L^UNITÉ ITALIENNE
lard-là ne vit pins dans les conditions apoplectiques où il était, il vit encore dans le monde politique, où il avait versé goutte à goutte toute
sa personnalité. »
Eofantin et ses disciples ne reconnaissent pas d'antre vie que celle-là ; le ciel et Tenfer, comme le répète le mattre à la suite de ces lignes, ne sont d'après eux qu'une chimère.
Cavour était le grand directeur secret des sociétés maçonniques de l'Italie. Son pouvoir émanait directement du Grand-Orient des Orients que dirigeait Palmerston à Londres. Sa mort amena pendant un certain temps parmi le haut état-major de la Maçonnerie des compétitions et des rivalités, qui se manifestèrent même devant le monde profane par certains agissements qu'il faut main* tenant raconter.
Jusqu'en 1859, malgré l'autorité de fait que Cavour exerçait sur elles, les loges italiennes dépendaient de l'un ou de l'autre Grand-Orient étranger. Ainsi celles de Gènes et de Livourne dépendaient de la loge-mère du suprême conseil de Paris. Ce ne fut que dans le courant de 1859 qu'une loge indépendante, sous le nom d'i4twoma, fut fondée à Turin par Philippe Delpino, Félix Gk)veau, Sixte Anfossî, Vital Mirano, tous quatre de Turin, et par Charles Fiori de Reggîo, Joseph Torelli, de Varallo et Zambeccari, de Bologne. En peu de temps d'autres loges furent créées, sons les auspices de VAusonie^ qui devint ainsi la loge-mère do la Maçonnerie italienne.
Le F.-. Goveau, chargé de l'intérim, après la mort de Cavour, fit procéder à l'élection d'un grand maître. Le F.'. Nigra, chargé d'affaires du Piémont auprès du gouvernement français, élève et favori de Cavour, eut toutes les voix exprimées. Cependant, comme un certain nombre de loges n'avaient pas voulu concourir au vote, Nigra n'accepta pas. Le premier couvent de la Maçonnerie italienne fut convoqué et se réunit le 26 décembre. 29 députés y siégèrent, envoyés par les loges Fàbio Massimo de Rome, Iside et Pompeia d'Alexandrie en Egypte, Argilano d'Ascoli, Severa de Bologne,
Yittoria de Cagliari, Eliopolis du Caire, Concordia de Florence, Rigenerazione de Gènes, Amicitia^ Garibaldiy Unione et Concordia de Livourne, Lume et Verità de Messine, Fratemità de Mondovi, Valle di Potenza de Macerata, Insubria de Milan, AzUme et Fede de Pise, Uttica de Tunis, Ausonia^ Progressa et
Ca/oour de Turin,
Les six premières séances furent consacrées à la rédaction d'ane constitution, de règlements, de rituels etc. L'assemblée décréta, entre autres, que Dieu s'appellerait le grand architecte de l'univers ; que tous les cultes seraient libres ; que chaque maçon serait astreint à une obéissance absolue ; que tous garderaient le silence, non-seulement sur ce qui se dirait ou se ferait dans la loge, mais encore sur les noms des membres ou des visiteurs de la loge. En outre, l'assemblée recommanda à ceux qui seraient appelés à faire un discours sur la tombe d'un des leurs de ne se servir d'expressions maçonniques qu'avec une extrême réserve : di tenersi riservatissime nelle espressionimassoniche. Et elle défendit sévèrement de paraître avec des insignes maçonniques à l'enterrement d'un confrère. Il fallait encore de la prudence, et la peau de renard devait encore masquer la peau du loup.
Ce fut le septième et dernier jour, l" janvier 1862, que, sur la motion de la loge Garibaldi de Livourne, il fut décidé que le général Garibaldi porterait le titre de premier maçon d'Italie , et qu'on frapperait une médaille d'or avec les inscriptions, d'un côté : La première assemblée constituante d'Italie ; et de l'autre : Au premier maçon d'Italie, à Joseph Garibaldi. On procéda ensuite à l'élection d'un grand maître. Le F.'. Nigra fut élu de nouveau, à l'unanimité des voix. Puis l'assemblée résolut de faire des traités d'amitié avec les Grands-Orients étrangers. Dans ce but, la Maçonnerie turinoise se mit peu après en communication avec les Grands-Orients de France, de Belgique, d'Angleterre, d'Irlande, de Suisse, de Portugal, de Hongrie (1), et avec celui de Pologne, à l'érection duquel le Grand-Orient de Turin a aidé, selon le Bulktino ofjpciale. Le Grand-Orient de Belgique et le Grand- Orient V de Portugal furent les plus empressés à répondre à rappel de la Maçonnerie italienne. Le premier envoya à Turin son grand maître Verhaegen, qui rapporta, avec le mal dont il mourut, le traité de lien fraternel et d'impérissable amitié. Il était accompagné des FF.'. Hochstein et Van Schoor. Les députés du second furent trois officiers de marine, ayant à leur tête le marquis de Loulé , ex-grand maître de l'ordre en Portugal. Avant de se dissoudre l'assemblée arrêta qu'elle se réunirait de
(1) Turr est désigné gnnd-maltre et Eossuth grand maître, honoraire du Grmnd- Orient de Hongrie ; Klapka, fondatear d'ane loge à Genève, sous le nom d'IsCer 00 Ahiu^i se désigne lui-même comme ingptoUwr général de la Ifa^niicrje.
