CHAPITRE IV
Au commencement de Tannée 1831, Charlotte fut remise en pension. Elle avait quinze ans; son père voyait approcher le moment où elle aurait à gagner sa vie : il fallait lui en donner les moyens. Il choisit cette fois une de ces petites écoles si nombreuses en Angleterre, qu'une ou deux vieilles filles, moitié gôut moitié nécessité, ouvrent dans leur maison paternelle et où l'on voit rarement plus d'une dizaine d'élèves. Roe Head était une belle vieille demeure située à quelque distance de la route de Leeds à Huddersfield , dans un pays de pâturages et de parcs seigneuriaux sur lesquels les usines étendaient peu à peu leur lèpre. Miss Wooler avait quarante ans : c'était une petite femme ronde et accorte, de façons gracieuses, parlant bien et douée dune voix charmante. Elle n'avait que sept élèves et le règlement de la maison était entièrement familial. Il n'y avait pas
<i'heure pour les leçons : quand on les savait, on -allait les réciter à la maîtresse.
L'arrivée de Charlotte fut un événement. On vit -descendre de la carriole une étrange petite créature, si délicate qu'on ne lui aurait donné que dix ans, myope, effrayée et habillée à l'antique de robes -comme on en faisait quinze ans auparavant, pour les dames de Penzance. Miss Wooler l'interrogea : ■elle ne savait pas un mot de grammaire et très mal la géographie. Son ignorance et sa taille allaient la faire mettre dans la division des petites, mais une .crise de larmes qu'elle eut à cette nouvelle décida Miss Wooler à la laisser parmi les grandes où elle se fit aussitôt une amie, Ellen Xussey, à qui nous devons tous ces détails.
Après avoir amusé, elle ne tarda guère à étonner. On s'aperçut que cette ignorante était un puits de savoir. Non seulement toutes les poésies classiques qu'on étudiait en classe lui étaient connues, mais elle savait d'où elles étaient tirées et parlait familièrement des auteurs. Elle était chez elle en tout ce qui était littérature. Une parole juste et profonde sur Johnson, citée par son amie, montre que son érudition n'était que l'aliment d'un esprit réfléchi : elle voyait déjà les hommes à travers les livres.
Elle dessinait avec une rapidité et une sûreté que
ses compagnes n'avaient jamais vues chez aucune autre. Le dessin était une de ses passions. Elle était trop myope pour se mêler aux jeux des autres pendant les récréations et passait des heures le nez sur une gravure qu'elle étudiait trait par trait, y découvrant mille choses qu'elle expliquait fort bien. Une note d'elle montre aussi qu'elle se serait intéressée à l'histoire de l'art et qu il lui tardait devoir des œuvres de véritables maîtres.
Elle fut évidemment populaire à Roe Head. A défaut d'aptitudes sportives, elle avait un autre moyen de succès très prisé dans les écoles anglaises : elle savait raconter une histoire et tenait ses compagnes de chambre éveillées dans leur lit aussi longtemps quelle le voulait. Il y a apparence qu'elle aimait déjà les histoires terrifiantes : un beau soir, elle en conta une tellement noire qu'une petite fille jeta des cris qui firent accourir la maîtresse.
Deux élèves de Roe Head, Ellen Nussey que j'ai nommée plus haut et Mary Taylor, demeurèrent ses amies aussi longtemps qu'elle vécut. A en juger par leurs lettres — la seconde écrivit même des livres — , c'étaient des femmes assez remarquables et à même d'apprécier leur compagne. Mary Taylor dit qu'elle garda toute sa vie l'habitude que l'on prend toujours au contact d'un esprit supérieur,
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de se référer mentalement au jugement de Charlotte chaque fois qu'elle était arrêtée ou intéressée par quelque objet.
Charlotte avait conservé une sorte de culte admiratif pour ses petites sœurs mortes et parlait souvent d'elles à ses amies. C était vraisemblablement tout ce qu'elle leur disait de vraiment intime. Les lettres qu'elle leur écrit sont affectueuses, mais une nuance de réserve n'en disparaît que très lentement, non plus que le rien de cérémonie qui est un provincialisme aujourd'hui, mais qui fut longtemps le signe naturel du respect de soi-même. A cette époque, quand Charlotte parle à Ellen Nussey de son autre amie et de sa sœur, elle les appelle les Misses Taylor. La flamme qui circule dans ses romans couvait profondément dans son âme, cachée sous une triple armure de convention. Elle eut toujours l'air d'une petite puritaine, vraie fille de ministre d'un village du Nord.
