IV. — La guerre d'Italie
L'expédition de Crimée avait été si bien une simple opération préliminaire que, dans le congrès même où fut rédigé Tiostrument de paix , Ton commença la campagne révolutionnaire et diplomatique qui devait aboutir à la guerre d'Italie et à la constitution de Tunité itaUenne sous le sceptre de Victor-EmmanueL
(1) De la eonduiU de la guerre â^ Orient, Expédition de Crimée, Mémoire adreui nu gouvernement de Sa Majesté V Empereur Napoléon III^ par un officier gémérai, tt'vrier 1855. p. 3 et suiv. 21, 26, 29, 33, 35, 42.
LA GUERRE D^ItALIE 331
La maison de Savoie avait en effet accepté le fruit empoisonné que les sociétés secrètes offrent aux princes, mais que la maison de Bourbon a toujours repoussé. Comme le tentateur, la Révolution lui promettait des royaumes, si elle consentait à l'adorer.
Charles-Albert, engagé de longue date dans les sociétés secrètes, avait commencé cette trahison en se prêtant en 1821 à la première insurrection descarbonari ; puis, en 1847, il était revenu aux complices de sa jeunesse et s'était lancé dans la guerre révolutionnaire que termina la défaite de Novare (1). Ses tristes exemples pesaient sur son fils, quoiqu'il n'ait jamais perdu la foi relig:ieuse. Quand la pieuse princesse qui était son épouse fut morte, il fut livré sans contrepoids aux influences révolutionnaires. Dès lors Cavour, gouvernant sous son nom, put engager le Piémont dans la guerre de Crimée pour pouvoir poser ensuite la question italienne au congrès de Paris (2).
Ce fut au commencement de 1856 que se fit l'ouverture du congrès de Paris , sous la présidence du ministre des affaires étrangères de France, Walewski. Le premier sacrifice fait à la Turquie, et il dut peu coûter aux vainqueurs maçonniques, fut la croyance fondamentale de la chrétienté. Tous les traités faits en son nom et de temps immémorial se stipulaient au nom de la Sainte Trinité ; on se contenta du nom de Dieu pour faire honaeur à la Turquie et à Allah; Mahomet est son prophète / On ferma ensuite la mer Noire à la Russie, et on garantit au grand turc l'indépendance de son administration et de son gouvernement à rintérieur, et l'intégrité de son territoire et de ses frontières à l'eitérieur. On y stipula aussi que le sultan élèverait son pouvoir au-dessus du Coran et de tous les cultes en les protégeant tous également sans en suivre aucun, ce qui est proprement la sécularisation moderne de tou^ les gouvernements^ ou VÉtat fait Dieu^ au
(1) Sur le rôle révolutionnaire et lei engagements de Charles Albert avec les sociétés secrètes, y.Ttinmas Frost, Secret Societie$, et surloat un passage très-curieux des mémoires de Grétineau-Joly dans l'ouvrage de M. Maynard, Crétineau-Joly^ sa «iepoiirigiié, p. 364-373.
(2) La récente publication de la correspondance de Cavour avec Louis Gibrario (Le comte Louit Cibrario et ton tempt) contient une série de lettres de Cavour datées de Windsor Caslle et de Paris, en 1855 et 1856, pendant le congrès, reniannant beaucoup de détails sur lea intrigues nouées alors entre lui, Palmerston et fiapoléon III. En février 1855, Cavour écrit que Napoléon III ne veut pas enoore lûnr poser la question italienne parce qu*il attend U naissance d'un enCant dont tt vfot, par poiilique, que le pape soit le parrain.
nom de la Maçonnerie (1). Si le pape,* comme roi, en eût voulu faire autant, peut-être Taurait-on assimilé au grand turc ; mais dans l'impossibilité de ramener là, le congrès de Paris, après avoir ainsi, au nom du dieu mahométan, garanti tous les genres d^ndépendance et d'inviolabilité à la Turquie, ouvrit, contre Rome et la papauté, la longue série de protocoles de tout genre cpie la diplomatie maçonnique n'entend clore que par la destruction de la papauté elle-ménie.
Le 27 mars, dit M. de Corcelles, M. le comte de Cavour, Grand-Orient du Piémont maçonnique, assisté de M. de Villamarina, avait remis aux ministres de France et d'Angleterre une note verbale réclamant dans le gouvernement du saint-siège Vintcrven' tion des puissances qui vont se réunir en congrès.
Impuissance du souverain pontife pour gouverner son peuple ; danger permanent du désordre dans le centre de l'Italie ; extenr sion de la domination autrichienne bien au delà de ce que les traités de 1815 lui ont accordé; telle était la thèse qui se terminait par ces mots :
« S'il y a un fait qui résulte clairement de l'histoire de ces dernières années, c'est la difficulté, disons mieux, Timpossibilité d'une réforme complète du gouvernement pontifical, qui réponde aux besoins du temps et aux vœux raisonnables des populations.
« Il est évident, ajoute le comte de Cavour, que la cour de Rome luttera jusqu'au dernier moment contre l'exécution de ces deux projets. On conçoit qu'elle puisse se prêter, en apparence, à l'acceptation des réformes civiles et môme politiques, sauf à les rendre illusoires dans la pratique ; mais elle comprend trop bien que la sécularisation et le Code Napoléon introduit à Rome, là même où l'édifice de la puissance temporelle repose, la saperaient dans sa base et la feraient crouler en lui enlevant ses appuis principaux : les privilèges cléricaux et le droit canon. Cependant si l'on ne peut espérer d'introduire une véritable réforme dans le centre môme où les rouages de l'autorité temporelle et spirituelle sont tellement confondus qu'on ne saurait les séparer complètement sans courir le risque de les briser, nous croyons qu'on le peut dans les Légations, à condition de séparer de Rome, au moins administrativcment, cette partie de l'État. Sans nous flatter qu'une combinaison de ce genre puisse DUBER éternellement, nous sommes d'avis qu'elle pourrait suffire pour
(l) On se souvient de la médaille gravée sur Tordre de Napoléon III. représenlant au milieu Napoléon III, et au-dessus do sa tôte : Catholicisme ; à la droile, Victoria, reine d'Anglelerre, avec : ProtettantisrM, au-dessus ; puis h gauche, le sultan» et au-dessus : Mahométitme, et ayant pour exergue : Dieu les protège tous t
LA GUERRE d'ItALIB 333
longtemps au but qu'on se propose : pacifier ces provinces, donner une sa^ tisfqciion aux besoins légitimes des peuples, et par cela môme assurer le gmaemement du saint-siège sans la nécessité d'une armée étrangère per* manente. i
Suit tout le projet :
c Princîpanté apostolique sous la haute domination du pape, mais régie par ses propres lois, ayant ses tribunaux, ses finance^ son armée, gouYemée, avec des ministres et un conseil d'État, par un vicaire ponti' féal Icâque, nommé pour dix ans ; une troupe indigène immédiatement organisée au moyen de la conscription militaire ; exécution de ces mesures coQ&ée à un haut commissaire nommé par les puissances, et-au gouTernement français, dont les troupes remplaceraient temporairement celles de T Au triche dans les Légations. »
Le comte de Clarendon, rendant compte, le 7 juin, à la chambre des lords, de Taccueil fait à ce mémorandum du comte de Cavour et de son collègue, s'explique en ces termes :
t U plénipotentiaire français et moi nous nous sommes accordés à pen** ser que, la question ayant été complètement discutée avec le plénipotentiaire sarde dans les nombreuses entrevues, il n'était pas nécessaire de faire une réponse par écrit. La note du 27 mars, que je dépose sur le bureau, était par le fait la demande de porter la question de l'Italie devant le congrès qui devait s'assemhler à Paris. La meilleure réponse à cette note était de faire ce qu'elle demandait, et la question de l'Italie a été fanise au congrès (1 ) . »
C'était la reprise à nouveau de la vieille querelle du Directoire et du premier empire contre la papauté, c'était la suite de la lettre à Edgard Ney ; on y retrouve le même thème, les mots mêmes de sécularisation et de Code Napoléon, et pour couronnement la même hypocrisie, sceau obligé de tous les actes maçonniques.
Le 8 avril, le comte Walewski pose donc le premier, au sein du congrès et au nom du gouvernement français, la question romaine et italienne, d'où s'envolent aussitôt, ajoute M. de Corcelles, comme de la boîte de Pandore, tous les griefs du Piémont et de l'Angleterre. En vain le baron de Manteuffel, ambassadeur de Prusse, demanda si de tels avis n'étaient pas de nature à susciter V esprit d'opposition et des mouvements révo^ lutionnaireSy au lieu de répondre aux idées qu^ on vaudrait réa- ^ avec une intention certainement bienveillante.
[\) Correspondant, 25 Juillol 1856, p. 656 et suiv.
â3^) LX DESTRUCTION DU POUVOIR TEMPOREL DU PAPU
En vain Tanibassadeur d'Autriche objecta que la congrès n'avaU pas été convoqué pour faire connaître à des souverains indé' pendants desyomx relatifs à leur organisation intérieure (1).