»■ Jk.
L^UNITIÊ ITALIENNE 877
Qoaveau le 24 juin 1863 à Rome, ou, si Rome n'était pas libre, à Venise, ou enfin à Florence (1).
Nigra ayant refusé de nouveau, le ministre Cordova fut nommé par 15 voix contre 13 données à Garibaldi ; mais le rite écossais, ayant son Grand-Orient ou suprême conseil à Palerme, nomma Garibaldi grand commandeur et signifia ce choix à toutes les loges par une circulaire qui commençait ainsi :
t Ghers frères, aux maçons de tous les pays qui travaiUent à la rem ûonstruction du temple de V humanité, savoir faisons que le général Joseph Garibaldi, l'homme que le grand architecte de l'univers créa pour la délivrance des peuples opprimés et pour Témancipation de toutes les nationalités qu'on foule aux pieds (de tutte le nationalité ancor concuU tate), est nommé grand commandeur, grand maitre de Vordre maçonnique en Italie,.. >
Du reste Cordova et Garibaldi se valaient pour les principes. Cordova, ainsi que le rapporte VArmonia d'après les atti ufp," ciali, n* 204, p. 775, n'a pas craint de déclarer la Convention de 93 bénie dans le monde entier pour avoir fondé la nation fra/nçaise et créé la démocratie dans toutes les parties de l'Europe. Et Garibaldi, dans l'adresse envoyée par lui à l'Angleterre, le 22 septembre 1862, exaltait la France « qui en 1793, époque solen^ nellSf donna au monde la déesse raison, renversa la tyravn nie jusqu^à terre et consacra la libère fraternité entre les non tions, »
L'année suivante, Cordova ayant donné sa démission, Garibaldi fut nommé à l'unanimité moins cinq voix, par le couvent de Florence, grand maître de l'ordre. Ayant accepté, il nomma pour son représentant dans le grand comité de la Maçonnerie italienne F.-Àntonio Mordini, en ajoutant que la concorde était la seule voie pour obtenir l'unité avec Borne, sa capitale naturelle. La Maçonnerie italienne comptait alors, en dehors des ventes carbonariques, 67 loges en Italie, dont 5 à Turin, et 10 à l'étranger, dont 2 en Grèce, 1 à Constantinople, 5 en Egypte, 1 à Tripoli, et 1 à Tunis (2}. C'était des jalons pour l'unité future.
(l)Bnfantiii écrÎTait aussi vers le même temps : « Peut-être que le Mexique fera tcrmiflé aoani Borne, qai commence pourtant à bien ennuyer tout le monde, i
(t)Totia ces détaila sont extraits des journaux maçonniques : BuUetino offdale ià Orande-OrietUe d^Italia de Turin ; Annalt délia mauoneria de Naples ; Auoîttlode Florence; Monde maçonnique, etrecoeUlis par Neut : Frane^nuiçonMerie,
378 lA DESTRUCTION DU POUVOIR TEMPOREL DU PAPE
La Maçonnerie italienne profita de ces convents pour renouveler sa constitution et la publier pour les frères. L'art. 4 était ainsi conçu : < La Maçonnerie reconnaît son Dieu dans le principe de Tordre naturel et moral sous le symbole de grcmd architecte de l'imivers (1). » L'art 5 portait : « Elle ne prescrit aucune profession particulière de foi religieuse et n'exclut que les croyances qui s'imposeraient aux croyances d'autrui » (la religion catholique évidemment).
