CHAPITRE III
Les quatre années qui suivirent furent paisibles. Les enfants se portèrent bien et commencèrent à vivre leur vie solitaire avec l'intensité qui en fut toujours la marque. Anne n'avait encore que cinq ans et ne comptait pas beaucoup, mais Emily avait neuf ans, Patrick dix et Charlotte onze et c'étaient des enfants d'une intelligence prodigieuse. Ce n'est nullement un paradoxe de dire qu'une foule d'hommes atteignent la perfection intellectuelle et morale dont ils sont capables vers leur dixième année et se dégradent rapidement ensuite. La force avec laquelle le monde des civilisés s'empare à ce moment des facultés des enfants conspire, avec un fatal instinct d'imitation qui n'est jamais plus impérieux qu'à cet âge, pour leur imposer des manières artificielles de voir et de sentir auxquelles seuls quelques robustes résistent. Le reste s'oublie soi-même en peu de temps et ne garde que le souvenir confus, et souvent
altéré par des formules, d'une spontanéité délicieuse où l'âme échappait à tout ce qui est opprimant pour s'abandonner à mille sensations ravissantes. C'est au fond de ce souvenir que l'analyse de l'homme mur s'efforce tristement de retrouver le secret du bonheur perdu. Son travail aboutit parfois à recréer un peu de vérité ou de beauté; quant au bonheur, c'est un mirage, et ceux-là seuls le trouvent a qui vient la révélation divine de lui tourner le dos au lieu de se consumer à sa recherche.
Les enfants sont de merveilleux artistes, psychologues et même philosophes.
Si l'on réfléchit à ce qu'un livre comme le II «t/iering Heiglits d'Emily Brontë révèle de puissance intuitive chez celle qui l'écrivit à vingt quatre ans on peut se faire une idée de ce qu'était son cerveau dans sa richesse native. Qu'on lise aussi ce que les biographes de Charlotte disent de son extraordinaire regard lorsqu'elle avait trente ans, de ces yeux de couleur indéfinissable, grands et paisibles, derrière lesquels il semblait qu'une lampe fut allumée, et qu'on se demande ce que devaient être les yeux de la fillette.
Les enfants du poète Brontë eurent une chance singulière. De vivre côte à côte avec un homme qui avait publié des ouvrages et qui écrivait journellement des poèmes leur donna une familiarité
instinctive avec le livre au lieu de l'étonnement un peu craintif devant la chose imprimée qui est presque toujours la règle à cet âge. Patrick Branwell, comme ses sœurs, lisait incessamment et toute la communauté non seulement se persuadait qu'elle ferait un jour son entrée dans la littérature, mais s'y préparait par toutes sortes d'essais. Soit principe, soit sévère économie, M. Brontë ne laissait pas entrer dans sa maison ce qu'on appelle la littérature enfantine. Les livres à images et les historiettes de nursery, si supérieurs qu'ils soient en Angleterre, ne vinrent jamais ôter aux petites Brontë l'appétit robuste et sain qu'elles avaient pour leurs classiques. Elles lisaient la Bible, le Voyage du Pèlerin, Addison, les poètes du xvme siècle, Walter Scott, des parties de Shakespeare, l'histoire ancienne et l'histoire contemporaine, avec la passion qu'on y porte aussi longtemps qu'on n'a pas touché aux fadeurs qui sont les bonbons coloriés de l'esprit. A la réserve de quelques sermonnaires il est probable qu'elles lisaient les mêmes choses que leur père. Une note écrite par Charlotte deux ans après son retour de Gowan Bridge, nous renseigne sur les périodiques qui entraient à la cure. C'étaient deux ou trois de ces solides journaux de province anglais et le Blackwood's Magazine, excellente revue que M. Brontë était trop pauvre pour acheter, mais
lt> CHARLOTTE BROXTE
qu'un médecin du voisinage lui prêtait. Non seulement Charlotte écrit tout naturellement « nous recevons le Leeds Intelligencer, nous lisons le Blackwood, etc. » ; elle caractérise au passage toutes ces publications qui se trouvent par bonheur être aussi bien Whig que Tory. M. Brontë raconte qu'il parlait politique avec Maria, l'aînée de ses filles, lorsqu'elle avait dix ans, comme avec un homme fait. Un fragment de Charlotte que je vais traduire montrera au lecteur, comment celle-ci pensait et écrivait en 1829. Elle s'excuse à elle-même d'avoir interrompu un ouvrage de fiction qu'elle avait commencé, parce que la politique est devenue par trop intéressante : -*
« Le Parlement s'ouvrit et la grande question de l'émancipation des Catholiques fut mise à l'ordre du jour et les mesures que voulait prendre le Duc furent rendues publiques et tout fut libelle, violence, esprit de parti et confusion. Oh ! ces six mois, depuis le discours du Roi jusqu'à la lin ! on ne pouvait plus écrire ni parler, ni penser à rien d'autre qu'à la question catholique, au Duc de Wellington et à M. Peel. Je me rappelle le jour où Y Intelligence Ejctraordinary arriva avec le discours de M. Peel et les termes auxquels les Catholiques devaient être admis. Avec quelle impatience papa arracha la bande, et comme nous nous groupâmes
autour de lui, et comme nous ne respirions plus pour l'écouter, tandis que les conditions étaient l'une après l'autre énumérées, expliquées et discutées, si fortement, si bien ! Quand papa eut fini, tante dit que tout cela était parfait et qu'il était impossible que les Catholiques fussent dangereux avec de telles sécurités. Je me rappelle aussi 1 incertitude de savoir si le Bill passerait à la Chambre des Lords et les prédictions qu'il ne passerait pas ; et, quand le journal arriva, l'anxiété avec laquelle nous écoutâmes tout le récit : l'ouverture des portes ; le grand silence ; les ducs royaux en robe; le « grand » Duc en ceinture et gilet verts ; toutes les pairesses debout lorsqu'il se leva; lui, lisant son discours (papa dit que chaque parole était d'or précieux); et enfin la majorité d'un contre quatre (sic) en faveur du Bill. Mais ceci est une digression, etc. etc. » Extraordinaire enfant ! elle avait treize ans et quelques mois et sa « digression », toute mélangée qu elle est de ce que dirent tante et papa, ne fait penser à rien moins qu'à l'admirable description par Macaulay de l'ouverture du procès Hastings. Sa langue est déjà faite : c'est le mélange de fermeté, d'aisance et d'éclat qui caractérise tout ce qu'elle écrira.