En vain bientôt après le prince Gortschakoff devait écrire une circulaire à tous les ambassadeurs de Russie, où on lisait :
oc Nous ne commettons contre aucune des puissances européennes rinjustice de supposer qu'il ne s'est agi alors contre nous, quand on a invoqué le respect du droit et l'indépendance des gouvernements, que d'un mot d'ordre de circonstance, et que le combat fini, chacun s'est cru en droit de prendre une voie conforme à ses intérêts et à ses calculs propres. Nous n'accusons personne de s'être servi de ces grands mots comme d'une arme dont on avait besoin pour le moment, afin de donner une plus grande extension au théâtre de la guerre, et qu'on dépose ensuite dans la poussière de l'arsenal... Moins que jamais il est permis aujourd'hui en Europe d'oublier que les souverains sont égaux entre eux, et que ce n'est pas l'extension du territoire, mais la sainteté des droits do chacun qui règle les rapports qui doivent exister entre eux. Vouloir obtenir du roi de Naples des concessions quant au régime intérieur do ses États par voie comminatoire, ou par des démonstrations menaçantes, c'est se substituer violemment à son autorité, c'est vouloir gouverner à sa place, c'est proclamer sans fard le droit du fort sur le faible (2).
Ce n'étaient là que des mots, pleins de sens et de justice il est vrai, mais auxquels les actes et les signatures mêmes au congrès ne répondirent pas.
La dépêche du prince de Gortschakoff était-elle Texpression réelle de la politique du chancelier, ou bien était-elle simplement une de ces manifestations ostensibles destinées à tromper le souverain même au nom duquel elles sont écrites et destinées à' rester lettre morte ? Cette dernière supposition parait plus vraisemblable quand on a suivi le développement de la politique du chancelier de Russie dans les vingt-quatre années suivantes. M . Urquhart a rappelé fort à propos, dans sa brochure ci-dessus, Tarticie suivant publié en 1868 dans la Gazette de Moscou, journal officiel de l'empire : « Il est nécessaire pour la Russie que rilalie « soit unie, mais elle ne peut Tétre qu'à Rome, sa capitale natu-. « relie. La chute du pouvoir temporel n'cst-elle pas le triomphe « de l'orthodoxie (l'Église russe) à Rome même ? Oui, c'est avec
(1) Corretpondanty 25 Juillet 185G, p. 658 et suiv.
(2) Gazette de Cologne, circutaire du prince Oorlschakoff, 2 sept. 1856.
tA GUERRE dItâLIE 335
« un intérêt pins haut que celui de simples spectateurs, que nous « examinons ce point culminant de l'histoire d'Italie. »
Plus que jamais, pour ne pas être égaré par les dépêches diplomatiques, il faut distinguer, comme le disait M. de Maistre, entre la maison et le cabinet, entre les souverains légitimes et leurs ministres dont ils sont souvent les premières victimes. Mais revenons au congrès de Paris.
« Le comte de Clarendon, discourant ensuite pour l'Angleterre, reconnut d'abord en principe qu'aucun gouvernement n'a le droit iHntervenir dans les affaires intérieures des autres États, mais qu'il est des cas où l'exception à cette règle devient xm droit eXyxn devoir; selon lui, ce cas extrême se présente assurément pour le gouvernement pontifical, puisqu'il se plaint de l'état de siège de Bologne, des brigandages de la campagne; il déclare que si l'on ne porte pas remède aux justes causes de mécontentement^ on rendra permanent un système aussi peu honorable pour les gouvernements que regrettable j?ot^ les peuples i il prend enfin pour le compte de l'Angleterre le projet de séparation laïque des Léga* lions, exposé dans la note sarde, sans toutefois nommer l'auteur.»
€ M. le comte de Cavour succède et juge à propos devant les puissances réunies de ne rien ajouter à la mise en scène de ses propres idées, de se taire sur le mémorandum qui a provoqué tous ces débats. N'était-ce pas cependant l'occasion d'expliquer comment sa note du 27 mars pouvait assurer le gouvernement temporel de la papauté, en même temps qu'on alléguait son incurable mauvaise foi, son impuissance absolue ; comment, s'il ne pouvait répondre pour toujours de l'efficacité de son remède, il croyait devoir le proposer à la perpétuité de l'Église ? » Il aurait dû prouver au moins comment un cougrès d'ambassadeurs sans pouvoirs de leurs souverains, sans la présence même d'aucun envoyé de la puissance qu'on voulait mettre ainsi en tutelle et détruire par morceaux, avait le droit et le pouvoir de changer ainsi le droit des tiers et de renverser de fond en comble tout le droit des gens, sans parler même de la morale de l'Église et de la religion, contre lesquels étaient dirigés tous ses coups.
Mais la question était passée des souterrains maçonniques au giand jour d'un congrès, et le comte Walewski résume ce qu'il vient d'entendre et de dire eu déclarant :
« 1* Que les plénipotentiaires autrichiens se sont associés au VOBU exprimé par les plénipotentiaires français, de la double éva-
ââ6 LA DESTRUCTION Î)U t^OUVOIR TEMPOREL DU i»Af>È
cualion des ÉUts pontificaux, aussitôt que faire se pourra sans inconvénient pour la consolidation de l'autorité du saint-siège ; 2^ que la plupart des plénipotentiaires n'ont pas contesté l'efficacité des mesures de clémence prises d'une manière opportune par les gouvernements de la péninsule italienne et surtout par celui
des Deux-Siciles (1). »
On en fit un protocole qui n'englobait plus seulement le pape et Naples, mais Florence, Parme et Modène, par les mots de gouvernements de la péninsule italienne, et ce fut le 22* qui fut signé par tous comme les autres.
Dès ce moment il ne pouvait plus y avoir de doute sur la marche des événements. Le 11 avril 1856, M. de Bunsen, ministre de Prusse à Londres, écrivait à M. Cobden : « Que Dieu soit « béni du retour de la paix ! Mais partout on ne la regarde que a comme la fin de la première guerre punique, c'est-à-dire cosa- « que. Le théâtre de la seconde sera l'Italie. Je suis sûr que « Napoléon s'y est décidé déjà (2). »
La partie était engagée contre l'Italie entière et surtout contre la papauté, au mépris manifeste de tous les principes. On voyait poindre le grand royaume italien dans la maison de Savoie ; c'était un nouveau triomphe pour le programme de Palmerston, et un nouveau commencement de victoire pour la Maçonnerie et la Carbonara. Tout va être mis en œuvre pour la rendre complète , dans les journaux et dans la diplomatie, par la ruse, par» la violence et par tous les genres d'audace.
Voici comment Cavour s'en explique dans une lettre à Ratazzi, son complice, citée par le Nord (3) :
(i) F. De Corcelles, Correspondant, [%b9, p. 658 et 659.
m Richard Cobden, noies et correspondances, par M. Sales Scheyalho, Paris, 1879,
t) 297 (3) Rapportée par VUnion, 15 février 1862. La RevUto eontemporanea 61 le Nùrd
tubUaienl toute la correspondance de Cavour avec Ralazzi durant le Congrès. On lit dans l'analyse qu'en donnait l'Union le jour suivant, n* du 12 avril :
c ie conçois, me répondait Clarendon, qu'un éclat devienne inévitable ; seulement le moment d'en parler tovt haut West poê encore venu.^ Je répliquai : Je von» ai donné des preuves de ma modération et de ma prudence; je crois qu'en poUllque il faut être excessivement réservé en paroles etiexcessivemenl décide quant au» actions II y a des positions où il y a moins de danger dans un parti audacieux nue danà un excès de prudence. Avec La Marmora je suis persuadé que nous sommes en état de commencer la guerre, et pour peu qu'elle dure, vous sere^ bien forcée de nous a<der. -Lord Clarendon répliqua avec une grande vivacité : Oh 1 certaine, ment si vous êtes dans rembarras, vous pouvez compter sur nous, et vous verrei
tA OUERRE d^Italie à37
t Dans une longne dépêche adressée à Gibrario, je relate en détail la séance du congrès d'hier, où la question italienne a été traitée. J'ai peu de choses à ajouter à ma narration officielle.
c M. Walewski a été fort explicite à l'égard de Naples, et en a parlé avec des paroles d'amère censure. Il est môme allé trop loin peut-être, car il a empêché les plénipotentiaires russes d'adhérer à ses propositions
c Glarendon a été plus énergique que jaméPis, soit à l'égard du pape, soit à l'égard du roi de Naples ; il a qualifié le premier de ces pouvoirs cùmme le plus mauvais qui ait jamais existé, et quant au second, il l'a traité comme l'avait fait Mazzini. Je crois que, convaincu de ne pouvoir arriver à aucun résultat pratique, il a jugé devoir employer un langage extra-parlementaire. Nous aurons encore une séance animée quand il s'agira de l'adoption du procès-verbal. Glarendon m'a dit qu'il réservait sa réplique pour la circonstance. En sortant je lui dis : Milord, vous voyez qu'il n'y a rien à espérer de la diplomatie. // serait temps d'em» ployer d'autres moyens, au moins pour ce qui regarde le roi de Naples, Il me répondit : Il faut s'occuper de Naples ; et bientôt je le laissai en lui disant : J'en irai causer avec vous. Je crois pouvoir lui parler de faire sauter le B... (Bomba).
