II. — l'unité allemands
A partir de 1821, toute la Maçonnerie allemande convergea vers Berlin : elle fut comme une branche de Tadministration, conduite à un but déterminé avec la raideur de main propre à la bureaucratie prussienne. Si les loges supportaient ce despotisme, c'est parce que, en le subissant, elles n'en marchaient que plus sûrement vers Taccomplissement du grand œuvre maçonnique (1).
L'idée de la réunion de l'Allemagne sous sa domination ne cessait pas d'être le but de toutes les loges. Voici entr'autres ud curieux récit extrait des mémoires du général Lamarque, où il raconte son entrevue avec le comte de B... en 1826 :
« Il a trouvé le moyen de se faire recevoir dans toutes les sociétés secrètes de l'Italie et de rAllemagney et il prétend que ces sociétés mi'* nent le terrain sur lequel repose Tordre social actuel. A l'entendre, les carbonari parviendront à leur but, qui est de réunir toute l'Italie en une seule puissance. Ce désir d'union est aussi un des grands buts de la société teutonique en Allemagne : les nombres mystérieux de< trente* sept et de trente-huit qu'elle a adoptés signifient que sur les trentehuit princes qui partagent l'Allemagne il n'en faut conserver qu'un, qui établira le régime constitutionnel et fondera la liberté. Quel est ce prince qui doit succéder à tant d'autres et ne faire qu'un État de tant d'États ? Il n'est connu que des principaux adeptes du grand cercle directeur dont il fait lui-même partie. Sera-ce le prince de Bade ou le roi de Wurtemberg (2) ? >
violé et les lois da pays et celles da droit des gens. » VOriênt «isa de pumim peu après avoir produit cet article ; nous igaoroas oommeut se termina ce prooèe» V. aussi VAUgemeniei Uandbueh der Freim.^ v« Qloden^ et la publication de œ dernier Àuf$chlus$ liber mein Verhœltnii zun Preimarier orden (tS50).
(1) 8ur cette période de Thistoire de la Maçonnerie, t. des détails très-prMs dans une communication du F.*, de Beysé dans le Journal Le frnmtwiaçûn de 1819, reprod. par Amand Neut, tome I, p. 324 etsulv.
(2) Mémoiree du général lamarquê, Paris, 1835, tome U. p. 4«
t'UNITlÉ ALLKHÂNDIÉ
En jetant ces deux, derniers noms dans la conversation, le comlo de B... avait voulu dérouter le général Lamarque ou bien encore entretenir Talliance maçonnique des libéraux et des bonapartistes, car le prince de Bade était dlié de la famille Bonaparte.
Le prince Louis-Napoléon, qui même avant sa fortune politique était fort au courant des vues des sociétés secrètes, avait cherché à entrer dans ce dessein dès 1845 avec le duc de Brunswick.
Un ouvrage publié à Londres en 1867, sous le titre : Lettres et correspondance de Th. Slin^gby-Duncombe^ donne des détails assez curieux et peu connus sur les rapports qu'eurent le feu dac de Brunswick et Napoléon III, alors que celui-ci n'était que prétendant. L'anglais Slingby-Duncombe était lié avec le comte de Dorsay, Tami personnel de Louis-Napoléon, et, soit par intérêt, soit par une sortede fantaisie romanesque, il travailla une partie de sa vie à servir la cause du prince Napoléon et du duc dépossédé de Brunswick. Ce fut lui qui eut le premier l'idée de faire servir l'énorme fortune du « duc aux diamants » aux projets de Napoléon, qui, de son côté, s'engageait à rétablir le duc dans ses États et à favoriser l'unification de VAllemagne. Dans le but d'amener une entente entre les deux prétendants, M. Duncombe envoya en 1845 son secrétaire particulier, M. Smith, à Ham, où le prince Napoléon était détenu. Smith eut une longue conversation avec le prince, qui signa la convention suivante :
c Nous, soussignés, duc de Brunswick et prince Louis Bonaparte» convenons de ce qui suit :
« Art. 1*'. Nous promettons et jurons sur notre honneur et sur le saint Évangile, d'une part, de rétabUr le duc de Brunswick dans son duché, et, si cela est possible, de faire une Allemagne nationale unie, et de lui donner une constitution répondant aux progrès et aux besoins de Tesprit du temps ; d'autre part, d'assister le prince Napoléon dans son dessein de rendre à la France l'exercice de sa souveraineté nationale» telle qu'elle a été reconnue en 1830, afin que le pays puisse, en toute liberté, décider sur la forme de gouvernement qui répond le mieux à ses intérêts.
c Art. 2. Celui de nous qui arrivera le premier au pouvoir suprême»
sous quelque titre que ce soit, s'engage à fournir à l'autre les subsides
nécessaires en argent et en armes pour atteindre son but, et non-sbule-
ment à autoriser l'emploi d^un nombre voulu de volontaires, mais à
eu faciliter l'enrôlement de toutes manières.