L'art. 8 était plus clair encore, en excluant et travaillant à détruire, non plus seulement la religion catholique, mais toutes les religions positives. Il s'exprimait ainsi : « Comme but définitif de ses travaux, elle se propose de réunir tous les hommes libres dans une grande famille, qui puisse et doive peu à peu succéder à toutes les églises fondées sur la foi aveugle et l'autorité théocratique^ à tous les cultes superstitieux, intolérants et ennemis entre eux, pour établir la véritable et seule église de V humanité (2). »
A peine constituée, la Maçonnerie se mettait à l'œuvre pour consolider le régime imposé aux populations par la force. Voici entr'autres un document officiel qui montre l'emploi qu'en faisait le ministère italien :
C KAÇONNKBIB UNIVEMBLLB ~> FAKILLB ITALXBKRB
< SCIENCE, LIBERTÉ, TRAVAIL, FRATERNITÉ, SOLIDARITfi
« A Ums les FF.*. Maçr. réguliers appartenant à la Communion, salut
et fraternité.
c Les projets de lois qui vont ôtre discutés au parlement touchent à des questions vitales pour Vavenir de la nation italienne, et spécialement pour l'avenir des provinces napolitaines et siciliennes ; il est de notre devoir à totis d'accomplir, sans manquer aux lois, les devoirs de citoyens, et le premier dé ces devoirs, c'est, pour les députés, de donner leur vote selon la conscience, — pour les électeurs, de demander sérieuse^ ment que nos députés ne se soustraient pas au vote,
(1) Le Dieu par ooDséqtient n'est pas créatour. C'est le feot le gaz, U natan, la double priocipe bon et mAuvais.
(9) Unita eattoUea, 21 et 72 juillet, et Cioilta eattoUea, 3 septembre 1864.
L*UNlrf ITALIENNB 379
t Qne le pays sache que si les francs'^napons ne sont pas ube faction, ils sont néanmoins des citoyens vigilants et prêts au sacrifice* c Florence^ le 20 juillet 1865.
c Le 1* Gr.-. M.-, ad.-, ff.-. de Gr.-. M.\
t Looovico Fbapolu. >
Mazzini avait aussi durant ce temps-là organisé une association de l'unité italienne, dont le principal objet était d'arriver à Funité nationale, en contribuant de toutes ses forces à la réalisation pratique et entière du programme du général Garibaldi, l'unité de la nation, avec Rome pov/r capitale. Elle devait avoir pour nom Union démocratiqvs italienne ; mais sur un commandement de Garibaldi, on lui donna celui de Société émancipatrice italienne. Pour en être membre il suffisait de déclarer vouloir : 1* la réalisation complète du plébiscite du 21 octobre 1860 ; 2® Rome capi* taie de l'Italie ; S"" égalité des droits politiques dans toutes les classes ; 4® concours des armes citoyennes pour provoquer et assurer la liberté et l'unité de la patrie ; cinq centimes au moins par mois étaient la contribution de chaque membre à la caisse centrale. Le programme était rédigé de la main même de Mazzini et approuvé par Garibaldi. Un conseil de 20 membres et un président élu en assemblée générale devaient avoir la direction de la société. Garibaldi en fut nommé président par acclamation. Voici la liste des membres du conseil signée de Garibaldi et écrite en entier de sa main, ajoute le correspondant de la Presse qui nous fournit ces renseignements : Savi, Mosto, Cuneo, Sacchi, Campanella, Mario, Crispi, Dolfi, Massoni, Cabolini, Miceli, Grillenzoni, Nicotera, Bertani, Cairoli, Avezzino, Salfi, Libertini, de Boni, Priscia. Le Popolo d'Italia devait être son organe officiel.
Quant à Mazzini, il concourrait aussi à l'œuvre de l'unité italienne. On lisait dans un de ses manifestes publié à Gênes et rapporté par Ylndépendamx^ belge :
c Le parti républicain n'approuve pas plus qu'il ne combat un fait (ranité a^ec la monarchie) qu'il regarde comme transitoire et qu'il accepte à ce titre. Les républicains ne sont pas responsables d'une erreur qui entraine fatalement le pays à croire que sans liberté on puisse fonder l'unité d'une nation... Les tristes marchés, les indignes transao» tionspasseront comme des ombres, et seule survivra l'unité de la patrie... Cette religion de l'unité contient en soi toute la logique de notre conduite et ce qu'il a plu à divers d'appeler notre abdication. Quand» avant
la dernière guerre, nous vîmes l'Italie marcher dlns les errements monarchiques, nous conservâmes notre foi intacte ; mais nous la renfermames en dedans de nous, nous laissâmes faire loyalement Texpérience tentée, et pas une parole ne fut prononcée par nous, autre que : Unités liberté I le reste au pays l
c Mais on ne peut fonder la liberté en s'alliant à un despote dominateur. Nous connaissions le pacte de Plombières quand personne ne le soupçonnait encore, et nous prophétisâmes des désillusions : elles se vérifièrent ; et néanmoins nous ne nous irritâmes point, et les hommes de la foi républicaine en Toscane et ailleurs conduisirent les popula* lions à voter Tannexion. Nous avons protesté et nous protestons au nom de rhonneur, du salut et de Tunité de la patrie, contre la cession illégale et périlleuse de la Savoie et de Nice, contre le séjour des français prolongé à Rome.
