III. — La guerre de Crimiêb
Le plan que lord Palmerston faisait esquisser dans le Globe du 12 mai 1849 et qui 'comportait Tuaité de T Allemagne sous la Prusse, la création d'un royaume polonais-magyar et celle d'un royaume de l'Italie du nord, sous la maison de Savoie (liv. II, chap. 9, S 7 i^ fi^y avait échoué devant les forces de la Russie et les résistances monarchiques, vigoureuses encore, de l'Autriche. Pour reprendre l'œuvre du programme maçonnique ou résolut de tourner toutes les forces françaises et anglaises contre la Russie, et de leur associer les forces piémontaises, puisqu'on fin de compte le Piémont avait une si large place dans les profits du programme. Comment expliquer autrement cette ingérence du Piémont contre la Russie, de laquelle il n'avait jamais eu à se plaindre, qui l'avait au contraire si efficacement conseillé et protégé sous le premier empire et au congrès de Vienne ? « Nous ferons repentir la Russie, m'avait dit encore Misley, d'avoir tant fait contre nous en 1848, et si nous pouvons la séparer de l'Autriche, nous ferons passer ensuite celle-ci par où nous voudrons. »
Le .prétexte de la guerre était tout ce qu'il y avait de plus futile, une lutte d'influence à Jérusalem entre les rites grec et latin, dont se souciait fort peu l'Angleterre et à laquelle tenait encore moins le Piémont, prétexte même qui disparut bientôt devant des concessions réciproques, et qui vit pourtant, fait inexplicable si Ton voulait le considérer comme une raison ou une cause, se succéder pour y succomber trois ambassadeurs, MM. de La Cour, de La Valette et Baraguay-d'Hilliers, sacrifiés, dit-on, à l'ambassade anglaise.
Briser l'entente que l'empereur Nicolas avait rétablie entre les grandes puissances, avec l'Autriche notamment, tel était le but poursuivi. Sans cela la révolution italienne et la révolution allemande étaient impossibles. C'était l'opération préliminaire indispensable.
Deux écrivains, placés à des points de vue divers, ont fait remarquer tout ce qu'avaient eu d'anormal la conduite de la guerre de Crimée, le choix de Sébastopol comme point d'attaque et TaiDandon de campagne du Danube.
LA GUERRE DE CrIMIÎE 325
M. Urquhart a signalé la façon mystérieuse dont Palmerstoa dirigeait les plus importantes opérations, n'en faisant part qu'à un seul de ses collègues du cabinet, forçant les autres à accepter ce silence, ayant le champ d'action complètement libre grâce à l'abstention inexplicable des chefs de l'opposition tory (1), et disant épigrammatiquement à la chambre des communes en parlant de l'entente cordiale avec la France : « Les deux pays n^ont gu^unseul et même cabinet, dont quelques msmires habitent les rives de la Seine et les autres celles de la Tamise (2) /// » En portant la guerre en Crimée, contre l'avis de tous les généraux, Palmerston, dit M. Urquhart, suivit précisément le plan que lui aurait
(1) Lord Normaoby signale, comme M. Urquhart^ cette étrange attitude dos chofs des tories. Los influences maçonniques l'expliquent suffisamment. Elles ont été presque également puisssanlcs chez les tories, jusqu'à ce que M. OisraëU en soit devenu lo leader incontesté.
(2) li'étroite dépendance dans laquelle Napoléon III est toujours resté vis-à-vis de Palmerston et de l'Angleterre s'est révélée par une multitude défaits, et notamment par la façon dont il a imposé à la France, en 1860, par un coup d'autorité, unchangemont do régime commercial, qui répondait aux intérêts de l'Angleterre, mais qui n'était pas ainsi apprécié généralement en France.