« Art. 3. Tant que l'exil pèsera sur nous, nous nous engageons à
110U8 prêter assistance dans chaque occasion quand il s'agira de rentrei n 26
4Ôi lâ Hausse et. l^empire liAtiONNlQUE
dans la possession des droits politiques qui nous ont été violemment an* levés. Si Tun de nous réussit à rentrer dans son pays, il s'engage à sou» tenir par tous les moyens la cause de son allié.
« Art. 4. Nous nous engageons, en outre, à ne jamais signer ni pro* mettre une abdication, ni un renoncement au détriment de nos droits politiques. Chacun de nous doit à l'autre conseil et appui dans toutes les circonstances de la vie.
« Art. 5. SiàTavenir et dans la pleine jouissance de, notre liberté, nous devions juger opportune une modification quelconque de cette con* vention, c'est-à-dire une modification exigée par notre situation respective et nos intérêts communs, nous nous engageons à ne le faire qa*ea commun et à réviser ensemble les stipulations de ce contrat pour en écarter les clauses défectueuses, effet des circonstances dans lesquelles il a été rédigé. >
Le contrat fut signé par le comte Dorsay au nom du prinoe Louis-Napoléon et par M. Smith pour le duc de Brunswick. Ce dernier est le même qui était chargé d'administrer la fortune du duc et a reçu un million pour sa part de Théritage. On sait qu'un premier testament, fait en 1865, léguait au prince impérial toute la fortune du duc de Brunswick. Mais ce dernier a fait comme la fortune et s'est éloigné des Bonaparte au moment où ses millions auraient été plus que jamais les bien-venus.
En 1845, le traité du prisonnier de Ham et du duc aux diamant? était grotesque; malheureusement en 1866 cette idée ne reparut que trop dans les hallucinations de Napoléon IIL
En 1848, l'union de l'Allemagne fut sur le point de se réaliser. La création d'un empire prussien, qui séparât la France de la Russie, était l'objectif de Palmerston, et il avait donné le mot d'ordre aux loges par cet article-programme du Globe du 12 mai 1849) que nous avons reproduit intégralement (liv. II, chap. IX,
S 8). C'est à cette époque que se rattache le récit suivant de V6* minent évèque de Mayence, Mgr Ketteler (1).
ft J'étais (en 1848) curé dans une paroisse de mon pays, à Hope^i^ en Westphalie. La confiance des habitants de cette contrée me força» contrairement à tous mes goûts, d'accepter un mandat au parlement de Francfort. Le district électoral où je me trouvais comprenait entre au* très le comté de Tecklenbourg, ancienne province de la Prusse et pro* ^testante. Dans une réunion d'électeuss tenue là, on s'occupa surtout da rôle que les députés devaient remplir à Francfort dans le débat sur U
(t) VAUêmagjM aprèi la guerre de i8G6, trad. fraoç. do DeleC. p. M al suiv.
L^UNITé ^tiaSANDS 403
constitution allemande. Un des assistants, homme d'ailleara émÎQCinment respectable, émit cet avis, que la principale mission du parlement était d'âTENDRB jusqu'au Mein les frontière» de la Prusse et de constituer ainsi au nord de l'Allemagne une royauté qui serait placée sons la cou ronne de la Prusse ; que mon devoir de député était de concourir à co dessein. Ce fut la première fois que j'entendis émettre l'idée que nous avons vu se réaliser vingt années plus tard. Je fus étrangement surpris, dans un temps où tous les droits étaient ébranlés, d'entendre une tollo bouche préconiser, comme un moyen de salut, une nouvelle et si colossale violation du droit, et je repoussai énergiquement le conseil do concourir à un dessein qui était le déchirement de rAllemagnc. Je no me figurais guère alors que je serais témoin plus tard, comme évoque do Mayence, de la réalisation de ce plan et do V extension des frontières prus* iimnes jusqu'au Mein, Combien de fois j'ai pensé depuis à ce monsieur de Tecklenbourg, dont les paroles sont devenues pour moi une preuve que ce qui est arrivé de nos jours était depuis longtemps préparé. Je ntû certain maintenant que cet homme n'énonçait pas une opinion personnelle, mais qu'il s'était approprié la pensée d'une société secrète.»