c Nous protestons contre la servile habitude de substituer au pays et à unprincipe une individualité, monarque o\i ministre, peu importe, et contre le cri prématuré exclusif de viw la monarchie I Les républicains disent au pays : La patrie italienne ne peut connaître d'autres confins que ses Alpes et ses mers, ni de repos avant de les avoir conquis. Lève-toi et MARCHE : AVEC celui qui règne, s'il se dirige vers le but ; sans celui qui règne, s'il s'arrête; contre celui qui règne, si jamais il tentait d'empêcher d'arriver, i
Mais en pliant ainsi sous la direction suprême de Palmerston» Mazzini réservait bien haut l'avenir. Écoutons un de ses affîdés, un des fondateurs de Tunité italienne, jetant ces audacieuses paroles au parlement de Florence comme un déQ à la monarchie piémontaise:
c Le mot républicain veut dire, si vous me permettez de parler nettement et sans phrases, régicide, ennemi du roi. Celui-là est républicain qui veut ou tuer le roi, ou le renverser, ou au moins diminuer son autorité.
« Et en Italie, à partir de Mazzini lui-môme, tous ceux-là sont des républicains, qui ont fait le royaume, qui sont les auteurs de l'unité italienne, et qui ont offert ritalie entière à Charles- Albert. C'est la vérité, et c'était d'ailleurs une nécessité historique à laquelle obéissaient ceux mêmes qui ne s'en doutaient pas ; mais la nécessité pour la Révolution d'ôtre royale en Italie est telle que les républicains ont été plus loin mdme que les monarchistes et que, à un certain point de vue, tous les ministres, tous les conservateurs seraient moins monarchiques que les unitaires, les mazziniens et Mazzini lui-môme. Qu'a-t-il jamais dit dans tons ses écrits, depub la Jeune^Italie jusqu'à ses dernières publicaUcns ? Il n'a cessé de répéter : L'unité d'abord, et ensuite le reste ; mes prin-
L^IDIÉB NAPOL^ONNIENNfi «. 381
cipes sont connus, mais je Tenx d'abord l'Italie une et non divisée. Ce sont là les déclarations qu'il a faites étant à Rome, ayant d'y aller; et depuis qu'il en est sorti, il n'a cessé de le répéter, offrant toujours l'Italie à la maison de Savoie. Gardez- vous de trop accuser les républicains : TOUS TOUS accuseriez vous-mêmes. La république est la haehê avec la^llô vous avez coupé les racines de sept gouvernements; elte est le fil de votre sabre ; vous avez encore la papauté en face de vous, et vous parlez d'émousser la seule arme dont vous disposez ; vous n'entendez donc pas le sens de vos propres paroles, et vous ignorez que cette assemblée est ItLplus grande des r^bliques qui ait paru sur le solde VltaHe (i). i
YL — l'idée NAPOLIÊONIENNE OU LA POLITIQUE INTÉRIEURS
DE L^EHPIRB
Nous avons indiqué comment Louis-Napoléon s'était emparé ' de la dictature à la fois avec l'appui du conseil directeur des sociôtés secrètes et avec celui des conservateurs sans principes et affo* lés de terreur pour leurs intérêts matériels.
Cette double origine explique la politique indécise que suivit Tempire. Au commencement de son règne jusqu'au complot d'Orsiûi, 1858, il sembla prendre à tàcbe de rassurer les intérêts matériels, de flatter les hommes religieux. Cependant il ne donna à ces derniers aucun gage sérieux.
En 1850, l'Assemblée nationale, après avoir émancipé partiellement l'enseignement secondaire, s'était engagée à faire une loi semblable sur la liberté de l'enseignement supérieur. Jamais les catholiques ne purent obtenir du gouvernement impérial la réalisation de cette promesse.
