assmibUnt, qu'ils se soutiennent, qu'ils soient fidèles à la confrérie, et àlûrs je me fais brûler pour eux. »
Et voilà pourquoi les adeptes sont appelés frères, et qu'on lui donne à lui le nom de maître, ainsi qu'à Timothée Thiriot celui de diacre j comme dans les loges anglaises ; voilà pourquoi il les salue comme frères en communion avec Lucrèce, GoUins, Hume, Shaftesbury, Midleton, Bolingbroke, et qu'il les aime tous comme ses frères en Socrate ou en Belzébuth{l).
Qui ne souscrirait après cela au jugement peu suspect de Ste- Beuve :
c Toute la correspondance de Voltaire et de d'Alembert est laide, elle sent la secte et le complot, la confrérie et la société secrète; de quelque point de vue qu'on l'envisage, elle ne fait point honneur à des hom« mes qui érigent le mensonge en principe, et qui partent du mépris de leurs -semblables comme de la première condition pour les éclairer. Éclairez et méprises le genre humain I triste mot d'ordre,et c'est le leur... marchez toujours en ricanant, mes frères, dans le chemin de la vérité ; c'est le refrain perpétuel (2). »
Tous les écrits, la correspondance surtout de ces hommes, présentent le témoignage authentique de l'impiété de la Maçonnerie et de sa haine contre toute religion révélée. Quelques passages des plus fameux pourront ouvrir les yeux à ceux qui voudraient s'aveugler encore :
« La religion chrétienne est une religion infâme, une hydre abominable, un monstre qu'il faut que cent mains invisibles percent. . . ; il faut que les philosophes courent les rues pour la détruire, comme les missionnaires courent la terre et les mers pour la propager. Ils doivent tout oser, tout risquer jusqu'à se faire brûler pour la détruire. Écrasons^ écrasez l'infâme!
(1) 10 Juin 1760, 15 octobre 1759, 15 août 1760, 29 décombre 1763 «t pastitu. (t) Jimmal du Débats, 8 novembre 1852.
18 LÀ PROPAGATION DE LA FrANG-MAÇONNERIB
c Les chrétiens de toutes les professions sont des êtres très-nuisibles, des fanatiques, des fripons, des dupes, des imposteurs qui en ont menti a^ec leurs évangiles, des ennemis du genre humain.
« La religion chrétienne est évidemment mauvaise. La religion chré* tienne est une secte que tout homme de bien doit avoir en horreur... ; elle ne peut être approuvée que par ceux à qui elle donne du pouvoir et des richesses,
c On est très-libre de donner le nom de Dieu à la matière en tant qu'intelligente. L'athée est plus vertueux que celui qui croit en Dieu.
— L'intelligence qui préside à la nature ni ne s'inquiète de nos crimes, ni ne doit les punir dans une autre vie... La vertu n'est pas un bien. — L'âme n'est point distincte du corps... Après la mort est le néant, post mortem nihil. Le système qu'il n'y a point d'âme, le plus hardi et le plus étonnant de tous, est au fond le plus simple. — Tout animal a des idées qu'il combine jusqu'à un certain point, et Thomme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins. — Nous sommes, à ce qu'on prétend, de petites roues de la grande machine, de petits animaux à deux pieds et à deux mains, comme les singes, moins agiles qu'eux, aussi comiques et ayant une mesure d'idées plus grande. Nous sommes de pauvres machines ; vous et M. Diderot^ vous êtes de belles montres à répétitions, et je ne suis plus qu'un vieux tournebroche.
c II faut rendre Tinfâme (la religion catholique) ridicule et ses fauteurs aussi. Il faut attaquer le monstre de tous côtés et le chasser pour jamais de la bonne compagnie. Il n'est fait que pour mon tailleur et pour mon laquais. Il faut la détruire chez les honnêtes gens et la laisser à la canaille, grande ou petite, pour laquelle elle est faite (1). »
Et les personnages à talons rouges, qui se sont faits et se font les égaux des singes, des chiens, des pourceauzi osent parler de dignité, de liberté, d'égalité, de tolérance I
- (1) Voltaire, Lettré à DamiUvfiUê, 14 décembre 1764 ; — à d^Alembert, 10 août 1767, 26 juin 1766 ; — au Roi de Prutte, 5 janvier 1766 ; — à TfUriot e(à (filembert, 26 janvier et 4 février 1762; — à Èfemmius, À, B. C, ; —àSAlembert^ 29 aoât 1757 ; — à Diderot, 6 décembre 1757, 25 janvier 1762 ; — d Jf. d^Épinay, 20 septembre 1760, et OEuorei de (TAlembert, t. XVIII, p. 206. Exama^ impor^ tant, ch. 7. — JHctionnaire phUotophiqtte, art. Souverain bien, — HelvéUua, De VHomme, p. 64. — J.-J. Rousseau, Contrat ioeial, p. 488. — Pentiet, t. II. — LeUre de d^Alembert au roi de Prum^ 1*' février 1771, 18 décembre 1770. — Diderot el d'Holbach, SysUme de la nature, t. I» cb. 12 et 77. ^ LetM dePruemà Voltaire, 3 octobre 1770, 28 décembre illi. --D^Alembert à Frédéric, 7 août 1769, à Voltaire, CEuwei de dAlembert, t. XV, p. 325. — Diderot et d'Holbach, Système de la nature, t. II, p. 582. — Voltaire à d'Alembert, 8 octobre 1760. -^D^Alemberi à Voltaire, 18 octobre 1760, et dans toutes leurs œuvres, possimp el surtout dans leor corretpondanee.