Le parlement de Francfort offrit la couronne impériale au roi Frédéric-Guillaume IV, et il ne tint qu'à lui de réaliser dès lors l'œuvre qui s'est accomplie en 1866 et 1870 fmais ce prince, honnête homme et respectueux sincèrement du principe de la légitimité, s'y refusa absolument. La publication récente de sa correspondance avec le baron de Bunsen éclaire d'un jour singulier l'histoire de ces temps : il est curieux de voir comment la Révolution, sous sa forme libérale, continuait à faire son œuvre, sous un prince qui voyait cependant très-nettement que le libéralisme cofldnisait au radicalisme. Mais les sociétés secrètes exploitaient ses préjugés contre le Catholicisme et sa manie de vouloir constituer une sorte de protestantisme universel, comme une contrefaçon de la véritable église catholique.
Leur instrument auprès de lui paraît avoir été ce baron de Bansen, qui était le confiSent de tous ses projets religieux et qui voulait créer une religion universelle, d'où le dogme de la Trinité eût été exclu et où le Christianisme et le Judaïsme so seraient donnés la main, en faisant au besoin une part aux cultes des héros tels qu'Osiris et Dyonisius ! Ministre de Prusse à Rome, de 1831 à 1838, il avait collaboré activement à l'œuvre de la iHaute- Vente. Devenu ensuite anabassadeur à Londres, il seconda lactivement la politique de Palmerston. Reprenant les desseins de la Haute-Vente, il soutint Louis Napoléon, Cavour, Garibaldi, dans leurs plans de révolution conservatrice^
4 04 LA Prusse £t l^empirë ilAÇONNiQtJtt
il donna toujours, en tant qu'il dépendait de lui, une impulsion révolutionnaire à la politique extérieure de son pays, et contre* carra constamment sur ce terrain les désirs du souverain dont il était le favori, mais dont il se moquait à demi voix avec Humboldt et Vemhagen von Ense (1 ) •
En 1848, quand Bunsen, alors ambassadeur à Londres, poussait de toutes ses forces le roi de Prusse à unifier TÂlIemagne et à rejeter TÂutriche en Orient, le prince Albert, un Cobourg^ (v. liv. II, chap. V, S 5) écrivait lui-même au roi de Prusse pour l'engager à suivre les conseils de son propre ambassadeur ! Ce fait étrange est rapporte par Wolfgang Mentzel dans sa correspondance. On a vu plus haut (liv. II, chap. IX, S 8) que c'était là le plan poursuivi par Palmerston.
Mais l'empereur Nicolas, qui en 1848 avait si énergiquement contribué à la répression de la Révolution, était mort en 1855. Les défaites essuyées en Crimée et la désorganisation administrative de l'empire russe inclinèrent son successeur Alexandre II à suivre une politique tout autre. A son tour Frédéric-Quillaumc IV mourut en 1861, laissant la couronne à un frère moins scrupuleux.
La Maçonnerie, après son échec de 1848, n'avait pas cessé de travailler à l'unite allemande, et M.* de Bismarck fut l'homme qui groupa toutes les forces des sociétés secrètes sous sa direction.
L'on peut remarquer que les hommes qui servent sa politique avec Icplusd'ardeur sont d'anciens agitateurs, qui ont pris unepart active aux événements de 1848. Tels sont Schultze-Delitsch, le d"^ Lœwe»i Becker,Bennigsen,Miquel,Gervinus, Bamberger, Gneist, Seydèl,, Lasker, puis ceux qui, comme Karl Marx et Simon Deutsch, les* chefs de l'Internationale, travaillent pour lui sur un autre terrain (2). M. Bluntschli, le grand maître de la mère-loge de Bayreuth, le \
(1) V. la biographie do ce personnage dans les Zeil und LebetubUdir de II. Jan»son. V. surtoat, p. 451 el p. 481 , le récit caracléAsliqne d'une entrevue qu*U eut à Paris avec Napoléon IM» Michel Chevalier, Cohâen, et d'un projet de mission en SuIm» en 1859. Los idées de Bunsen sur VabiorpUon de la notion du Christ par le peuple 9t CÉtat (▼• p. 468 et suIt.) sont tout à fait colles de la Maçonnerie (Uv. I, chap. n I 6) ; Datarellement 11 était un des grands admirateurs do Rouan (p. 477) et de son œavre éminemment maçonnique. La mention d'Odiris et do Dyonialus dans sm plans religieux est aussi absolument caractéristique do rinspiration des loges.