Il donna à la Franc-maçonnerie une position officielle qu'elle \ n'avait jamais eue dans le pays depuis le temps du premier empire. \ Le prince Murât, inaugurant ses fonctions de grand maître, disait hautement :
c L'avenir de la Maçonnerie n'est plus douteux. L'ère nouvelle lai sera prospère ; nous reprenons notre œuvre sous d'heureux auspices Ainsi, libres de toute entrave, nous pouvons déployer notre bannière. Le moment est venu où la Maçonnerie doit montrer ce qu'elle est, ce qu'elle veui, ce qu'elle peut. »
(1) Séuce de la Chambre des députés, 17 ivril 1868.
Plus tard, en 1861, quand les loges se révoltèrent contre lui, ]e prince Murât pouvait faire constater par un journal ami Le France Maçon j comme fruit de son administration, la création de 80 loges nouvelles en sept années. Le gouvernement les fovorisait hautement. Lors de l'annexion de la Savoie notamment, les nouveaux préfets crurent faire un acte habile en multipliant les loges maçonniques ; l'un d'eux, homme honorable, mais trompé par une fausse politique , en racontant ce souvenir à l'un de nos amis, constatait tristement combien le résultat en avait été lamentable pour cette province si catholique (1).
Même au temps où l'on prétendait rassurer les bons et faire trembler les méchants^ ou encore faire rentrer les révolutions comme les fleuves da/ns leurs lits^ il f eut toujours un courant d'influences hostiles à la religion et à la propriété, qui rappelait les passions jacobines déchaînées par Napoléon P' aux Cents- Jours.
Il se révélait dès 1853 par cette insurrection des Charentes où des paysans égarés détruisirent les églises, marchèrent contre les presbytères et les ch&teaux aux cris de Vive V Empereur (2) . A la fin du règne c'était le crime atroce commis dans la Dordogne contre M. de Moneys et les violences exercées dans le Pas-de- Calais contre M. d'Estourmel que de mystérieux meneurs désignaient aux paysans comme les ennemis de l'empereur.
Il faut convenir que parfois d'étranges excitations tombaient même des marches du trône.
Voici comment s'exprimait le prince Napoléon au Sénat le 22 février 1862:
€ Messieurs, permettez-moi de faire l'esquisse de l'empire tel que je le comprends. Pour moi, l'empire, c'est... l'instruction populaire répandue sans limite, sans être donnée par les congrégations religieuses.,.; c'est la destruction du bigotisme du moyen ftge qu'on voudrait nous imposer... Je n'ai pas pris la parole pour mon plaisir, mais je l'ai fait comme un devoir, lorsque j'ai cru que l'explication que Ton donnait de l'empire était mauvaise, f&cheuse, fatale, et j'ai voulu, avec le peu d'autorité qui peut s'attacher à ma parole, la relever. Entendez bien
(1) Bn présence de oeUe propagande et du caractère spécieni sooe leqael elle m présentait, le Ténérable archevêque de Ghambéry, le cardinal Billet, rappela, par une lettré pastorale du 12 novembre 1S65, rexcommunication qui atteint tous tas af&Uéa des logea et signala les dangers que fait courir la Franc-maçonnerie à l'ordre social.
(î) Condamnés par les tribunaux, les coupablee furent graciée immédialemem apièa par l'empereur.
L^lDix KAPOL^ONNIENNX . d8d
mon sentiment. Je suis du parti de la Révolution, tant en France qu'en Europe. Je souhaite que le gouvernement de la Résolution reste dans les mains des hommes modérés ; mais quand ee gouvernement passera dans les mains d'hommes ardents, fût-ce les radicaux, je n'abandonné^ rai pas ma cause pour cela : je serai toujours du parti de la Révolution. Voilà ce que disait M. Thiers en 1845. Ces paroles résument exacte* ment mon opinion I »
Et an milieu des vives protestations religieuses ralliées à l'empire, mais du silence absolu des ministres, le prince Napoléon accentuait ainsi sa pensée, (nous citons textuellement le compterendu officiel) :
c n faut hien cependant rappeler ici les leçons de l'histoire. Save»^ TOUS à quels cris Napoléon I^ était ramené du golfe Juan aux Tuileries?
C'est aux cris de : c  bas les nobles I à bas les émigrés 1 à bas les traîtres ! » (protestations très-énergiques. Sur presque tous les bancs du Sénat, cette phrase a été entendue ainsi : à bas les nobles, les émigrés et les prêtres I )
PLUSIEURS séNATEUBs. — Assoz I assoz do la Révolution I
M. LB PREMIER PRÉSIDENT BARTHE. — Est-ce là lo symbolo do la Révo« htion comme vous l'entendez ?
8. A. LE PRINCE NAPOLÉON. — Oui, la Révolutiou, je la défends et ja m'en glorifie. Nous sommes des révolutionnaires honnêtes.
