EXPIÉDITION ROMAINE DE 1849, NAPOLEON ET PALMERSTON
de tout ce qui pourrait leur faire croire que nous les considérons comme un gouvernement régulier, ou leur prêter une force morale dont ils ont été dépourvus Jusqu'à présent ; il ne peut passer avec eux que des arrangements partiels,
c La mission tend en second lieu à empêcher que le rétablissement d'un pouvoir régulier à Rome y soit compromis dans l'avenir par une avetigle réaction. Il faut,, en prévenant le développement de l'intervention exercée par d'autres puissances animées de sentiments moins modérés, conserver plus de place à notre influence particulière et directe. Il faut, en outre, éviter toute parole, toute stipulation propre à/veiller les susceptibilités du saint" siège et de la conférence de Gaëte, trop portés à croire que now sommes disposés à faire bon marché de V autorité et des intérêts de la cour de Rome. . . »
C'était, comme on voit, des instructions en partie double, mais inclinant plus fortement vers le parti opposé au souverain pontife. Cette conduite secrète est indiquée parles premières démarches de L. Bonaparte, député. Elle fut plus accentuée quand il fut parvenu à la présidence, et ne laissa plus de doute lors de sa dictature. Le sens éminemment catholique de la France et le besoin de s'appuyer sur lui mettaient seul obstacle à cette époque à la réalisation de ses projets de mine entière du gouvernement pontifical. Si la censure du conseil d'État à la suite de ce rapport signé de Vivien et de Boulay de la Meurthe se réduisait à ce simple exposé, par considération du dévouement et de la bonne foi de renvoyé Lesseps, n'était-ce pas à cause des instructions secrètes ou verbales données par le président, comme plus tard aux héros de Cas* telfidardo, à Cialdini et Fanti, par l'empereur ?
Mais la philosophie de l'histoire ne demande pas que nous développions toutes ces conséquences, ni que nous suivions toutes les péripéties d'un siège qui dura un mois ; qu'il nous suffise de dire qu'Oudinot, après avoir refusé le secours des espagnols et des napolitains, après avoir renvoyé sain et sauf l'apostat Gavazzi surpris dans le camp français, où il avait pénétré pour assassiner, dit-on, le général même, entra à Rome, malgré tous les eflbrts et les poignards de la Révolution, le 3 juillet, au milieu des acclamations enthousiastes de toute la populatign romaine, et surtout des transtévérins, vrai peuple de Rome, et malgré les protestations du consul anglais Treeborn et de Mazzini, qui en appela Jusqu'à la fin au traité Lesseps. Rentré en France, citoyen romain et patrice, après avoir nommé le général Rostolan gouverneur de Rome, il fut emprisonné au coup d'État pour être resté fidèle à
son serment ; il vit donner le bâton de maréchal au général Vafllant, comme ayant commandé l'expédition romaine, sans qu'il en pût obtenir aucune explication du ministère de ce temps-là, sinon que la nomination secrète du général Vaillant était conditionnelle, et que si le général n'a pas pris le comma/ndement de l'armée, c'est que la condition pour laquelle il lui avait été éventuelle^ ment donné ne s'est pas réalisée (1).
Cette condition, quelle était-elle ? Pouvait-elle être autre que le traité Lesseps et la reconnaissance de la république romaine ? En d'autres termes Oudinot était privé du bâton de maréchal, précisément parce qu'il avait pris Rome, détruit la république mazzinienne et rappelé le pape, malgré le président Louis Bonaparte et son gouvernement.
La lettre à Edgard Ney, écrite (18 août 1849) par le président, et que le général Rostolan empêcha de publier à Rome, en serait une autre preuve évidente, indépendamment des témoignages d'Odilon Barrot et du général Oudinot lui-même. Elle jette un trop grand jour sur ce qui s'est passé et sur ce qui va suivre pour que nous ne la fassions pas connaître ici :
« Mon cher Ney, la république française n'a pas envoyé une armée à Borne pour y étouffer la liberté italienne, mais au contraire pour la régler en la préservant contre ses propres excès, et pour lui donner une base solide en remettant sur le trône pontifical le prince qui le premier s'était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles.
c J'apprends avec peine que les intentions bienveillantes du saint* père, comme notre propre action, restent stériles en présence de pas* sions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à la ren* trée du pape la proscription et la tyrannie. Dites de ma part au général Rostolan qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention.
« Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du pape : amnistie générale, sécularisation db l'administration, code Napoléon^ et gouvernement libéral.
c Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féoda* lité et les germes de la liberté (2) ; il ne sera pas dit qu'en 1849 um«
(1) Lettre d'Odllon Barrot, ancien prâfildent du oonsoil des ministres.
(2) G'est-à-dire deslroction des ôtabliBsemento religieux et spoliation de l'Églks^ despotisme révolutionnaire ou maçonnique ; rbypocrisia ne peu' effacer i'aistoin.
EXPÉDITION ROMAINE DE 1849, NAPOLÉON ET PaLMERSTON 311
armée française ait pu agir dans un autre sens et amener un autre résultat, >
Les instructions données à Edgard Ney par le prince président ne tendaient à rien moins qu'à provoquer de nouveaux mouvements qui eussent renversé le pouvoir temporel du pape (1).
(1) La prenve de co but secret de la mission d'Edgard Ney résulte des faits sui- T&Dts rapportés dans la lettre adressée, dans les premiers Jours de septembre 1849, par le gdaéral Rostolan, aux ministres des affaires étrangères et de la guerre* Cctie lettre a été jusqu'à présent inédile :
fM. lo lieutenant- colonel, après m'avoirlu le contenu de eetto lettre, m'a prié de la foire connaître à l'aunèe ainsi qu'à la population, et de permettre son insertion dans le journal de Rome. J'ai cru devoir refuser, résister à ses instances et à colles qui ont été faîtes depuis; j'ai l'honneur de vous soumettre les motifs de mon refus.
cHien oe m'ayant fait connaître, dans les dépêches du gouvernement, l'existence de la loltre du président do la République, elle ne devait avoir à mes yeux que rtulorité d'une lettre particulière. Quand on a réclamé sa publication, j'ai dû rechercher s'il était opportun de la permetire. Par suite do la conlinuaiion de l'état de siège dans Rome, la position du général en chef avait acquis une importaoco touie politique : nulle noliflcalion par la voix de la presse no pouvait avoir lieu sans autorisation spéciale. L'apparition d'un document imprimé, quel qu'il soit, emporte Implicitement son approbation, et sa signiflcaiion devlont celle d'un acte officiel : il ne m'a pas paru que les instructions du cabinel fussent de doDDeruue pareille importance à la lettre du président de la 'République.
f J'aurais pu engager ma responsabilité sur l'ordre qui accompagnait la lettre de U. Edgard ^fey, si l'état des esprits dans la capitale et l'imminence des évènemeals n'avait rendu sa publication dangereuse pour l'armée oi le gouvernement que nous venions de rétablir.
c Depuis quelque temps les rapports de la police me faisaient connaître qu'une société, dite la Fratellenza, s" éi&il formée à Rome, dans lo but de Iravaillor 1 esprit de l'armée, do gagner les ofQciers et les sous-officiers, de provoquer des démonstrations poliliques contre le gouvernement pontifical, auxquelles auraient pris part les militaires de l'armée française. Je devais doue craindre que la lettre de Moulieur le président de la République, on excitant à un haut degré l'esprit des membres de la Fratellenzaf en montrant à nos ofOciors, à nos soldais, lo rapprochement entre la pensée du chef de l'État et les projols de la société, n'occasioo- Dassenl immédiatement la retraite des cardinaux, celle de tous les foncliouuuires des administralions nouvellement organisées.
€ Par ces motifs, j'ai refusé formellement mon concours pour entrer dans la voie delà DOQvelIe politique qui m'était tracée par la lettre à M. Edgard Noy et celle da président de la République à mon adressa. Monsieur lo /ieuionant-colonel Noy s'adressa directement aux imj^rimeurs, qui lui rofusôroal riusertion, à moins d'uno autorisation du général en chef. Des copies furent faites à la main et colportôos dans quelques lienx publics : le lendemain, la lettre du président de la République était connue dans toute la villo et faisait te sujet do toulos les conversations.
c Lo 29, monsieur de Aayneval vit la commission gouvornomenlale ; lescardinmx lui déclarèrent que, si la lettre du président de la République avait été produiio officiellement, ils auraient vu dans cette dépêche lo blàmo public de la conduite qu'ils avaient suivie, et qu'ils se seraient trouvés dans la nécessité d'y répondre par un manifeste aux populations et d'ubandunucr la capitalo.
t Monsieur lo lieutenant-colonol Ney, ayant été appelé chez moi, m'avoua qu'on l'absence d'antres moyens, il avait donné trois ou quatre copies faites à la main, ot renoQvela ses instances pour obtenir l'autorisation sollicitée depuis son arrivée à Rome.