c II faut faire quelque chose. L'Italie ne peut rester dans la situation
avec quelle énergie noua viendrons à votre aide. .. — Et dans ce cas, pourquoi ne profitenon»-nous pas de cette disposition pour faire un effort iupréme afin d^ao* wmplir le» destinées de la maison de Savoie et de notre pays. Il y a là cependant une question de vie et de mort et nous ne devons donc agir qu'avec une grande prudence. C'est pour cela que j'ai Ti mention d'aller à Londres pour consulter lord Palfflerston... S'il partage les vues de Glarendon nous devons faire des préparatifs tterets, contracter un emprunt de 30,000,000 de francs et envoyer après le retour de Dalla Varmora tin uUimatum à l'Autriche, qu'il lui sera impossible d'accepter, et otiertr les hoslUttés, L'empereur ne peut pas être contre celte guerre. Il la désire du (oni de son coeur. »
Deux jours apràs : c J'ai assisté hier, avec le comte Glarendon, à un dîner chez le prince Napoléon. J'ai eu une longue conversation avec ces deux personnages : ils m'ont dit tous deux que la Vbille ils avaient causé trôs-longueroent avec l'empereur m les affaires d'Italie. L'empereur a paru partager beaucoup leurs observations; il est resté pensif pendant quelques instants et a exprimé enûn le désir do causer avec moi. »
Deux jours après : c J'ai vu l'empereur... il m'a écouté avec bienveillance... J'ai insisté sur la nécessité de prendre une attitude décisive^ et pour entamer la question, j'ai ajouté que j'avais préparé une protestation que je remettrai le lendemain àWalewski. L*empereur montra quelque hésitation et il termina en me conseillant d'aller à Lsàâres pour m'esppliquer de la manière la plus nette avec lord Palmerstoa et do Tenir le soir à mon retour, i
Palmerston était donc le maUreei il fallait attendre ses ordres. Ces lignes conflrneni tout ce que nous avons dit sur le personnage et sur la dépendance de Kapoléon lU vi8i»&-vi8 de lui. Qu on relise maintenant les pièces officielles et que l'on voie avec quelle sanglante impodence lee chefs des sociétés secrètes se jouent tepeapiea 1
â3Ô LA DESTRUCTION DU POUVOIR TEMPOREL DU PAPE
actuelle. Napoléon en est convaincu, et si la diplomatie est impuissante, nota* recourrons à des moyens extra-légaux. Modéré dans mes opinions, je suis plutôt porté à des moyens extrêmes et audacieux. Dans notre siècle, je mainr tiens que l'audacb est la meilleure politique, j^
Le Journal des Débats, un des organes de la Maçonnerie, disait plus tardxaprès l'analy^ du Livre jaune : « Il ne faut pas se le dissimuler et il ne faut pas avoir peur des mots : il y a des faits justes, légitimes , qui ne peuvent s'accomplir qus révolution^ nairement. »
Certes, on ne pouvait énoncer plus clairement et les noms des complices et le complot impie qui allait maçonniquement se dérouler avec autant d'hypocrisie que d'impudente audace.
Dès le 16 avril, Cavour adresse aux seuls gouvernements de Londres et de Paris une seconde note plus véhémente que, la première, et où il affectera le ton de la plainte et de la défaite :
€ Notre espoir a été déçu. Malgré le bon vouloir de l'Angleterre et de la France, malgré leurs efforts bienveillants, la persistance de T Au- ' triche à exiger que les discussions du congrès demeurassent strictement circonscrites dans la sphère tracée avant sa réunion, est cause que cette assemblée va se dissoudre sans qu'il ait été apporté le moindre adoucissement aux maux de Vltalie.
« Jamais les prisons et les bagnes n'ont été plus remplis de condamnés pour cause politique ; jamais la police n'a été plus tracassière, ni Tétat de siège plus durement appliqué : tel est l'état de l'Italie depuis sept ans.
« Convaincus qu'ils n'ont plus rien à attendre de la diplomatie, les italiens retomberont avec une ardeur méridionale dans les rangs du pari^ révolutionnaire et subversif, et Vltalie sera de nouveau un foyer ardent de conspirations et de désordres, qui seront peut-être comprimés, mais que la plus faible commotion européenne fera éclater de la façon la plus violente. Ainsi les soussignés sont convaincus que les cabinets de Londres et de Paris, prenant en sérieuse considération l'état de Tltalie, aviseront, de emoert oMelaSardaigne, un moyen d'y porter remède.
€ Signé, C. Cavour, de Villamarina. >
On voit déjà par tout ce qui précède que tout est faux dans celte seconde note, comme dans la première, et les plaintes et les accusations. Les plaintes, M. de Cavour va les réfuter lui-même, et à la Chambre des députés, et au Sénat.
A la Chambre des députés, le 7 juin, voici ses paroles :
LA GUERRE dItALIE à3Ô
c Ainsi la condition anormale et malheureuse de l'Italie a été dénon^ cée à l'Europe, non par de prétendus démagogues et révolutionnaires, mais par les représentants des premières puissances de l'Europe. Un verdict rendu par la France et V Angleterre ne peut demeurer stérile. »
Il n'y a donc pas lieu de se plaindre. Au Sénat, ce sera mieux encore, l'Autriche elle-même aura un satisfecit :
c Les faits cités par les plénipotentiaires sardes n'ont pas été contestés dans le congrès après la clôture duquel ils ont été reconnus exact» par une puissance qui avait refusé la discussion à ce sujet ; de telle manière qu'aujourd'hui il n'en est pas une qui ne reconnaisse que la condition de l'Italie est anormale et qu'il est besoin d'y porter remède. »
Il n6 s'agit plus seulement des États romains, mais de toute l'Italie, qu'on le remarque.
Ces calomnies ont été cent fois réfutées, et le plan de ce livre ne nous permet pas de montrer leur néant une à une. Qu'il nous suffise de rappeler que cette campagne, entreprise par le mensonge contre la papauté et contre les monarchies légitimes de Naples et de Toscane, a été l'occasion d'une des plus grandes victoires remportées devant l'histoire par la justice. Des publicistes de talent se sont levés de toute part pour défendre ces causes sacrées : rappelons seulement les solides écrits, les brillantes défenses de MM. de Corcelles, de Montalemliert, de Gaillon, Poujoulat, Nettement, Paul Sauzet, Villemain, Saint-Marc Girardin. Mais les chefs du complot n'en continuaient pas moins leur œuvre de calomniateurs. ^ Le public formé par les loges leur suffisait, et c'est à lui qu'il s'adressait. Deux mois après la clôture du congrès de Paris, lord Palmerston portait à la tribuno anglaise ces accusations, en déposant une dépêche de sir James Hudson, ministre d'Angleterre à Turin :
« Le gouvernement de Sa Majesté ne peut hésiter à déclarer que, selon lui, l'occupation du territoire appartenant au pape par des troupes étrangères constitue un état de choses irrégulier, qui trouble Véquilibre et peut faire courir des dangers à la paix de l'Europe, et qu'en sanction^ nant d'une manière indirecte un mauvais gouvernement, elle provoque le mécontentement chez le peuple et une disposition à la révolte (1). »
(1) Un oavrage dû à un diplomate très-autoriaé, Le dernier des Napoléùns^TBeonïB tiosi le rôlo joué par l'agent de Palmerston, sir James HudsoQ, miaistre d'Angle-' terre à Taria : c Dn dernier et trôs-utiie collaboratear de Gavour, ce fut sir James Hodion, l'ambusadeor hriiannique à Turin. Son salon était le refuge^ le Uen ii^asUe
d40 LA DSSTaUGTÎOK DÛ i^OÛVOlR tElfPOREL DU PAPA
Lui-même ne craignait pas de dire :
« Le gouYemement pontifical est mauvais et tyrannique. Bien que des atrocités aient été commises, le gouvernement provisoire de Rome s*eftt efforcé de les prévenir, et la ville sainte n'a jamais été mieux oouvEiiNéB QUE DURANT L* ABSENCE DU PAPE, qul no peut se maintenir à Rome qa'avec l'appui d'une force étrangère. »
Pendant deux ans, les journaux anglais à la solde de la Maçonnerie développèrent ce thème, attaquant tour à tour le pape, le roi de Naples, le gouvernement de la duchesse de Parme, cette princesse si française par le cœur, si grande par Tintelligence .