UN SÉNATEUR* — Il u'y a pas de révolutionnaires honnêtes qui crient : A ])as la société !
UN AUTRE SÉNATEUR. — Ge u'ost pas même de la Révolution : c'est de la démagogie I
M. LE coifTB DE séour-d'aouesseau. — G'ost instluctif ! On ne peut pas s'opposer aux instincts. (Agitation croissante.)
M. LE PRÉSIDENT. — • Yous rappolez-là, monseigneur, de tristes 80u« ^enirs.
GRIS NOMBREUX : Â l'ordro ! à Tordre !
s. A. I. LE PRINCE NAPOLÉON. •— Je u'accopterai pas de rappel à l'or* dre... J'ai constaté un fait. (Bruyantes réclamations.)
VOIX DIVERSES .* Il ost iuexact. C'est une insulte à tout le monde.
M. LE BARON LACROSSB. — Il uo faut pas quo les cris de : A has les nobles I à has les prêtres I sortent de cette enceinte sous prétexte de citations historiques.
M. LB COMTE DE ségur-d'aoubssbau. — Cette scène est très*utile.
H. LB PREinEB PRÉsmENT BARTHE. — Cette apparence d'approbation, d'adoption, que vous donnez à ces paroles révolutionnaires et infâmes a excité l'indignation du Sénat tout entier. »
ââi LA DESTRUCTION DU MUYOlR TfiUPORfiL DU t»APfi
Si le prince Napoléon pouvait ainsi braver à plaisir le sentiment du Sénat el de la plupart des hommes qui s'étaient ralliés à Tempire, e'est que l'attentat d'Orsini avait ouvert une phase nouvelle du règne.
 partir de ce moment, aucun attentat ne troubla plus la tranquillité du souverain, mais une politique plus accentuée à Tintérieur dans le sens révolutionnaire vint concorder avec la guerre d'Italie. Et quand les conservateurs confiants et déçus firent entendre leurs justes réclamations, tout un ensemble de mesures hostiles au clergé fut inauguré.
Dès 1860 le ministre des cultes, M. Rouland, adressait à l'empereur un mémoire confidentiel, où se déroule tout un plan pour arriver peu à peu et sans bruit à l'asservissemenl de l'Église. Le ministre signale comme un danger « la croyance de l'épiscopat et du clergé à l'infaillibilité du pape », « le développement des conférences de Saint- Vincent-de-Paul et des sociétés de Saint- François-Régis, les progrès des congrégations religieuses vouées à l'enseignement populaire, à celui des filles surtout. »
M. Rouland dit naïvement à ce sujet :
<c II est impossible à l'élément laïque de lutter sur ce terrain contre rélément religieux qui, en réalité ou en apparence, présentera toujours aux familles bien plus de garanties de moralité et de dévouement. ?
Un peu plus loin le ministre nous donne le secret de sa tendresse pour l'enseignement laïque :
c Les laïques, modestes et utiles fonctionnaires, dit-il) sont dévoués à l'empereur et rendent de notables services dans les communes rurales, où Ton serait fort affaibli au point de vue du suffrage universel, si tout l'enseignement primaire passait dans les mains des congrégations. »
Et plus bas :
« Où crie-t-on cordialement : Vive VEmpereur f Assurézrient oe n'est pas dans les établissements congréganistes. »
Comme conclusion, le ministre proposait de dissoudre les sociétés de St- Vincent-de-Paul, par l'application des art. 291 et 292 du code pénal et de faire appel <c à une réaction anti^religieuse gui ferait la police des fautes du clergé et formerait autour de lui un cercle de résista/nce et d'opposition qui le comprime'^ fait (1). »
(1) On trouvera à la fin oe volame, aux documents annexés, la partie prtncipato de oe mémoire.
iJtDÉK NAPOLliONNIBNMÏ à8&
Ce plan fdt fidèlement suivi :
La société de St-Vincent-de-Paul fut désorganisée par les mesures prises par M. de Persigny, en înéme temps que la Francmaçonnerie était de nouveau reconnue légalement ; la presse, qui était alors soumise à un régime absolument discrétionnaire, eut toute permission pour insulter et calomnier le clergé ; les conciles provinciaux furent prohibés ; dans certaines villes et dans les départements où les croyances étaient plus énergiques, les préfets multiplièrent les cabarets et les maisons de prostitution pour affaiblir les résistances religieuses.
Un nouveau ministre de l'instruction publique, M. Duruy, déclarait dès lors une guerre sourde à l'enseignement congréganiste, et il cherchait à réaliser un des vœux les plus chers du programme maçonnique, en inaugurant pour les jeunes filles un enseignement d'État, qui eût été une préparation aux loges androgynes.