M. Méline, dans la discussion du tarif général des douanes, a révélé à la Chambre (séanco du Z Tévrier 1830] les graves accusations que les procès-verbaux , Jusqu'ici restés secrots^ des conférences entre les plénipotentiaires chargés d'arrêter les tarifs douaniers sur les basos du traité du 23 janvier 1860, font peser directement sur Napoléon III. c II apparaît, a-t-il dit, que, si M. Rouher défend vigoureusement les intérêts de l'industrie française en face de M. Richard Gobden, il finit toujours par céder ; sur toutes les questions c'est l'industrie française qui est battue. Quand on consulta attentivement ces procès- verbaux, on reconnaît que ce n'est pas la faute de M. Houher, mais la faute d'une volonté tupérieure qui dominait ia tienne et qiU a
dicté les tarifs de certaines de nos indtutries M. Gobden, sans vouloir discuter,
opposait sans cesse aux plénipotentiaires français des engagements qui auraient été pris vis-à-vis de lui.... On négociait pour la forme avec M. Rouher, mais on avait des entretiens particuliers avec Vempereur, et c'est là qu'on fixait les droits. »
L'oubli du sentiment national chez Napoléon UI était poussé encore plus loin, comme on en peut juger par la conversation suivante qu'eurent quelques anglais avec lui en 1862, et qui a été ainsi rapportée par M. Shaw Lefebvre devant la national association for the promotion of social science & Liverpool, le 11 octobre 1876. Une commission, dont il faisait partie, avait été chargée de négocier à Paris ane convention de pèche entre la Grand^-Dretagne et la France. Les commissaires, ayant obtenu une entrevue avec l'empereur, saisirent l'occasion de s'élever contre les tarifs en vigueur ; Napoléon III leur dit qu'il partageait leur sentiment à cet égard, c mais en ajoutant que les pécheurs formaient une population fort ignorante c et complètement placée comme telle smu l'influence et la direction spéciale des pré" « très. La question de réduire les droits sur le poisson avait été portée devant le c Corps législatif; mais les cléricaux avaient alors créé une telle agitation en f faveur de leurs clients que force avait été à son gouvernement de faire retraile. • tl! (Cité par lo Journal des Économistes do Janvier 1877. p, 46).
conseillé la Russie elle-même. L'affaiblissement de l'empire du nord n'était donc qu'un prétexte : le but réellement poursuivi était ailleurs (1).
L'autre appréciation émane du prince Napoléon lui-même, qiii, par des motifs de famille connus de tous aujourd'hui, était en rivalité continue avec son cousin et qui pendant tout son règne s'est posé vis-à-vis de lui comme le surveillant de l'exécution du programme révolutionnaire accepté au couvent de 1852.
Désirant la plus prompte réalisation, il était grand partisan de la campagne sur le Danube, qui eût tout de suite pris le caractère d'une guerre révolutionnaire. Il avait accepté de prendre part à l'expédition , comptant que les provinces danubiennes seraient choisies pour théâtre d'opérations et que de là on tendrait la main à une insurrection en Pologne et en Hongrie.
Le plan ayant été brusquement changé, le prince Napoléon se retira et publia à Paris en 1855 une brochure, d'où nous extrayons les passages suivants :
« Lorsque M. de Bruck — (un des grands correspondants du Saint-Simonisme, internonce alors à Gonstaniinople) — vit passer dans lo Bosphore les troupes anglo-françaises se rendant en Bulgarie, sa résolution fut bien vite prise. Il précipita le dénoûment des négociations entamées entre lui et Reschid-Pacha, et le traité entre l'Autriche et la Turquie fut signé le 20 juin. Le texte définitif en fut soumis au maréchal Saint- Arnaud qui le renvoya à l'internonce sans aucune observation. Dès le 49 juin le fait était connu à la Bourse, et à la même date une dépêche partait de Vienne, annonçant la très-prochaine évacuation des principautés par la Russie.
c Plus étaient grandes dans le présent les obligations que l'Autriche avaient contractées en 1849, plus grande aussi était son impatience de s'affranchir d'une gratitude qui faisait peser sur elle une sorte de protectorat qu'elle subissait comme une humiliation (2) . On voulait faire réaliser de nouveau la parole du prince Schwartzemberg : Nous étonnem rons un jour le monde par la grandeur de notre ingratitude,
« Mais cette alliance offrait aussi plus d'un danger, danger sérieux ôt difficile à éviter complètement. Aussi nous avons vu avec quelle lenteur cette adhésion promise dès le début à la France et à l'Angleterre s'est dessinée ouvertement et au grand jour. C'est que TAutriche subor-
(1) y. son instracUve brochure, La force navale tuppriméepar Us jmiuameee «aritimes^ guerre de Grimée (Qrenoble, Baralier, 1873.)
(2) Au jngemoot partout répété de la Franc-maçonnerie, qui avait tant d'intérêt à la détruire.
LA GUERRE DE GrIM^E
donnait cette adhésion à des conditions qui devaient la rendre inaocep- ^le et la compromettre aux yeux des gens sensés en France et en An« S^etcrre. Elle n'entrait dans la lutte que pour en modifier essentielle- ^6Qt k caractère, les vues et la conduite, et pour substituer à la défense ^^ principe de l'indépendance et de la liberté une guerre politique sans ^ncipe, sans raison d'être, d'un caractère mal défini, et d'une issue impos* ^^^ à prévoir.