Tout est prêt, aurait dit le comte Cavour au chef du gouvernement français, avant de partir de Paris, après le congrès ; comrmençons par les Romagnes^ au premier ordre Bologne se soulèvera. — Non pas ; nous ne sommes pas prêts ici contre les États du pape, c'est plutôt par Naples qu'il faut commencer. Vous aviez le duc de Gènes pour ce pays ; mort, vous ne pouvez le remplacei par votre Carignan; mais j'ai Mwrat; avec lui tout sera facile. — Nicotera (i) et tous ses garibaldiens étaient déjà achetés pour
des conspiratenra par trop compromis et que lo gourernement piémonUds n'aurait pa protéger contre les demandes d'exlradilion des ambassades. Sir Hudson ne les honorait pas seulement de la plus touchante hospitalité, mais les lestait de conseils et de subsides. Un des secrétaires de la légation disait plaisamment : c Je Tiena c de dîner chez sir James; nous étions douze à table; sauf lui et moi, les conTivas c étaient tous galériens et condamnés A mort 1 Les gaillards me donnaient le frisf son. • (p. 149-150). L'auteur raconte ensuite une entrevue de Mazzini et de M* Cavour, à Turin, sous les auspicids de sir James.
(1) Nicotera, bc*us le titre de Rév^Atiom, publiait les détails suivants sur cette première base de la révolution italienne« dans la DémocraXie^ Journal de Naples : c M. de Gavou^et sa coterie dès Tannée 1857 ~ je parle de cette époque, car depuis J'ai été en prison Jusqu'en mai 1860, — conspirèrent pour susciter dans nos provinces une révolution muratiste ; Gonforti, Pisanelli, Scialoja, Stoico Romeo, Léopardi, Tommasi, Massari, Giccone, Trinichera, les frères Mezzacapo, Maiioti, Salicetti, etc., etc., étaient tous muratistes.
c En 1857, ce prétendant se rendait avec Salicefti à Genève, oii étaient convoqués MM. Louis Mezzacapo et Andréa Romeo, qui y conduisait aussi le gânéral 8loccO| non sans s*ètre d'abord mis d'accord avec le comte de Cavour. Quels étalent leurs projets? Stocco pourrait nous le dire ; qu'il nous suffise dlndiquer qu'on voulait l'ItaUe partagée en deux avec le pape au milieu. L'argent pour ce voyage, et pour d'autres aussi eCTectués par' les agents de Turin et de Paris, était fourni par le trésor piémontais.
c Après celte réunion de Genève, on envoyait à Turin un projet de oonstltution calquée snr celle de Napoléon III. Ce projet fut discuté article par article par Pisanelli, Sdalojai Tommasi, les deux Mezzacapo, etc., et fut immédiatement enToyé aux agents qui se trouvaient dans le royaume de Naples. Ceux-ci, après s'être entendus avec UM. Giovanni Vaoca, alors capitaine de vaisseau dans la marine napoU-
LA GUERRE o'ItALIE 341
cette entreprise. — À ce nom de Muratj Cavour avait p&li il
partit soucieux roulant bien d'autres projets dans sa tète.
Cette conversation rapportée par M. de Cavour à un de ses collègues, par qui elle nous a été substantiellement transmise, nous explique et la nomination de Murât à la grande maiPrise maçons nique de France, sur la demande des maçons de Naples, et le rejet qu'ils en firent plus tard, après son vote au Sénat pour le pape, afin d'élire à sa place Jérdme-Napoléon qui s'était si audacieusement prononcé dans cette occasion et toutes les autres contre les papes et la papauté elle-même (1).
Cependant les sociétés secrètes, d'accord avec le Piémont (2),
taine, at^ourd'hai contre-amiral italien, et Joseph Vacca, alors magistrat à la ooar de cassalion, aujoard'hai sénateur, et qui tous affirmaient avoir dans leurs mains les clefs du pays, organisèrent le mouvement, qui leur semblait si certain que lo futur ministère muratiste, dont faisaient partie Pisanelll, Scialoja et Mezzacapo, était constitué sous la présidence de SaUcetti. Les partisans et acolytes desmlnii* très muratisles s^étaient bien entendus, partagé les meiUeurs emplois, lorsque l'oppoiition énergique de l'Angleterre, qui avait eu vent de la chose, fit éyanooir tous eei beaux projets. • La coterie muratiste devint alors eavourienne ; et pour mieux jager son attitude présente âe libératrice, voyons quelles étaient en 1857 ses intentions pour ritalle.
c Après la réunion de Genève, une autre réunion des chefs les plus influents de rémigration eut lieu à Paris, sous la présidence de liauin. Un délégué dn prince Murât vint y plaider la cause du prétendant et exposer son programme poUtique, savoir : la péninsule italienne partagée entre Naples et le Piémont et le pontife au milieu ; 2* point de liberté, mais un despotisme éclairé, attendu que les populations étaient encore incapables d'apprécier les bienfaits de la liberté. Manin repoussa ce programme, déclarant qu'il ne laisserait jamais sacrifier l'unité de l'Italie, et un antre s'y opposa aussi, parce qu'en aucune façon il ne voudrait sacrifier la liberté de sa patrie. Aujourd'hui les muratistes sont cavouriens et ne voient dans leurs adversaires que bourbonniens, mazziniens et muratistes ; ils ne rêvent que conspinlions et anciens partis. Voilà les hommes qui, en 1857 et depuis, faisaient si bon marché de l'unité et sacrifiaient si tranquillement la liberté de la patrie, » Quelle pleuve i Joindre à toutes les autres de la suprématie maçonnique de Palmerston et de l'Angleterre sur Louis- Napoléon I i» (fiazette du Midi, n* 8746.)
(1) c Le Grand- Maître ;Murat) avait été élu en grande partie, dit dans le Siède le bèce Léon Fiée, par l'appui des frères les plus influents de la Maçonnerie italienne... et le suffrage universel, résumé des loges, s'était rallié au prince Murai précisément à cause des tendances que son alliance avec la Maçonnerie italienne faisait supposer, i (Citation de VCInion, 25 mai 1861.) C'est là ce qui explique encore les pan^ du prince lors de son installation : a Nous pouvons déployer notre baanioro, le moment est venu oii la Maçonnerie doit montrer ce qu'elle est, ce qu'elle veut, es qu'elle peut. >
(2) U eonste par des preuves juridiques, vérifiées dans un procès Jugé à Rome en 1861. au tribunal suprême de la sacrée consulte, que dès l'année 1851-52 il te forma à Bologne, sous la dénomination de parti plémontais, une classe de sectaires dont le but était l'unité et la liberté de l'Italie ; que ce parti, en 1856, exigea la rtorgaoisaliott de la secte en trois comités centraux pour l'État pontifical ; que pour
étendaient leur réseau sur toute l'Italie pour en provoquer l'unité avec Rome pour capitale, selon l'idée mazzinienne ; leurs loges OU ventes pullulaient dans les États de Naples; elles rayonnaient de Bologne dans toutes les provinces pontificales ; elles minaient sourdement, mais avec une activité puissante, la domination autrichienne, de Milan à Venise ; l'Angleterre multipliait de toutes parts ses agents et ses brandons incendiaires, d'accord partout avec les ambassadeurs et les consuls du Piémont, cachant leurs complots sous l'inviolabilité diplomatique, lorsque tout à coup, le 14 janvier 1858, éclatèrent les bombes d'Orsini, arrachant à ses hésitations apparentes celui qu'elles devaient menacer et non frapper, jetant le deuil dans de nombreuses familles et sur la situation d'horribles lumières, complétées, a dit un historien, par la déclaration testamentaire de l'auteur de cet exécrable attentat. M. Keller s'honora par son courage non moins que par son éloquence, en signalant au Corps législatif, dans la séance du 13 mars 1861 , la guerre d'Italie comme l'exécution du testament d'Orsini, et l'on sait avec quel acharnement le gouvernement chercha depuis lors à empêcher sa réélection. Mais la lumière de l'histoire s'est faite complètement et, en 1874, le Journal de Florence a publié sur ces événements un récit détaillé dont les principaux traits ont été connus à l'époque, mais qu'il importe de placer ici dans son entier :
eilectuer cette réorganisation, le marquis Jean-Antoine Migliorati /quoique iuTesti des fonctions de chargé d'affaires du gouvernement sarde près la cour de Rome, parcourut les domaines du saint-siègOi se faisant l'apôlre du parti, créant des adhésions auprès des sectes carbonariques ; que le même Migliorati s'était rendu à Pesaro pour assister à une sédition populaire ; qu'il établit un congrès général à Sinagaglia » qu'en septembre de celte même année, il s'aboucha à Ancôno avec tous les conspirateurs de la ville et avec la ligue du sang ; et qu'en 1857, au mois de mai et de juin, l'alliance fut conclue avec les mazziniens : on devait se défaire de Napoléon UI comme infidèle à ses serments, du roi de Naplos e( des autres races dos Bourbons, . du duc de Parme, de Modène, etc. Ce que fit alors Migliorati & Rome, Délia Minenra le continua, comme Buoncompagni à Florence ot Villamarioa à Naples, et pendan qu'Orsini (Gorvis Pondevano) préparait ses bombes, la lega di tangue commeliail dans les seules Romagnes cinq assassinats politiques. (AnconUtana OMi'a, S* par(«, procettura Àncolano di gravistime deliquenze, etc., analysé par VOtservatore romano. -.- Union, Monde, etc.)