Les philosophes et les encyclopédistes Id
« Lee deax vraies divinités de ce monde, c'est la digestion et le somibeil, on priap^ et le phalltts. L'athéisme est le seul système qui puisse conduire l'homme à la liberté, au bonheur, à la vertu... — Un être im« matériel, infini, immense, est une ehimèré. — On cherche le siège de l'âme, c'est à l'estomac qu'il est. »
Et c^est au chef de cette hideuse et fanatique impiété^ à celui qui a enfanté les Danton, les Marat et les Robespierre, que les maçons des NeufScsurs de la Constituante et de la Convention ont fait les honneurs de Tapothéose et auquel la Franc-maçonnerie éleya en 1870 une statue à Paris, avec Tapprobation expresse du gouvernement de Napoléon III, et dont elle a célébré solennellement le centenaire en 1878, comme pour établira la face du monde l'identité de leurs doctrines et de leurs mœurs !
Il est important de remarquer qu'un grand nombre de lettres \ où Voltaire révèle ainsi les desseins de la secte maçonnique sont [ adressées à Frédéric II de Prusse. Nous avons raconté plus haut j l'af&liation de ce prince. Une fois monté sur le trdne, il fut pendant tout le siècle le grand réalisateur de l'idée maçonnique, et les loges contribuèrent, de leur côté, à ses succès dans la guerre de Sept Ans (1). Aussi l'un des écrivains les plus avoués de la secte, le F. • . Bluntschli, a revendiqué pour Frédéric II la gloire de dater l'hégire révolutionnaire. La conception de VÉtat moderne indépendant de toute théocratie^ c'est-à-dire de toute soumission à la loi divine, doit remonter à 1740, année de son avènement au trône; c'est à tort ' que les français^ dans leur vant^c^, veulent fixer celte date à 1 789 ! (2^
C'est de lui que Voltaire attend la destruction de la papauté, des ordres religieux, la destruction de l'Autriche, de la Pologne, de la France même, sa propre patrie, parce qu'elles sont des puissances catholiques.
L'histoire doit encore ici retenir à son tribunal cette correspondance qui explique tant d'événements, dont les uns furent réalisés dès lors et dont les autres ont été de nos jours comme l'accomplissement du testament politique des deux grands sectaires.
Voltaire sentait que, pour écraser Vinfâme, la religion chrétienne et Jésus-Christ, il fallait renverser son vicaire sur la terre, arracher la pierre qui servait de fondement à son Église ; et ce n'est pas là ime des moindres raisons qui poussent la Maçonne-
(1) V. Biêtor.pdUùehe Slattery L XVI, p. 477, ot XXIX, p. 577. Quelquos mots à double •Qtonle de Mirabeau, dans la jVonarcAie prtuiienne, semblent confirmer celte donnôa (t) Théorie gMrak de VÉtat^ traduction française, Guillaumin, 1876, p. 45.
SO LA t»HOt>ÂGÂTIOK DE LÀ FRANG-MAÇÔNNfitltie
rie et ses chefs à lui élever une statue. C'est lui qui le premier eut ridée de dépouiller le pape de sa puissance temporelle, pour atteindre et détruire la suprématie de sa juridiction spirituelle. C'est lui qui, lui appliquant mensongèrement le nom de souve^ rain tPranger^ mit tout en œuvre pour le rendre odieux aux peuples et aux rois et à cette tourbe de libres-penseurs et de libertins impatients de s'affraiichir, à la suite de Luther, de Calvin et de Henri VIII, de la houlette de Pierre^ de la foi et de la morale évangélique qui avait civilisé le monde.
Voltaire écrivait donc, en 1770, 8 juin, à son confrère en Maçonnerie tem^lière^ Frédéric de Prusse :
€ Le Saint-Père est un pauvre saint^ ; C'est un sot moine qui s'oublie ; I
Au hasard il excomunie.
Qui trop embrasse mal étreint.
« Le malheur. Sire, c'est qu'il n'y a rien à gagner à punir fr^re Ganganelli (le pape Clément XIY). PlOlt à Dieu qu'il eût quelque bon do« maine dans votre voisinage, et que vous ne fussiez pas si loin de N.-D. de Lorette.
' « Il est bon de savoir railler
Ces arlequins faiseurs de bulles,
J'aime à les rendre ridicules ; I f aimerais mieux les dépouiller,
« Que ne vous chargez- vous du vicaire de Simon Barjone, tandis que l'impératrice de Russie époussette le vicaire de Mahomet ? Vous auriez à vous deux purgé la terre de deux grandes sottises. J'avais autrefois conçu de grandes espérances de vous ; mais vous vous êtes contenté de vous moquer de Rome et de moi, d'aller droit au solide et d'être an héros très-avisé. »
On voit que depuis un siècle les sentiments et les désirs maçonniques n'ont pas beaucoup changé. Seulement les maçons italiens, et le galantuomo dont ils se servent, sont moins (wisés que le grand maçon prussien, qui répondait ainsi à Voltaire, de Sans-Souci, le 7 juillet :
c Que le Saint-Père ait fait brûler Un gros tas de mes rapsodies, Je saurai, pour m'en consoler, chauffer à leurs iricendies,..