. * L'Autriche voyait un danger inévitable dans le voisinage des uni«
^^es français sur les frontières hongroises et à une distance peu éloi<*
^ de la Polo^e. Ce voisinage pouvait donner au parti national hon«
0^^ des espérances et provoquer des soulèvements assez puissants pour
ébranler dans ses racines Tarbre à peine replanté de la monarchie autri*
chienne. Déjà les émigrations hongroises et polonaises étaient en mou*
veinent ; elles formaient des légions destinées à se joindre aux puissan-
ces alliées et à combattre le czar, dans lequel elles voyaient la
personnification de l'absolutisme et de la tyrannie. Au milieu môme de
Vannée française, il y avait des réfugiés hongrois et polonais. Or, ce
que l'Autriche voulait éviter à tout prix, c'était l'apparition d'un drapeau
français sur les frontières hongroises ; c'était l'agitation qui en pouvait
résulter dans des provinces toujours prêtes à se soulever. Son adhésion
était à cette condition, nous l'avons dit ; elle devait être inacceptable.
c Et cependant elle fut acceptée. 9
Telles étaient les raisons des subordonnés des grands maîtres <iui avaient déterminé le plan primitif dans lequel on supposait l'Autriche fidèle à la Russie ; mais maintenant TAutriche détachée de la Russie, la Prusse neutralisée par là même, on éta^it ^nré d'une victoire, qui pourtant a tant coûté aux quatre coali- ^} et qui se serait sans aucun doute changée en désastre, si l'Autriche, la Russie et la Prusse fussent restées unies. A ces puissances serait même venue se joindre Topiniou conservatrice de ^ les pays, et c^était la mine incontestable du nouvel empire français.
Le mouvement en Hongrie et en Pologne était déjà fort avancé. ^ fameux Félix Orsini avait été chargé de le préparer. Parti de Londres avec les instructions de Kossuthet de Mazzini, il avait pow^d P<^ Turin, puis traversé toute l'Autriche et avait déjà établi son quartier général à Hermanstadt, en Transylvanie, où il prenait le nom de Georges Hernagh. C'est sur ces entrefaites que l'affaire avec rAutricbe se noua. Désigné de Londres au gouvernement autrichien, Orsini fut immédiatement arrêté ; mais on ne l'aban- (loDoapas à la justice de l'Autriche. Incarcéré, pour la forme sen-
lement, à Mantoue, il put dans sa prison de quelques jours rece* voir ses amis ; il en sortit peu après et put traverser Paris eu toute sécurité (1).
Mais reprenons le mémoire du prince Napoléon :
« La douleur que la notification du traité du 20 juin causa parmi les généraux et les officiers supérieurs de l'armée fut indescriptible. Le prince Napoléon en manifesta l'indignation la plus vive. Le général Bosquet proféra le mot de trahison. Le général Canrobert, qui suivait le système des ménagements, en exprima son déplaisir. Les turcs n'y comprirent absolument rien. Les anglais se turent et ne manifestèrent point leur opinion. Le maréchal St-Arnaud seul était radieux : on eût dit, à la satisfaction qu'il manifestait, que ce traité déplorable était son œuvre. Il en fit ses compliments à Reschid-Pacha et renouvela à M. de Bruck les félicitations qu'il lui avait déjà présentées sur l'attitude de plus en plus dessinée de son gouvernement.
« Le prince (Napoléon) avait d'un autre côté beaucoup à souffrir du spectacle des intrigues dont tous les fils venaient aboutir à Gonstantinople dans le cabinet du ministre des affaires étrangères. Le prince était minutieusement instruit de tout ce qui se passait à Paris, à Vienne et au Divan. Il recevait de France des lettres bien informées qui lui représentaient l'obstination de l'empereur comme invincible, et son aveuglement comme incurable.
« Il suivait de près dans la capitale de la Turquie toutes les démarches du maréchal et il connaissait son intime participation à la déplorable politique dans laquelle il s'engageait. Le prince partagea pendant quelques jours le découragement général, et dès cette époque il demanda formellement son rappel. Il lui répugnait de prendre part plus longtemps à une lutte dont il était impossible de prévoir l'issue et au fond de laquelle les plus clairvoyants n'aperçurent que déceptions. On * ne songeait point encore au désastre. La demande du rappel présentée en bonne et due forme ne fut point accueillie. L'empereur lui fit une réponse pressante, où il invoquait le nom de la famille impériale et Thonneur de la France. Le prince Napoléon resta (2).
« Au commencement de juillet l'expédition de Grimée commença à être mise sur le tapis. L'idée de cette expédition n'était point née en Orient ; elle venait directement de Paris, après avoir passé par Vienne et par Londres, où elle avait été accueillie avec une extrême faveur.
c A Vienne on atteignait d'un coup le but que Ton s'était proposé, celui d'éloigner les troupes occidentales du Danube et de les engager
(1) Cet épisode si caractéristique est raconté tout au loDg par Frosty Thê Socktia ofthe European BevohMon^ t. II, p. 188 à 194.
(2) Ce ne fat ou'an peu plus tard> sar l'ordre de son père, qu'il revint
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dans une aventure. A Londres, l'idée de prendre Sébastopol et de dé« traire la marine russe dans la mer Noire faisait tressaillir les négo^ dants de la cité et les actionnaires de la Compagnie des Indes (!}.