D'après les mêmes documents juridiques, on devait obliger le pape adonner une constitution en harmonie avec le statut piémontais : institution de la garde civique, liberté de la presse, nomination des laïques aux emplois du gouvernement, adoption du Code Napoléon, suppression des tribunaux exceptionnels, y compris la curio ecclésiastique, abolition de la douane. Quand le pape aurait cédé sur ces point! /^pitau^; tl ne serait bientôt plus que l'évoque de Rome. . .
LA GUERRE d'ItALIE 343
« ... Le soir de Tatteiitat (14 janvier 1858) l'empereur montra, en présence du péril, un sang-froid admirable. Comme lors des œnspiralions de THippodrome et de TOpéra-Comique en 1853, de Pianori en 1855, il méprisa d'abord l'implacable persécution de la secte italienne dont il était membre, mais qu'il avait résolu de renier pour se vouer à la prospérité de la France et à l'établissement solide de sa dynastie.
<c Mais vint bientôt la réflexion , et , avec la réflexion , cette frayeur rétrospective qui s'empare des âmes les mieux trempées et fait leur supplice. Le prince impérial n'était qu'un petit enfant. Que deviendrait l'empire et que deviendrait ce prince héritier, si la secte, qui avait juré la mort de Napoléon, parvenait à réaliser son exécrable dessein ?
« L'empereur, en proie à des perplexités terribles, se souvint d'an conseil que lui avait donné sa mère, la reine Hortense :
« Si vous vous trouvez jamais dans un grand péril, si vous avez jamais besoin d'un conseil extrême, adressez-vous en toute confiance à l'avocat X... Il vous tirera du péril et vous conduira sûrement. »
« Cet avocat, que je ne veux point nommer ici, était un exilé romain que Napoléon lui-même avait connu dans les Romagnes pendant le mouvement insurrectionnel de l'Italie contre le saintsiège. Il vivait près de Paris dans un état qui n'était ni la fortune, ni la médiocrité, cet état de mystérieuse aisance que la Maçonnerie assure à ses capitaines.
« Napoléon chargea M d'aller le trouver et de l'inviter à
venir aux Tuileries.
<i II y consentit , et rendez-vous fut pris pour le lendemain matin.
< Quand il entra dans le cabinet de l'empereur, celui-ci se leva, lui prit les mains et s'écria :
• On veut donc me tuer ? Qu'ai-je fait ?
€ — Vous avez oublié que vous êtes italien et que des serments vous lient au service de la grandeur et de l'indépendance de notre pays. »
« Napoléon objecta que son amour de l'Italie était resté inaltérablement dans son cœur, mais que, empereur des Français, il se devait aussi et avant tout à la grandeur de la France. Et l'avocat répondit que l'on n'empêchait nullement l'empereur de s'oc cuper des affaires de la France, mais qu'il pouvait et devait tra-
vailler aux affaires de l'Italie et unir la cause des deux pays, en leur donnant une égale liberté et un même avenir. Faute de quoi, on était parfaitement décidé à employer tous les jnoyens pour supprimer tous les obstacles, pour délivrer la péninsule du joug de rAutriche et pour fonder Tunité italienne.
<c Que faut-il que je fasse ? Que me veut-on ? » demandait Napoléon.
« L'avocat promit de consulter ses amis et de donner d^jis peu de jours une décision.
« Cette décision ne se fit pas longtemps attendre,
« La secte demandait à Napoléon trois choses :
a 1* La grâce de Piejre Orsini ;
€ 2"* La proclamation de l'indépendance de l'Italie.
(c S"" La participation de la France à une guerre de l'Italie contre l'Autriche.
« On accordait un délai de quinze mois à Napoléon pour préparer les événements, et il pouvait, durant ces quinze mois, jouir d'une sécurité absolue. Les attentats ne se renouvelleraient pas, et les patriotes italiens attendraient l'effet des promesses impériales.
« Ici, reprend le Jom^nal de Florence^ le mémoire accumule les documents connus qui marquèrent le revirement si brusque de la politique impériale et relièrent cette politique à la lettre d'Edgard Ney.
« Le fait est que l'empereur multiplia ses efforts pour réaliser la première demande de la secte. Il fit implorer la grâce d'Orsini par l'impératrice, consultei: ses ministres, le corps diplomatique étranger, et ne trouva de résistance que dans un seul personnage ; mais ce personnage, le plus porté à la clémence par état, ne crut pas que Tempereur fût maître d'enchaîner le bras de la justice.
<c Le cardinal Morlot lui dit :
<c Sire, Votre Majesté peut beaucoup en France, sans doute, mais elle ne peut pas cela. Par une miséricorde admirable de la Providence, votre vie a été épargnée dans cet affreux attentat ; mais autour de vous le sang français a coulé et ce sang veut une expiation. Sans cela toute idée de justice serait perdue, et jusiir Ha regnorum fundamentum. >
« Napoléon avait compris. .Une lui restait qu'une chose à faire; et il la fit. Il alla trouver Orsini.
LA 6UERRB D'ItALIE 345
« Quel fut l'entretien des deux adeptes de la ;rente de Césène ? On ne le saura peut-être jamais. Ce que Ton sait pourtant, c^est que dans cet entretien Napoléon confirma les engagements pris en Italie dans sa jeunesse, renouvelés à l'avocat X..., et qu'il jura, dans les bras de celui qu'il ne pouvait sauver, de se faire son exé* cuteur testamentaire.
« L'expression n'est que juste. Napoléon a été l'exécuteur testamentaire d'Orsini. Il fut convenu que celui-ci écrirait une lettre que l'empereur rendrait publique, et dans laquelle le programme de l'unité italienne serait déclaré.
« On vit alors un des plus graads scandales de notre temps : la lecture devant des juges de cette lettre-testament et sa publica*
tion dans le Moniteur.
<c Le mémoire donne la lettre où ne figure pas le passage du pape, passage qui a pourtant été connu depuis 1870.
« Martyr de l'idée italienne, Orsini monta sur l'échafaud, avec la certitude que l'Italie serait une, que le pape serait découronné, et il cria en présence de la mort :
« Vive l'Italie/ vive la France/»
L'union entre les Tuileries et le Palais-Royal devint plus étroi» te ; l'histoire n'en a pas encore révélé la mystérieuse cause; on sait seulement que la division avait éclaté, dès le commencement, sur lalégitimièé des litres à l'empire; qu'en 1854, Napoléon III avait iait déclarer par les chefs de son conseil de famille, MM. Troplong, Baroche et Âbattucci, la légitimité des Bonaparte d'Amérique; qu'en 1856, le même conseil, présidé par les mêmes personnages, avait, sur les instances du vieux Jérôme, révoqué son premier jugement, et déclaré la légitimité du second fils né de la princesse de Wurtemberg (1) ; et qu'enfin, après l'entrevue de Plombières, où tout avait été réglé avec M. de Cavour sur l'Italie, le prince Napoléon devait épouser la seconde fille du roi de Piémont, Victor-Emmanuel. Quoi qu'il en soit, on relit sans surprise ce passage d'une lettre d'Enfantin, un des confidents du Palais-Royal et des Tuileries (2), à Laurent de TArdèche :
(1) Pièces officielles révélées ta procès Paterson-Bonaparte, Cour impériale de Paris, •Ddience da 24 juin 1861 .
(2) Louis-Napoléon avait été philotophiquetnent élevé par Vieillard, l'admirateur et k défoofour de la doctrine ; et En fan: in n'avait-il pas écrit que. pendant qu'en SviMS il endoctrinait le$ aneienna grande» dame$ de Vempire^ la dttehesse d» Bade et keomtem de Si^Uu, et qu'elles embrassaient ardemment la partie ^jioaiijM ou
c You8 savez que je me suis toujours refusé à ne voir qu'une pensée dynastique dans l'affection de Louis-Napoléon pour son cousin. J'ai toujours pensé qu'il lui savait gré d'avoir maintenu le nom do Napoléon dans les rangs de la démocratie, et de s'être abstenu de toute alliance politique avec les partisans du passé, pendant que lui, au contraire, était obligé de compter avec tout le monde sans distinction de parti, selon les exigences du temps et les nécessités de sa position suprême. Entre nous encore, je ne crois pas que V empereur déteste les hommes qui, en Italie, ont combattu les abominations des gouvernements de Naples, de Rome et de Milan. »
Aussi Ton ne s'étonne pas de cet autre passage :
Qu'a-t-il besoin de canon pour faire trembler l'empereur d'Autriche en Italie, le roi de Prusse sur le Rhin, l'Angleterre en Irlande, et même la Russie en Pologne et sur les rives du Danube ? Depuis 1845, on en sait bien long dans tous ces pays sur la stratégie à l'usage des peuples, bien autrement habile et puissante que la stratégie à l'usage des rois. — Entre nous, il me semble que c'est là Xambition réelU et fondamentale de l'empereur Napoléon actuel.