cAqx raisons déjà exposées, j'ajoutai celle-ci : que, par la publicité de la lettre du président, j'aurais appelé la discussion de l'armée ot son jugemeut sur les •ctM politiqnes et la conduite du chef do l'État ; qu'à côté do ceux qui applaudilaîeot à cette politique, il y en avait qui la trouveraient incomplète, peu réfléchie,et que la discussion attirée sur ce terrain pouvait tout aussi bien amoner de la part àm régiments un blâme, qu'une approbation sans limites de la pensée du pré-
c Monsieur Noy insista ; ses paroles furont assez vives pour laisser percer le fond ^ tt peotée : il voyait dans ma oonduite un acte de désobéissance à un ordre du
312 LA GUERRE A LA PAPAUTÉ . . f
Cette politique machiavélique échoua devant la clairvoyance de MM. de Rayneval et de Corcelles, qui, forts de l'autorité qu*ils tenaient de TAsseinblée, réagirent énergiquement, et surtout devant la loyale fermeté du général Rostolan qui, spontanémenti s'était déjà opposé à la publication de la lettre présidentielle. Il la paya de son rappel et de la privation du b&ton de maréchal, auquel ses services lui donnaient droit.
Le but de Texpédition romaine, dans l'esprit du président et contre le sentiment de la France, était donc un but révolution* naire, le même que s'étaient proposé la république de 93 et le premier empire ; et comme, malgré ses machinations, cette expédition, grâce aux généraux qui la commandaient, était restée, dans son esprit et ses résultats, vraiment catholique, il fallait tout tenter pour les atténuer et les détruire. Ici se rencontrent des mots à double sens, que la philosophie de l'histoire doit éclairdr. On voit déjà que gouvernement libéral signifie gouvernement révolutionnaire ; que Code Napoléon signifie anéantissement de' l'ancienne propriété et d'une législation à laquelle le nom de Dieu et de la religion préside, législation supérieure au Code civil français, comme l'a montré M. Sauzet ; api" amnistie générale est une deuxième prime d'encouragement donnée, après la première, à tous les carbonari. Mais que veut dire ici le mot de sécula/risartion de V administration? Il a été démontré par des relevés incontestables, rappelés par M. F. de Corcelles, que contre 6,836 laïques fonctionnaires, on ne comptait que 289 ecclésiastiques, y compris 179 chapelains de prisons, et 10 attachés au vicariat, et que les officiers de l'armée ne figuraient pas sur ce tableau ; mais comme aucun laïque ne pourrait être chapelain de prison, ni attaché au vicariat, c'est donc seulement 100 ecclésiastiques fonctionnaires contre 6,836 laïques, et en ajoutant les officiers, moins de un pour cent; et dans cette année même, 1849, les 243 employés ecclésiastiques recevaient en traitement 190,316 écus, dont il fau^* drait retrancher la moitié en les réduisant à 100, tandis que les laïques prélevaient six fois plus sur le budget, c'est-à-dire 1,186,194 ccus, sans compter les traitements des officiers. Que signifie donc le mot de sécularisation de V administrationy et que peut-il
président ot affecta de me répéter quMl y allait de ma responsabilité : Vous séries rosponâablo aujourd'iiui, me dit-il, do tout mouvement qui pourrait avoir lieu à Paris. — Je lui répliquai : Le général Ghangarnier saura réprimer, corn me Je le ferai à Home, tout mouvement tenté contre l'ordre et contre les lois, de quelque côté qu'il viouno. — Jo puis donc partir pour Paris? dit alors le lieutonanl-colonol ^f. — Ouii Monsieur, je vous engage à ne pas différer votre voyage. »
signifier, sinon la sécularisation du gouvernement lui-même , ou le pape régnant et ne gouvernant pas, ou ne gouvernant que par un vicaire, le roi de Piémont, comme le proposera plus tard au congrès de Paris Cavour lui-même, alors grand maître de fOrient d'ItaUe
Vlll — LâE PLAN DE PaLMERSTON POUR LA RECONSTRUCTION
DE l'Europe.
Mais pour mieux comprendre tout le plan maçonnique européen, et avoir la clef de toutes ces hypocrites équivoques et de Ions les faits que nous allons voir se dérouler, il nous faut révéler ici le programme dressé quelques mois avant par le Grand- Orient des Orients, lord Palmerston, et qu'il fit publier à cette époque dans un journal placé sous sa direction en l'enveloppant de considérations historiques et diplomatiques plus ou moins fantaisistes.