« C'est dans le cabinet des Tuileries que naquit, nous le répétons, l'idée de cette expédition ; elle fut conçue dans la solitude (2).
c L'empereur passa de longues heures à élaborer le plan et il l'en* Toya à Gonstantinople entièrement écrit de sa main et sans l'avoir préa* lablement communiqué à personne. Il se défiait des observations que le maréchal Vaillant n'eût pas manqué de présenter et qu'il eût supportées a^ec impatience.
f Des ordres arrivèrent de Paris de presser l'expédition, et c'est après la réception de ces ordres que le maréchal Saint-Arnaud revint de Gonstantinople à Varna et réunit le conseil de guerre. Le maréchal présidait le conseil ; il avait préalablement fait part au prince Napoléon et aux généraux Canrobert et Bosquet du plan convenu entre lui et l'empereur; c'était le plan élaboré par Napoléon III lui-môme ; il était daté de Biarritz ; car c'est de là qpi'à cette époque critique Napoléon III en* Toyait ses ordres et datait ses proclamations.
« Le maréchal exposa au conseil l'idée de l'expédition. Il en fit ressortir les avantages pour la politique anglo-française, il en analysa le plan tel qu'il l'avait reçu de Paris, tout formulé.
t Tous les regards se tournèrent vers le général Raglan. Il avait le front soucieux, et son regard exprimait depuis quelques minutes toute l'incrédulité de son esprit. Il objecta le défaut de notions sur les forces russes et sur l'état de la place du côté de terre ; les routes, les rivières, les obstacles naturels étaient inconnus ; c'était un mauvais champ de bataille.
« Le vice-amiral Hamelin y mit plus de passion. Selon lui l'expédition entreprise dans de semblables conditions ressemblait beaucoup à une aventure. Le prince Napoléon prit alors la parole qu'il garda près de troi s quarts d'heure. Nous devons dire qu'il exprimait à la fois son opinion et celle du général Bosquet et du duc de Cambridge avec lesquels i 1 s'était entendu la veille.
c Le prince repoussait l'expédition dans son principe, dans son exécation, d'une façon absolue. L'autorité de l'empereur était sans doute
(1) Palmerston éUdt enchanté do cacher le plan maçonnique le plus hardi der^ liera nn intârât tout anglais en apparence, bien persuadé que, la Russie abattue, les (teeiDB de la haute Maçonnerie ne trouveraient plus d'obstacle.
(2) Lord Pahnerston ne se laissait pas mener ainsi. M. Urquhart, dans la brochure àiée plus haut, af&rme énergiquement que Palmerston fut l'auteur de ce plan cou* tarte exclusiyement entre lui et Napoléon III. L'intermédiaire de leur communica- Uon était sir JohnBurg07ne,undesconfldents de Napoléon IIL C'est sous le patronage de ce personnage que Napoléon III plaça en 1871 son essai de Justification de sa conduite militaire à Sedan comme souvenir d'un ancien complice en maoon-
Irès-grande en la matière, mais l'empereur à Biarritz n'était pas en me*
sure de se rendre compte des difficultés pratiques de l'entreprise Le
véritable champ de bataille des armées alliées, c'était le Danube ; après le Danube, le Pruth. On se trouvait là dans un pays riche et fécond, au milieu d'une population sympathique. La présence des alliés sur les frontières de la Hongrie, à soixante lieues de la Pologne,^ les rendait maîtres de la situation ; la guerre dominait la diplomatie et faisait la loi à Vienne et à Berlin.
« Le maréchal St- Arnaud fut très-vif dans sa réplique au prince, et fit quelques allusions mordantes à ses idées et à ses relations bien connues. Le général Ganrobert appuya le projet, et en fin de compte les quatre opposants qui restèrent furent le vice-amiral Hamelin, le viceamiral Dundas, le duc de Cambridge et le prince Napoléon (1). »
On sait le reste ; de Fenvoi de la flotte de Toulon à Salamine, 22 mars 1853, à la prise de la tour Malakoff et à la chute de Sébastopol, 8 septembre 1855, il s'était passé plus de deux ans. Des combats glorieux sans doute pour nos soldats, mais deux emprunts successifs, en France seulement, de 500 et de 750 millions, sans compter les budgets annuels de deux milliards chaque année , des pertes immenses en hommes, en chevaux et en matériel, l'Autriche à jamais détachée de la Russie, furent le prix et Ja gloire de cette expédition maçonnique.
Le congrès de* Paris, qui s'ouvrit bientôt pour le traité de paix, va nous en dire le reste, et faire ressortir tous les avantages qu'en retirèrent TAutriche et le monde catholique et chrétien.