En même temps, un des chefs les plus avancés de la Maçonnerie, M. Jean Macé, professeur de l'Université, organisait, avec le double concours de la Maçonnerie et de l'administration de l'Instruction publique, la Ligue de l'enseignement^ dont le but avoué était de détruire tout enseignement religieux dans les écoles et de corrompre les masses par des bibliothèques populaires (1).
Enfantin applaudissait toujours.
t Bien des gens, écrivait-il à Arles Dufour, ont cru que nos deux Napoléon, an lieu de faire des 18 brumaire ou des 2 décembre, auraient ift donner à la France toutes les libertés imaginables. Ce n'est pas de liberté que nous avons le plus de besoin aujourd'hui, c'est d'autorité inteUigente et sachant l'avenir. »
Et ses éditeurs ajoutent : « Cette autorité intelligente et exercée a l'étude de l'avenir, Enfantin avait foi qu'il la voyait en face de lui.»
Mais le côté le plus grave peut-être de cette nouvelle politique fut la tolérance, parfois la connivence, dont la police de l'époque osa envers V Internationale. Elle crut, en laissant se créer cette organisation sociaUste, tout comme en laissant les jacobins de
(l/ Ne Toiilaiil pas icinder œ qui a trait à la UffUê de renseignement, noas avons navDyé à an chapitre eaivant (liy. U, cbap. XV, ( 7) l'hisloriqae de rélablisse- Beot de la ligne sous le ministère de M. Duruy. On y trouvera les preuves de la empUcild du gonvernement imnérlal dans cette entreprise éminemment maçon- Blqae.
386 LA DESTRUCtlON DU WUVOIR TEMPOREL DU PAPE
Paris se livrer à des déclamations furibondes dans les clubs (2), arrêter la réaction libérale et religieuse qui se produisait dans le pays et placer la France entre le maintien de Tordre matériel et la Révolution.
Le plébiscite de mai 1870 fut pour lui une de ces illusions qae la justice de Dieu envoie à ceux qu'elle veut perdre,
Quos vuU perdere Jupiter dementat.
L'organisation de la démagogie, dont les groupes divers se rattachaient soit à Mazzini, soit à V Internationale , mais s'unissaient pour la lutte, était de plus en plus forte. Aussi, quand à la suite des malheurs de la guerre l'empire s'effondra, elle se trouva toute organisée pour recueillir le pouvoir qu'il laissait tomber.
Pour que Napoléon III se laissât glisser sur cette pente funeste, contrairement à son intérêt dynastique évident, malgré tous les enseignements que comporte la détention du pouvoir, malgré les influences relativement conservatrices qui l'entouraient, il fallait qu'il fût entraîné par une force logique remontant à son origine même et à celle de l'empire.
Vidée napoléonienne, dont il esquissait les traits dans ses rêveries de 1844, est une idée essentiellement révolutionnaire. Elle exerça sur lui pendant tout son règne une sorte de fascination, et aujourd'hui encore, au lendemain de la mort de son fils, le prince Jérôme-Napoléon la fait affirmer par ses partisans les plus autorisés.
Voici en quels termes, à la fin de juin 1879, M. Georges La* diaud, dans une brochure intitulée : Que vont devenir les bona^ partistes ? expliquait la profonde divergence de principes qui sépare les bonapartistes des conservateurs et qui est la raison d'être des prétentions au pouvoir du prince Napoléon :
« L'empire n'est essentiellement conservateur ni dans ses origines, ni dans ses traditions, ni dans ses conséquences.
Son fondateur a donné un corps à beaucoup d'utopies révolutionnaires ; ses droits s'appuient sur la souveraineté nationale, le plus instable des principes ; ses hommes appartiennent, pour la plupart, aux classes
(S) L'on aura plus tard de li peine à comprendre comment la police, loojoun représentée aux réanions publiques, pouvait laisser échauffer les esprits à ce point. Aussi renvoyons-nous au. livre de M. do Molioari qui a décrit ces scènes étranges au Jour le jour dans le Journal det Dcbatt, Il osi intitulé : Lé mouvement êodaliêiê et Ue fiwM/mê vMiquee avant la révolution du i ieptemhn i870 (in-12, Paris, 1872).
L^oix KAPOuàoKIKHHlt
démocratiques ; son second souverain Napoléon III a introdaii dans la législation les seules idées socialistes qui aient jamais été mises en pra» tique dans notre pays. L'empire n'est pas clérical, c'est-à-dire ne permet à aucune religion de tenir en échec l'influence de l'État ; et le concordat, s'il était appliqué à la lettre, réduirait l'Église à une stricte vassalité.