(t) Nous Tenons de nommer ici un personnage, Simon Doutsch, sur loquel non» avons pu grouper quelques indications; elles donnent une idée du genre d'hommes qu'emploient les sociétés secrètes. Ecoutons d'abord M. d'Arnim : *
• Le principal entremetteur pour toutes les relations entre la presse démoccalique e( progressiste française et la presse allemande est un certain Simon Deutscb,
l'unité allemands 405
propagateur de tout le mouvement germanique dans la Suisse, s'est vantô hautement, dans son autobiographie, publiée en 1874 sous co titre : Gegenwarty d'avoir, dès 1<866, au milieu du conQit constitU'tionnel de la Prusse, le premier parmi les nationaitx libéraux^ reconnu le vrai but où tendait M. de Bismarck et d'avoir compris que € h notion moderne de VÉtat{\. liv. I, chap. I, $1), devait* grâce à lui, l'emporter dans la nouvelle constitution donnée au peuple allemand sur la tradition dynastiqvs et les débris des der« Diers siècles (1). »
Les faciles victoires remportées contre la Saxe, la Bavière,
qtti foarnissait déjà da temps do Tempire de l'argent an parti radical. Pendant la guerre, Deutsch ôlait & Vienne, où il faisait de la propagande française (lie). Rotournô i Paris en février 1871, il était un des membres les plus actifs de V InUrtiationate, conseiller de la Commune et alter ego financier du délégué aux finances. Après la chute de la Commune, Simon Deutsch fut arrêté, mais reiâehé à la iuUe deVinUt" ^idioh de l'ambassade d'Autriche, La police française l'expulsa ensuite du territoire. Peu de temps aprte, il put revenir, grâce à rinlervenlion du député Laurier, aUer cpo de U. Gambette. Il est associé h la République française pour la somme do 50,000 fr. et est trèa-Ué avec M . Etienne, le directeur de la Neue Press (de Vienne), notamment depuis qu'il dispose, en sa qualité d'ogent de àlustapha-faxil-Pacha, de puissants moyens pécuniaires. » (Dépôclio de M. d'Arnim à M. de Bismarck. 2 décembre 1872.)
D'autre part, ce Simon Deutsch était mdmbro dn comité directeur de la Jmne^ Turquie, qui est une branche de la Frano>maçonnerie et qui a détrôné Abd-ul-Azis. Ce n'est pas sans raison que U. Disraeli, en septembre 1876, au banquet d'Ayletbory, a signalé publiquement la grande part qu'avaient les sociétés socrôles aux agitations de l'Orient, d'où est sortie la guerre entre la Russie et la Turquie (v. Introduction^ II).
Bn 1877, quelques journaux mirent en avant le nom de Simon Deutsch comme gouverneur possible de la Bosnie dans une dos nombreuses combinaisons qu'élaborait alors la diplomatie lit Simon Oeutsch est mort en 1878.
(l) Cité par Pachtler, Der Gmtze der Bumanitcett p. 651. V. dans le même ouvrage, p. 659,1a violente déclaration de guerre au Christianisme faite par Bluntschli en jaillet 1879 dans la loge de Zurich Modestia, citée d'après la Freimaurer Zeitung ^u t mai 1874.
les relations de M. de Bismarck avec les chefs de V Internationale ne sont un aystére pour personfie. Il a auprès de lui pour secrétaire intime un M. Lothair Bûcher, qui, après avoir été obligé de s'exiler après 1848, fut Texécuteur testamentaire de Lasalle«Karl Marx, dans une lettre publiée par V Égalité, journal r^ubli^ eain socialiste, du 30 Juin 1878, parle sur un ton plaisant des communications que ce Lothair Bûcher lui a faites de la part de son maître, et signale incidemment son action sur certains journaux socialistes de l'étranger. Nous ue disons pas que l'/nkrnationale toit aux ordres de If .de Bismarck ; mais nous en conclnons seulement qu'entre les hauts chefs des sociétés secrètes il y a des communications, malgré les violents dissentiments du gros de leurs adhérents. (V. Document annexé H.).
On trouvera aussi quelques détails biographiques très-caractéristiques sur plusieurs eheb de la Jeune* Allemagne de 1848, devenus en 1870 les hommes de M. de Bismarck, dans le Soeiaiisme et la Réforme en Allemagne, par G. ReicUenback, ia-8*, 1S79, Paris^ au siège de la Société d'Économie sociale.
406 LA Prusse et l'empire buçonniqub
^Autriche elle-môme sont dues aux complicités que la Prusse rencontrait partout dans les affiliés des loges. Dès 1861, une réunion de tous les rites de la Franc-maçonnerie allemande s'était opérée sous la forme d'une fédération intitulée Verein deutscher Frei-' maurer^ et avait choisi pour président le P.*. Seydel. Grâce à cette union, le travail d'unification s'opcrait ostensiblement, indépendamment même de celui que pouvaient faire les meneurs cachés (1). L'opinion recevait une impulsion irrésistible par tous les écrivains et professeurs en renom enrégimentés dans le Verein.
Tous les hommes marquants de l'empire allemand actuel sont des francs-maçons avancés ; on peut s'en convaincre en compaparant les annuaires maçonniques avec le Reichsanseiger .