Rien dans l'énorme masse de manuscrits accumulée par elle vers cette époque ne fait penser à
la petite pédante que l'on serait tenté d'imaginer. A côté d'un passage plein d'éclat on trouve des enfantillages qui nous paraissent détonner, mais auxquels, heureusement, elle attachait de l'importance et quelle note sans se préoccuper du contraste. Souvent aussi des détails domestiques, des scènes d'intérieur introduisent un tableau brillant. On entend Emily brosser le tapis du salon ou l'on voit Branwell accoudé dans la cuisine devant des galettes fraîchement défournées. Enfin, on observe partout — et ce détail est marqué très expressément — que la littérature écrite n'est qu'un reflet de jeux si passionnants qu'on n'a pu se résoudre à en laisser perdre le souvenir. Quand les plumes grinçaient longtemps dans le « bureau des enfants » c'est qu'on s'était beaucoup amusé.
Voici l'introduction dune manière de drame intitulé : les Insulaires.
« Le drame des Insulaires fut formé en décembre 1827 de la manière suivante : Un soir, environ le temps où le grésil, les bourrasques et les brouillards de novembre sont remplacés parles tempêtes de neige et la grande bise coupante de l'hiver déclaré, nous étions tous assis autour de la chaude flambée de la cuisine. Nous venions de finir une dispute avec Tabby sur l'à-propos d'avoir une chandelle et Tabby l'avait emporté et les chandelles étaient res-
tées dans le tiroir. Suivit une longue pause enfin interrompue par Branwell disant : « Je ne sais que faire », phrase aussitôt répétée par Emily et Anne.
Tabby (en patois) : Allez vous coucher.
Branwell : Tout ce qu'on voudra mais pas ça.
Charlotte : Pourquoi êtes vous si méchante aujourd'hui, Tabby ? Jouons à avoir chacun une île.
Branwell : L'île de Man.
Charlotte : L'île de Wight.
Emily : L'île d'Arran.
Anne : Guernesey.
Nous choisîmes alors les principaux habitants de nos îles. Branwell prit John Bull, Astley Cooper et Leigh Hunt; Emily, Walter Scott et M. Lockhart; Anne, Michel Sadler, Lord Bentink, Sir Henry Halford; moi, le duc de Wellington et ses fils, Christopher North et ses collaborateurs (du Blackwood's Magazine), enfin M. Abernethey. »
Le choix de Branwell donne le ton. Le petit homme passionné de lecture met dans son île Leigh Hunt, brillant écrivain du jour, mais il lui faut aussi John Bull. Ces petits génies ne sont pas de petits prodiges et ce n'est pas leur faute si l'atmosphère de leur maison est un peu livresque.
La part de Charlotte dans la véritable bibliothèque que les petits Brontë produisirent à cette époque, se compose de vingt-trois cahiers de soixante à cent
pages couverts d'une écriture si microscopique que deux cents lignes en tiendraient à l'aise dans une seule page de ce livre. Elle devait griffonner toute la journée. Les cahiers d'Emily et d'Anne ont été détruits, mais il en reste plusieurs de Branvvell qui était aussi admirablement doué que ses sœurs.
Le catalogue de Charlotte, contient cinq ou six romans, la série des Insulaires, une foule d'histoires où son dieu Wellington, le « grand » duc, tient le principal rôle, des portraits contemporains, des numéros de revues littéraires, un drame satirique intitulé Le Poètereau ; enfin de nombreuses poésies parmi lesquelles une chose en quatorze vers qui fait penser aux ronds et aux barres du jeune Biaise Pascal. Tout cela écrit en quinze mois.
Il ne paraît pas que M. Brontë eût la confidence de ce qui se faisait dans l'étroite cliambrette du premier étage de sa maison. Charlotte écrit quelque part que les « comédies secrètes » sont les plus amusantes, et les enfants sentent à merveille qu'ils sont les seuls à bien voir la sagesse de leurs folies. Jamais ils ne sont plus eux-mêmes que lorsqu'on les voit chuchoter à la nuit tombante.