Les environs de Roe Head apprirent beaucoup de choses à la future créatrice de Shirley. Ce verdoyant district avait une histoire qui pouvait se lire à chaque pas. On y voyait des châteaux négligés dans des parcs devenus peu à peu sauvages ; on y rencontrait des filatures et des tissages de laine sur toutes les rivières : les élèves de Miss Woolcr ne sortaient jamais sans croiser des bandes
d'ouvriers hardis qui les toisaient et les interpellaient d'un « eh ! la belle » plus que familier.
Charlotte n'avait jamais vu de château ; il n'y eu a pas dans les moors. Si sa destinée l'avait fait naître dans un comté du Sud elle aurait grandi à l'ombre de ce qu'on appelle toujours la « Grande Maison », le logis héréditaire du patron du bénéfice. Avec une légère nuance de protection qui l'aurait enveloppée comme l'air même qu'elle eût respiré, elle aurait eu les filles du squire pour amies. Elle aurait vu le luxe sans en jouir ; elle ne l'aurait pas jalousé parce que ce milieu est assez sain pour ne pas faire germer l'envie, mais elle y eût pensé, elle aurait eu sur Londres, sur la cour, sur les levers et les présentations, de petites idées bourgeoises. Des préjugés, des mots de convention lui seraient devenus naturels; au lieu d'exécrer Jane Austen elle l'aurait infailliblement imitée. Elle n'aurait peut-être pas écrit, et, en tous cas ses romans n'auraient pas eu la sève acre qui est un de leurs charmes.
Les châteaux dont Miss Wooler faisait l'histoire à ses élèves quand le hasard de longues promenades les amenait devant leur façade blanche à colonnes classiques étaient presque tous déserts. Leurs propriétaires devenus trop pauvres pour les entretenir n'y faisaient que des séjours furtifs. Charlotte eut
donc la chance d'imaginer l'aristocratie plutôt que de la voir.
Sa nature sincère mais romanesque avait besoin de rêve, et peut-être que la force même de son réalisme l'eût détournée décrire, si toutes ses créations lui avaient d'abord apparu dans la vie.
Tout le cadre industriel de Shirley est fait aussi de souvenirs de Roe Head. Les tisseurs bien vêtus et bien nourris dont on voyait partout les maisonnettes commodes entre un gros tas de charbon et un tonneau à brasser étaient les fils des émeutiers de 1812. Miss Wooler se rappelait avoir entendu, nuit après nuit, quand l'ouvrage manquait et que chaque jour une invention mécanique nouvelle diminuait les chances des ouvriers, les défilés terrifiants de milliers de volontaires apprenant le métier de soldat avant de marcher sur Londres et d'arracher au Parlement les réformes que la pitié seule ne lui faisait pas faire. Elle avait vu l'attaque de la manufacture de Cartwright, — le même dont Charlotte devait faire Robert Moore — ; elle connaissait le pasteur Roberson, l'un des héros de cette guerre sociale, naguère voisin de M. Brontë ; elle l'avait vu à cheval et armé, courant le pays et maintenant l'ordre, bien plus en bourgeois résolu qu'en ministre de paix; les affaires de Heckmondwike, l'insurrection en pleine église des indépendants contre
leur ministre, s'étaient passées à moins d'une heure de chez elle.
Tous ces récits, ce spectacle d'un pays plein de contrastes, tombaient dans une imagination vierge et puissante, incapable de déformer la vérité, mais merveilleusement habile à la reconstituer dans ses détails. Quand Charlotte sortit de Roe Head en 1832, elle n'aurait plus écrit les Insulaires ni les histoires de génies malfaisants auxquelles elle s'était tant complu; la politique même qui, à Haworth, ne servait qu'à ses enthousiasmes de jeune adoratrice de héros, lui apparaissait sous son envers de réalités sociales, de passions, d'intérêts et de souffrances tangibles. Elle passait rapidement à la maturité, commençant à préférer Ellen Xussey au duc de de Wellington, voyant que ses rêves étaient des rêves et découvrant la vie.
Quant aux connaissances positives qu'elle emportait de Roe Head, c'étaient à peu près les mêmes qu'Amelia Sedley avait reçues de Miss Pinkerton : la grammaire, l'orthographe, un peu d'arithmétique, un peu de français, le maintien, la couture et la broderie, et ce que les programmes de ce temps appelaient pompeusement la géographie et l'usage des globes. En fait de littérature, Miss Wooler faisait lire à ses élèves les leçons de Blair sur les Belles Lettres, qui sont du Rollin un peu plus
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brillant et ne pouvaient nuire à un esprit dont le défaut était une richesse excessive.
Il reste quelques lettres écrites de Roe Head par Charlotte. Elles sont brèves et du style sévère dont elle ne se départait pas quand il s'agissait d'elle. Un jour le petit Branwell s'en vint à pied voir sa sœur et repartit aussitôt faisant les quarante milles dans sa journée. Ces Brontë s'aimaient sans beaucoup se le dire.