a. J^ai dîné hier chez D... avec Paulin et quelques autres amis; iU sont toujours déroutés, dévoyés, Tie comprenant rien à ce qui se fait et croyant à une coalition des rois et des bourgeois, sans compter pour rien le prolétaire et le militaire. Ils n'ont pas plus lu Vinçard qu'ils n'ont lu les œuvres de Napoléon III ; ils en sont où en étaient les burgrates; ils croient qu'ils vont lui faire peur, le faire reculer et môme l'envoyer à Cayenne ou à Sainte-Hélène, ou tout au moins à Mazas ; ils diraient presque comme Ghangarnier : Députés, délibères la paix ! La Bourse continue à trembler, je crois toujours que cette année elle en verra de cruelles. >
Un peu après, 3 janvier 1859, il écrivait à Arles :
« Ce soir grand émoi à la Bourse ; l'empereur aurait dit à Hùbner : (c Je regrette que votre gouvernement ne s'entende pas mieux avec nous» > Gare aux Lombards ! >
Et le 7 janvier au même :
« Gnéroult, qui croit toujours à la guerre, a fait hier une t>m<e...d'où il est sorti plus croyant... Groyez toujours à la guerre... Je crois que Rothschild et Pereire écoulent lout ce qu'ils peuvent et quec'est pour cela seul qu'il y a par instant des espérances de reprise.
poiitique de la doctrine et quelques-unes de ses vues générales sur VkumaniU^ elles répétaioDt saus cesse : C'est trèf-&eau/ (T. II, p. 95, 2* éd.) Eafautin resta peudaat tout l'empire le coDfldeat & la fois des Tuileries et du Palais-Boyul. Ses disciples • jouèrent ua rôle importauldaus toutes les alTairos politiques et Anaucières du tègoe.
LA GUERRK B'ItALIE 347
c Je suis tellement convaincu que l'année actuelle et les suivantes vont exiger dans les affaires toutes les qualités de la jeunesse et aucun des défauts de la vieillesse que je ne fais presque aucun cas de ce qu'on appelle une expérience consommée. Les bottes de sept lieues du petit Poucet, la fine oreille qui entend germer, l'œil qui voit une mouche sur les tours de Notre-Dame, la taille souple comme un jonc, voilà ce qu'il faut pour danser la grande farandole que l'empereur se dispose à jouer. Rothschild lui-même aura peine à suivre (1]. »
Et le 5 mars :
c L'empereur, qui devait venir à l'opéra d'Hercuîanum de David (disciple d'Enfantin), n'est pas venu : il a bien autre chose à faire que d'entendre de la musique ; le Moniteur de ce matin le prouve... Je ne sais comment le p. N. (prince Napoléon) prendra le démenti donné au Ti" m«5 ce matin, et la grande reculade qui précède le démenti ; les affaires s'engagent et s'embrouillent par Rome, Modène, la Toscane. Le jeu maintenant est de faire le pacifique, de lâcher la corde et de laisser cau« ser... 9
On le voit, le Saint-Simonisme avait voix ou oreille au conseil et peut-être toutes les deux. Toujours est-il que, tout étant prêt, Napoléon III aux premiers jours de Tannée 1859 donna le signal du branle-bas annoncé en 1853, six ans d'avance, par H. Misley, et qu'en deux mois on arriva aux traités de Villafranca et de Zurich. La diplomatie anglaise, sous prétexte de paix, avait arrêté la marche de l'armée autrichienne autant de temps juste qu'il en fallait à l'armée française pour arriver en Italie par mer et par terre. Napoléon-Jérôme, à la tête du 5* corps d'armée, devait faire diversion à Florence et sur la frontière des Romagnes ; Garibaldi, nommé général de division, commandait un corps cosmopolite d'avant-garde. Il avait dit après le siège de Rome : Nous avons les mains teintes du sang français ; ce sont nos bra^ que nous plongerons dans celui des autrichiens, , Il satisfaisait sa passion à l'aide et à côté même des français. Le lien maçonnique suffit à tout. Les français s'étaient battus avec leur courage, et la défection des légions hongroises et italiennes du côté de l'Autriche était venue en aide aux piémontais.
c Je vis défiler, dit le rédacteur des Débats envoyé en Italie pour rendre compte des événements de la guerre, je vis défiler les prisonniers
(t) CEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin, publiées par les membres du conseil ioslUué par Enfantia pour rexôculion de ses deroières volontés, t.XU, p. 201 ^ SÛT , t. XUI, p 34, 42 et 8uiv. 46.
faits à Magenta ; les italiens, qui marchaient en tête, chantaient lear victoire ; les hongrois qui venaient ensuite disaient hautement qu^on ne les avait pas faits prisonniers, mais qu'ils avaient mis has les armes et refusé de se battre, parce qu'ils regardaient comme hongroise la cause de ritalie ; aussi s'empressèrent-ils bientôt de former les légions hongroises qui, sous le commandement de Turr, devaient faire une des forces de l'armée garibaldienne ; les croates seuls étaient tristes et vraiment prisonniers de guerre. »
L'Italie n'était pas encore libre des Alpes à la mer Adriatique^ comme l'avait promis la proclamation du chef du gouvernement français ; mais les grandes chaleurs étaient venues ; on était menacé des maladies typhoïdes ; le formidable quadrilatère avec ses marais et ses canons était en face, et une coalition du Nord contre ce qui se faisait était à craindre. C'en était assez pour la vieille artillerie ; la nouvelle, celle des sociétés secrètes, suffisait seule pour ce qui restait à faire.
c Kossuth n'est pas mort, Mazzini vit encore^ avait dit Enfantin. L'illustre Manin, le non moins illustre Gioberti, quelques tètes carrées et fortes des bords du Rhin et môme beaucoup de mauvaises têtes françaises qui grondent en Suisse et en Angleterre, tout cela vaut une artillerie, fût-elle à la Paixhans. Quoique Louis-Napoléon ait fait un fort bon ouvrage sur la xneille artillerie, je le crois beaucoup plus fort dans CETTE ARTILLERIE NOUVELLE qui — (à Taido do la Maçonnerie) — prend les passions humaines pour éléments de sa foudroyante puissance (1). >
Étudions-en les effets.
Un projet de traité affranchissant tout à fait l'Italie et dépouillant l'Autriche, moyennant certaines compensations, de toutes ses possessions d'Italie, avait été envoyé par Palraerston à la Prusse, sans lui en faire connaître l'auteur ; la Prusse venait de le renvoyer à l'empereur d'Autriche, lorsque Napoléon III lui flt demander une entrevue à Villafranca, s'engageant à le traiter plus favorablement. Louis-Napoléon, comme Ta révélé plus tard au parlement lord Palmerston lui-même, en était l'auteur ; mais l'empereur d'Autriche , qui l'ignorait , se croyant abandonné par la Prusse et l'Allemagne, accepta avec empressement l'entrevue et l'on convint sans peine des articles du traité, dits préliminaires de paiXj arrêtés à Villafranca.
Les deux souverains s'engageaient par les deux premiers arti-
(1) (Ettvrei de Saint-Simon et d'Enfantin, t. XII, p. 902.
Là GtJERRB D^ItALIB $4$
des à favoriser la formation d'une confédération italienne, sons la présidence honoraire du pape. L'empereur d'Autriche devait, pai le 3% tel qu'il lui fut présenté, céder ses droits sur la Lombardie à l'empereur des Français qui, selon le vœu des populations, les remettrait au roi de Sardaigne. L'Autriche y fit ajouter: « Al'exceptioQ des forteresses de Mantoue et de Peschiera, et une ligne de frontières exactement définie, » et en fit retrancher : « Selon le vcbu des populations. » La Vénétie, tout en restant sous la couronne de l'empereur d'Autriche, devait par le i* article faire partie de la confédération italienne. Le 5® article proposé était ainsi conçu : « Lès deux souverains feront tous leurs eflbrts, excepté le recours aux armes j pour que les ducs de Toscane et de Modène rentrent dans leurs États, en donnant une amnistie générale et une cor^^ titution. » Il fut réduit sans ambages et sans condition à ces mots : ff Le grand-duc de Toscane et le duc de Modène rentrent dans leurs États en donnant une amnistie générale. »
Le 6* article était ainsi proposé : « Les deux souverains demanderont au saint-père d'introduire dans ses États les réformes nécessaires et de séparer administrativement les Légations du reste des États de V Église. » C'était évidemment le vicariat proposé par Cavour au congrès de Paris et qui se glissait là subrepticement, et du même coup un commencement de la sécularisortion demandée par la lettre à Edgard Ney.
11 fut ainsi stipulé : « Les deux empereurs demanderont au saint-père d'introduire dans ses États des réformes indispensor' blés. » Le 7® et dernier article stipulait une amnistie pleine et entière aux personnes compromises à l'occasion des derniers évè* nements dans le territoire des parties belligérantes.