Donc> l'empire doit être suspect aux conservateurs et aux catholiques trop ardents; d'autant plus que, suivant en cela sa loi principale, qui est une loi de progrès, il ne devrait pas en rester au point où l'ont laissé Napoléon V et Napoléon III. Les modifications qui paraissaient suffisantes autrefois, sont de beaucoup dépassées par les vœux de l'opinion publique.
Les plus profondes réformes sont acceptées et désirées aujourd'ha par tout ce qui pense. Les impôts, les lois civiles et criminelles, les rapports du capital et du traaail ne sont plus conformes au sentiment de la majorité. L'empire a donc à se renouveler. Son programme ne doit être, d'après son principe même, qu'une sorte de thermomètre qui mar« que le point où est parvenue l'opinion du pays. Or, quand on examine cette opinion qui s'est traduite par les promesses qu'a approuvées le corps électoral, on comprend que les conservateurs obstinés ne sau« raient aimer un régime dont la formule consiste à suivre les vœux du suffrage universel.
L'empire tel qu'il peut se présenter, aidé de cette chance singulière que les républicains n'ont pas exécuté leur programme et qu'il a qualité pour le reprendre en grande partie à leur place, l'empire est donc fait pour effrayer les réactionnaires. »
c n faut que le bonapartisme reprenne son aplomb, qu'il cesse de pencher à droite et qu'il rende une légitime influence aux hommes qui insistent sur le caractère démocratique de sa mission. Eh bien 1 à ce titre, la présence du prince Napoléon comme chef de la famille Bonaparte est particulièrement avantageuse. Le prince Napoléon peut se Uire, son nom parle pour lui. »
Les conservatears sont donc bien avertis, et par les antécédents du prétendant et par les déclarations faites en son nom. L'idée napoléonienne n'est qu'une forme de l'idée révolutionnaire, et elle s'impose comme une fatalité à toute la race des Bonaparte.
(1] Que tml dÊ9mir Im bonapwrtkui, pa^ Oeorges Uohaud (Dwla, .187'J), p. if, HftSI.
388 LA DSSTEUGTION BU POUVOIR TKHPOIU&L DU PAPX
VII. — La chute de Napoléon III et la prise de Romx LE 20 septembre 1870. — La Maçonnerie kaItressx kn Italie.
Napoléon III, docile à la direction de Pahnerston, avait laissé s'accomplir sans intervenir, malgré l'intérêt évident de la France et les conseils de la plus élémentaire sagesse, les événements de 1866, qui brisèrent rAutriche et préparèrent l'unité de l'Allemagne sous la Prusse. C'était la réalisation du plan arrêté dès 1849, (liv. 2, chap. IX, § 8). En même temps le dualisme introduit en Autriche-Hongrie esquissait, pour un avenir non encore réalisé, le royaume magyar-polonais.
. Le gouvernement français non-seulement laissa faire, mais il prit même à tâche de justifier ces événements par les discours de M. Rouher et les dépèches diplomatiques de M. de Lavalette.
Le prince Napoléon se montrait ici comme toujours le mauvais génie de l'empire, et le passage suivant de son fameux discours à Ajaccio montre comment la politique suivie par M. de Lavalette et M. Rouher était celle que dictait la Révolution. Le prince démagogue ne trouvait à leur reprocher que leurs ménagements envers le pape :
« Ce que conseillent ces messieurs, c'est Tancienne et traditionnelle politique qu'on a trop ménagée depuis douze ans.
« Il faut voir de plus haut et regarder plus loin.
« L'empire, c'est le triomphe de la démocratie moderne, de la Résolution, qui a été enrayée par quinze ans de Restauration et par dix*huit ans de libéralisme parlementaire, mais qui déborde aujourd'hui de toutes ses digues impuissantes. On a fait trop d'hésitation et de prudence jusqu'ici ; on aurait dd s'allier franchement à la Prusse et à l'Italie depuis un an. L'heure est venue où le drapeau de la Révolution, celui de l'empire, doit être largement déployé. — Quel est le programme de cette Révolution ? — C'est d'abord la lutte engagée contre le Catholicisme, lutte qu'il faut poursuivre et clore ; c'est la constitution des gran« des unités nationales, sur les débris des États factices et des traités qui ont fondé ces États ; c'est la démocratie triomphante ayant pour fondement le suffrage universel, mais qui a besoin, pendant un siècle, d'être