La lettre àEdgardNey est du 18 août 1849, et le programme publié dans le journal même de la Maçonnerie, le Globe^ est du 12 mai 1849. Voici ce programme :
t n est à craindre que les événements de Tannée précéden!;e (1848) n'aient été que la première scène d'un drame fécond en résultats plus karges et moins pacifiques. L'échafaudage dressé par le congrès do Vionnc était si arbitraire et si artificiel, que tous les hommes d'État à opinions libérales voyaient bien qu'il ne supporterait pas le premier choc de l'Europe (1).
c Tout le système établi par le congrès était en pleine dissolution, et tord Palmerston a agi sagetnent lorsqu'il n'a pas voulu prêter son concours pour opposer une digue aux vagues envahissantes.
c Le plan qu'il a formé est celui d'une nouvelle configuration de rSorope, l'érection d'un royaurHie allemand vigoureux, qui puisse ôtre
(1] La plupart des hommes d'État qui avaient ôlevô cet échafaudage étaient pourtant de hauts maçons, et voilà pourquoi de vastes provinces catholiques avaient élé annexées & dea États proleelanls ou schismatiques : la Pologne à la Russie, les prorinees rliénanes à la Prusse, le Porrentruy à Berne, le Ghablais à Genève, la Belgique à la Hollande. Mais ce n'était point assez. L'Italie était restée catholique* « la papauté, quoique non sans efforts, avait retrouvé l'intégrité de ses États.
31 i LE PLAN DE PaLMERSTON • / • « » ^
un mur de séparation entre la France et la Russie, la créaUon d'an royaume polonais-magyare destiné à compléter Tœuvre contre le géant du nord, enfin un royaume de l'Italie supérieure dépendant de la maison de Savoie. On a souvent reproché à Palmerston d*avoir négligé Talliance de rAutriche ; mais ici ces accusateurs devront encore lui rendre justice. L'alliance de TAngleterre avec l'Autriche n'a jamaie reposé sur une communauté de principes ; elle existait simplement parce que l'Autriche était la représentation principale et comme rincarnation de la nation allemande.
« Depuis la paix de Westphalie jusqu'à celle d'Aix-la-Chapelle (1648-1748), l'Autriche s'est trouvée être le centre de l'unité allemande. Mais lorsque l'épée de Frédéric eut reculé les limites de son royaume qui était naguère l'électorat de Brandebourg ; lorsque les vrais allémands eurent reconnu dans ce guerrier le représentant réel de leur force et de leur nationalité, la Prusse devint sur ce continent l'alliée naturelle de l'Angleterre. L'amour-propre seul et la timidité de Geor» ges III firent obstacle à ce que l'alliance de la Prusse et de l'Angleterre fût notre bouclier dans la guerre américaine.
« Ce que l'Autriche fut au commencement du siècle dernier, ce que la Prusse devint plus tard, l'Allemagne peut l'être également, qu'elle ait sa capitale à Berlin ou à Francfort. Si lord Palmerston réussit à consolider cette alliance naturelle et à la renforcer par une entente cov'^ diale avec la France, il aura prouvé jusqu'à quel point il est en réalité le diplomate le plus habile qu'ait vu naître cette époque (1). j
Qu'on ne s'étonne pas de voir lord Palmerston se servir d'un article de journal pour communiquer ses desseins aux affidôs des sociùlés secrètes ; le procédé lui était habituel, comme le lui a reproché un peu plus tard lord Normanby àpropos d'un autre fait: « Depuis quelque temps nous avons eu un autre exemple de cet « oiiblL dans lequel on se complaît lorsqu'il s'agit d'un diOTérend « bien plus extraordinaire encore. On a remarqué, dès le début (c du cabinet actuel, qu'il existait dans son sein je ne sais quel in- (c termédiaire mystérieux chargé de faire connaître au monde, « non-seulement ce qu'il fait dans ses conclaves les plus secrets, « mais même ce qu'il pense, mais même pourquoi ilapensé (2).» Il donnait ainsi le mot d'ordre à ses complices, sans se découvrir personnellement.
Les deux chapitres suivants vont nous faire assister à la réalisation du plan de Palmerston.
(1) Eckerl 8 pea apr6s roproHuit cet articio si important dans ton ouvnge, la Franc-maç(m%eHe dant ta véritable ngnificalion, Trad. franc. doGyr» LIègs, 1854, t. lï, p. «i6-247.
(2) Le Cabinet anglais, Cltalie et le Congrèe, (rad. par Audley, Paria, 1860.