Ces préliminaires furent signés en ces termes par les deux empe* reurs à Villafranca le 11 juillet 1859. Le Piéjnont, principal içresseur, n'y paraissait pas ; il était caché derrière la France, il s'identifiait plutôt avec son chef ; et le prince Napoléon, intermé. diaire officiel du traité, s'eflbrçait, quoique en vain, de stipuler pour lui les prétentions cavouriennes et le vicariat piémontais des Légations.
Le traité de Zurich, signé quatre mois plus tard, 10 novembre 1859, ne changea rien au fond de ces préliminaires ; il stipula seulement plus longuement et dans tous les détails les conséquences de la cession de la Lombardie. L'art. 19 portait : « Les circonscriptions territoriales des États indépendants de l'Italie qui
LA DESTRUCTION DU POUVOIR TEMPOREL DU PAPfi
n'étaient pas parties dans la dernière guerre ne pouvant être changées qu'avec le concours des puissances qui ont présidé à leur formation et reconnu leur existence, les droits du grand duc de Toscane f du duc de Modène et du duc de Parme, sont expresse^ ment réservés entre les hautes puissances contractantes. » Le 20* exprimait une union d'efforts pour obtenir de^Sa Sainteté que la nécessité d'introduire dans l'administration de ses États les réformes reconnues indispensables soit prise par son gouverne-^ ment en sérieuse considération (1).
Mais ces réformes, par qui devaient-elles être reconnues indispensables ? Par le pape ou par les empereurs contractants ? Dans l'an et l'autre cas une semblable stipulation n'était-elle pas sans le pape et contre le pape une intervention dans l'administration de ses États ? Le Piémont ici encore ne signa que le traité qui lui cédait la Lombardie, comme il s'en est vanté tant de fois depuis, afin de laisser retomber sur la France la responsabilité de tout ce qu'il allait faire contre tous ces traités et contre le droit des gens le plus incontestable.
Tout dans cette guerre et dans ce traité de paix était donc la continuation de la pensée hostile au saint-siège, à son pouvoir, que nous avons retrouvée dans tous les actes précédents de Louis- Napoléon. Mais suivons jusqu'au bout le développement de cette pensée.
Le 3 mai 1859, dans sa proclamation datée des Tuileries, il avait déclaré à la face de la France et du monde : qu'il respecterait le territoire et les droits des puissances neutres. Nous n'allons pas en Italie, disait-il, fomenter le désordre ni ébranler le pouvoir du saint-père, que nous avons replacé sur son trône, mais le souS' traire à cette pression étrangère qui s'appesantit sur toute la péninsule, contribuer à y fonder l'ordre sur les intérêts légiti-' mss satisfaits»
Or, lecorps d'armée de Napoléon-Jérôme, ainsi que l'entrée d'un vaisseau de guerre français dans le port d'Ancône, par sa diversion sur les frontières des Légations, détermina, comme il s'en est vanté dans son rapport, la retraite des autrichiens et par conséquent l'insurrection des Romagnes, depuis longtemps préparée par le gendre de Murât et les autres agents de M. de Cavour (2).
(1) La campagne d'Italie en iSSO^pw M. le baron de Bazancourt. écrWain ofll* ciel auquel loulcs les piècesont été conmaauiquées, tome II, p. 356^ 357 et 3o9.
(2) Duif ane lulla parlementaire à Turin entre le comte Pepoli et M. de GeMn^
LA GUERRE D*ItâLIE â51
Le Piémont, sous le prétexte de vœux populaires, s'annexa ces provinœs et presque en même temps les États des ducs de Toscane, de Modène et de Parme. Non-seulement le chef de l'armée française ne fit aucun effort pour s'y opposer, comme il venait de sy engager dans les préliminaires et le traité ; mais trois jours après la signature des préliminaires, le 14 juillet, comme le rapporte M. de Thouvenel dans une dépêche du 12 février 1860 à Tambassadeur de France près le saint-siège, il écrivait lui-même de Desenzano au pape Pie IX, comme à Grégoire XVI, de l'ar^ mée des insurgés, comme à Edgard Ney, comme dans la propo* sition rejetée par l'Autriche :
c Dans ce nouvel ordre de choses, Votre Sainteté peut exercer la pln§ grande influence et faire cesser pour l'avenir toute cause de troubles. Qu'elle consente, ou plutôt que de motu proprio elle veuille bien accorder (xux Légations une administration séparée avec un gouvernement Unque nommé par elle, mais entouré d'un conseil formé par l'élection ; que cette province paie au saint-siège une redevance fixe, et Votre Sainteté aura assuré le repos de ses États et pourra se passer de troupes étrangères. Je supplie Votre Sainteté d'écouter la voix d'un fils dévoué à l'Église, mais qui comprend les nécessités de son époque, »
Quelques mois plus tard, le 31 décembre, quittant les voies d^une vaine hypocrisie, il écrit de nouveau au pape, en lui annonçant le fait définitivement accompli de Tannexion violente ou par la force des Romagnes au Piémont, la lettre qui jetait à la voracité piémontaise et garibaldienne tous les États du saint-siège, ^l que M. de Cavour caractérisait ainsi dans un discours d'explicilion, à la chambre des députés de Turin, le 26 mai 1860 :
t La paix de Villafranca sans nul doute avait été douloureuse ; et si je me retirai de la direction des affaires, ce fut parce que les espérances qui avaient toujours guidé ma politique ne s'étaient pas réalisées ; mais il ne faut pas être injuste. L'adjonction de nouvelles provinces à notre État est une belle chose, mais tant que Venise sera aux mains de l'Autriche, la question italienne ne peut être considérée comme résolue. Toutefois l'annexion des Romagnes, il faut le reconnaître, a, sous un autre aspect, une importance égale à celle de la Vénétie.
em 8 TU le premier avouer que, pour aUirar les Romagnes, il a fallu qae Tarin y en?07àt des millions ; qu'ensuite la junte révolutionnaire a obtenu la garantie do tm emprunts ; que dans une certaine circonstance le roi a donné sa signature per- ■oaaelle, mais que des banquiers, qui se posent aujourd'hui en libéraux unitaires ne délièrent pas les cordons de leur bourse pour donner la 400,000 Crânât garantis ptr Sa Mijeslé.
â5^ LA DESTAUGTIOK DU ^OUVOÎH tÉMPÔREL DU PkPÈ
c La lettre de Napoléon m au pape en date du 30 décembre 1859» proclamant que le bèqne du papb chez lbs Romagnbs bst Fmi, est une date mémorable dans l'histoire de V Italie, Par cette lettre l'empereur, à mon sens, a acquis à notre gratitude un titre qui ne cède point à celui qu'il avait conquis par la défaite des autrichiens sur les hauteurs de Solférino. Certes, il en est ainsi, parce que au moyen de cette lettre il a mis fin à 2a domination sacerdotale, qui était pour nous plus pr^udicia^ ble peut'étre même que la domination autrichienne.
c On m'a reproché d'avoir donné trop d'importance à la lettre dd l'empereur au pape. Mais ce n'est pas là une simple lettre, c'est la manifestation d'un grand principe. Dans cette lettre, le souoerain d^une grande nation catholique déclare que le pouvoir temporel du pape n'est pas sacré; or, un tel fait est, pour la question italienne, tout aussi impor* tant que la bataille de Solférino.
c La question du pouvoir temporel du pape n'est pas seulement une question italienne, mais une question européenne, une question uni* verselle, et je ne sache pas que, sans cette déclaration, aucun ministre eût osé assumer la responsabilité de l'annexion des Romagnes. Cette let« tre a pour nous une importance égale à celle de la délivrance de Venise. Ainsi il ne faut pas dire que la cession de la Savoie et de Nice ait été pour nous sans compensation... (1). »
Et 92 voix contre 10, acceptant, convaincues par ce discours, la cession de la Savoie et de Nice, témoignèrent à Tltalie, à la France et au monde que cette cession était le prix et le consentement du gouvernement français à Tannexion des Romagnes, et de la lettre impériale, détruisant en principe le pouvoir temporel du pape.
Il n'y avait donc rien de sérieux dans ces tiraités de Villafranca et de Zurich, si ce n'est la cession de la Lombardie au Piémont et seulement comme un à-compte ; tout le reste n'était qu'un trompe-l'œil. Mais écoutons l'intermédiaire officiel de Villafranca, le prince Napoléon lui-même, expliquer au Sénat, dans la séance du 1^ mars 1861, la partie révolutionnaire de cet acte avec un cynisme qui était un calcul chez lui, car il le posait auprès des sociétés secrètes comme le surveillant maçonnique de son cousin couronné :
« Il y a deux choses dans le traité de Villafranca, a-t-il dit dans la séance du l*' mars : ce qui a été réglé, stipulé définitivement, promis
(t) Rapporté par M. Metlement : Notre Saint-^Père le Pape^ «tCteC çatVUfUom, 14 join 1860.
âtmsambagês^e^ ce qnin*a eu qii*an earaetère éYentttel, conditionnel. Les deux empereurs, étant décidés à faire la paix, se sont entendiu, et ils ont fait deux parts : Tune qu'ils ont réglée immédiatement, comme la cession de la Lombardîe à l'empereur des Français, cession fictive, imaginée pour sauvegarder l'amour-propre de l'Autriche ; l'autre partie, qui s'est composée d'une série de promesses et d'indications. Voici ce que les deux empereurs se sont dit ; — j*ai peut-être quelque autorité pour le dire, puisque le hasard a touIu que j'aie été l'intermédiaire de cette négociation : — Nous sommes d'accord sur certains points qui dépendent de nous, fixons ces points-là ; pour le reste, qui ne dépend pas de nous, nous ne ferons, pour ainsi dire, qu'indiquer des desiderata ; et après beaucoup de discussions, ces desiderata ont été à leur tour écrits dans les pré« liminaires, b
La vraie pensée de la politique napoléonienne était toute dana ces déclarations du prince Napoléon.
Le prince Napoléon a joué pendant tout TEmpire un réleconsidéraUe. Les circonstances avaient mis le trône entre les mains de son cousin, mais les secrets de famille relatifs à la naissance de ce dernier, dont il avait les preuves en mains dans le désaveu de paternité du roi Louis, obligeaient Tempereur à compter envers lui. Si sa jeunesse l'avait empêché de jouer, comme lui, un rdle dans la Carbonara^ ses principes révolutionnaires n'en étaient pas moins certains. En octobre 1851, peu de temps avant l'élection d'un grand maître pour la France, le journal le Franc-Maçon (3* année, p. 41) donna une liste de treize candidats présentés comme les plus dignes d'être promus à la grande maîtrise. Le candidat qui est le second en rang est désigné ainsi : < Napoléon Bonaparte, représentant du peuple, initié en 1848 ^xiiAmis delà Patrie par le P.-. Desanlis, dernier président du Grand-Orient.— Portrait : principes avancés ; doué de qualités énergiques et aimant la Maçonnerie à l'exemple de son père, le F.*. Jérôme.» Louis- Napoléon préféra faire porter à la grande maîtrise le prince Murât, autant parce qu'il voulait ménager à ce dernier une influence en Italie que pour empêcher le prince Napoléon d'accroître son as* oendant et ses moyens d'action. Â plusieurs reprises, l'empereur diercha à compromettre son cousin. La brutale impiété, les mœurs grossières, les scandales de la vie domestique de ce personnage le servaient dans ce dessein. Mais celui-ci, même avant d'être le gendre de Victor-Emmanuel, avait, de par les sociétés secrêtesi tme force propre qui s'imposait à son cousin couronné. n 4 ^^ 23
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Il fut toujours au milieu du règne le représentant de l'idée révolutionnaire, qui était la raison d'être de la dictature impériale. A rintérieur il groupait autour de lui une fraction considérable de la démocratie, qui saluait en lui un César déclassé, et qui était représentée par le Siècle et VOpinion nationale, les journaux les plus influents de l'époque. Quant à la-politique extérieure, il poussait énergiquement à l'accentuer de plus en plus dans le sens révolutionnaire, et voici en quels termes il l'exposait au Sénat :
a Messieurs, il me reste à appuyer sur la question fondamentale de notre discussion, celle qu'il est sans contredit le plus difficile de faire triompher dans Tesprit du Sénat : je veux parler de Vunité dé Vltalie. Cette unité^ Messieurs, était le résultat inévitable de la guerre de 1859 : je le prévoyais, et c'est pour cela, je l'avoue, que j'ai été partisan de cette guerre. Elle contenait le germe et le principe de Vunité italienne. En effet, l'Autriche étant battue, tous les princes italiens qui n'étaient qtte ses préfets devaient tomber avec elle. Ces souverains n'étaient que les hommes-liges de François-Joseph. On a dit qu'il y avait quelqu'un qui a plus d'esprit que chacun, c'est tout le monde. Eh bien ! tout le monde en Italie, après la campagne de 1859, a dit que ces princes italiens devaient tomber avec l'Autriche. C'était la voix du peuple, l'opinion de l'Italie (1).
« Il y a un souverain qui n'était pas le préfet de l'Autriche, et qui l'est devenu par son libre choix : c'est le pape.
« J'arrive à une question délicate, la confédération. C'est selon mol une idée malheureuse, une vieille idée. Elle s'est produite à Yillafranca. Iià j'ai causé un peu avec tout le monde : personne ne voulait de la confé» dération, ni l'Autriche, ni le pape. Le pape ne demandait qu'une chose» ses États avec quelqu'un pour les garder ; Victor-Emmanuel n'en voulait pas non plus : il voulait mieux que ça. On n'accepte pas des morceaux QUAND ON PBUT PRENDRE LE TOUT. — G'estnaîf,diten interrompant, M. de Larochejaquelein. — Non, c'est vrai 1 répond le prince Napoléon ; la
POLITIQUE DOIT AUJOURD'HUI SE FAIRE FRANCHEMENT au grand jOUr 1
c En résumé, la confédération était une simple hypothèse posée par la France, et cette hypothèse était repoussée par tous les intéressés. »
Et cependant elle était signée, par l'intermédiaire de l'oratear, et par les intéressés, comme les desiderata des signataires. Il est vrai que quand Victor-Emmanuel apposa sa signature sur le traité de Yillafranca, dit encore le prince Napoléon, il se borna à écrire
(1) Et voilà pourquoi sans doute il ne s'eet trouvé que quelques cent mille voie sur plus de vingt millions d'habitants, et lous le coup des poignards, pour formel celte ItaUe unitaire. (Tétait là touX ce monde qui a plus d^etprit que ehaeun.
La èuERRB b^Itâlië â&5
de sa main : ce Approuvé en ce qui concerne le Piémont ; » ce qui signifiait , pour lui et le prince son gendre, l'intermédiaire ofGciel, qu'il approuvait la prise par lui de la Lombardie, d'un morceau, et que la prise du tout était dans ses desiderata.
Quelque temps après ce discours au Sénat , on lisait dans le Mémorial de la Loire, journal de St-Étienne, qui a été fréquemment Torgane des pensées de M. de Persigny :
€ On fait circuler aujourd'hui des copies d'une lettre que Napoléon III aurait écrite à son cousin au moment môme où, présidant le conseil des ministres, il aurait eu connaissance de sa magnifique improvisation :
« Mon cher Napoléon, quoique je ne sois pas d'accord avec toi sur « tous les points, je tiens à être le premier à te féliciter des sentiments « si noblement patriotiques que tu as exprimas avec tant d* éloquence, et de « Vimmense succès que tu as eu au Sénat, »
Le récit du journal officieux présente d'autant plus de garanties d'exactitude que dans cette même discussion au Sénat, un personnage très-important de l'entourage de Napoléon III, M. Piélri, avait été plus loin encore que le prince Napoléon. Il n'avait pas craint de dire que la chute du pouvoir temporel du pape était consommée ! Cette parole fut supprimée au compte-rendu officiel, mais tous les journaux de l'époque la rapportèrent et le Siècle^ qui était à la fois le journal officiel de la Franc-inaçonnerie et du prince Napoléon, écrivait à cette occasion :
c A nos yeux le disôours capital de la séance d'hier a été celui de M. Piétri. Voilà de honne, de loyale et très-française politique I Nous ne voulons pas trop faire Téloge de ce discours, nous pourrions paraître immodestes, car l'honorable sénateur a adopté en excellents termes la politique patriotique que nous avons soutenue avec persévérance et conseillée depuis que les premières colonnes de Tarmée française sont entrées en Italie. Nous recommandons à ceux de nos lecteurs qui veulent connaître le résumé de la politique française en Italie, d'étudier avec attention le discours de M. Piétri. Ce discours a d'autant plus d^importance que l'honorable sénateur a pu apprécier l'esprit des populations italiennes^ qu'il est depuis longtemps dans la confuncb du chev nu gouvernement, Qu'n« doit être initié aux pensées les plus intimes de u politique impériale. »
A ce discours toute la Pranc-maçonnerie française se leva eî voulut élever le prince Napoléon à la grande maîtrise en remplacement du prince Murât, qui avait voté au Sénat en faveur des pétitions relatives au pouvoir temporel du pape. C'est à ce mo-
SÔ6 LA DBàTRDGTION DÛ POUVOIR ÏEHPOftEL DU PAP£
ment que leF.\ Edmond Àbout publia, i^nsVOpinionnationalej un manifeste où le prince Napoléon était présenté comme le fik légitimsy non bâtard, de la Révolution^ allusion très-remarquée à Tépoque. Le prince Napoléon se prétait à ce mouvement universel dans les loges, mais Tempereur n'y consentit pas. Le prince Murât fut bien obligé de se retirer ; mais le gouvernement nomma d'autorité grand maître le maréchal Magnan, en offrant à la Franomaçonnerie comme oompensation de cette autorité la reconnais* sance officielle (1).