CHAPITRE V
Charlotte à son retour à Haworth déchargea Miss Branwell du souci de ses sœurs et ne lui laissa que la direction de la maison. Le portrait de Richardson que l'on voit aujourd'hui à la National Gallery et les souvenirs de plusieurs contemporains peuvent nous aider à nous la figurer. Elle était petite et menue, diminutive même, en toute sa personne, mais bien proportionnée, avec des mains et des pieds mignons, très bien faits, dont elle était fière, de beaux cheveux châtains épais et soyeux et des yeux saisissants dont tout le monde était frappé. Les gens incapables d'apprécier l'expression la trouvaient laide et, de fait, tous ses traits étaient irréguliers. Le portrait de Richardson montre un front admirable sous les bandeaux foncés et un regard parlant, mais le nez trop effilé, la bouche grande, le menton pointu, les pommettes accusées
et les épaules tombantes disent avec une clarté cruelle la malheureuse marquée pour la phtisie. Elle parlait sans beaucoup d'animation, avec une singulière netteté quand elle se portait bien, difficilement les jours où elle souffrait et alors illui fallait faire effort pour prononcer une parole. Ses livres et quelques passages de sa correspondance feraient croire qu'il y avait en elle un fond de gaieté et même de satire qui se serait traduit volontiers par la raillerie. Il ne paraît pas qu'elle s'y soit beaucoup abandonnée. Petite fille, elle fut imaginative et ardente, femme, elle devint de bonne heure concentrée et sa gaieté, comme la tristesse de bien des poètes, ne s'exprima qu'en littérature. En tous cas, après sa sortie de Roe Head, on ne la voit plus que grave et, à intervalles, cette gravité s'assombrit jusqu'à une mélancolie proche du désespoir. Vingt autres se fussent accommodées sans peine de la part que la vie lui faisait. Il ne manque pas de filles de seize ans, orphelines de mère et ayant leurs sœurs à leur charge, qui se sont trouvées dans des circonstances plus difficiles, sans, pour cela, s'abandonner à la tristesse. Mais celles-là vraisemblablement ne traînent pas la chaîne que les romantiques appelaient le poidsdu génie, c'est-à-dire la conscience de facultés exceptionnelles entravées au lieu d'être aidées. Il semble bien aussi que la mort foudroyante de Maria
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et d'Elisabeth avait laissé dans L'âme de leur cadette une ombre que rien ne dissipa jamais. Enfin, elle avait la mélancolie dans son système nerveux. Charlotte devint donc institutrice au logis en attendant le jour redouté où il lui faudrait l'être chez les étrangers.
Les commencements de cette vie nouvelle lui furent agréables et la note triste n'apparaît qu'à intervalles. « Si je vous raconte une de mes journées », écrit-elle, « je vous les aurai racontées toutes. De neuf heures à midi et demi, je fais la classe à mes sœurs et je dessine ; alors nous nous promenons jusqu'au dîner. Après dîner je couds jusqu'au thé. Après le thé j'écris, je lis, je dessine ou je fais des ouvrages de fantaisie, comme l'envie m'en prend. Mon existence s'écoule avec un peu de monotonie, mais délicieusement. Je n'ai pris le thé dehors que deux fois depuis mon retour de Roe Head. Cependant nous attendons du monde dans l'après-midi et mardi prochain nous aurons au thé toutes les catéchistes du dimanche. »
La maison où les Brontë prenaient le thé, était celle d'un manufacturier du « fond » — comme on appelait la vallée. — Un drame de famille qui fit scandale dans le pays interrompit ces relations assez agréables. Elles n'avaient d'ailleurs jamais
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été qu'une rare diversion et la cure se suffisait à elle-même, tout comme dix ans auparavant.
Emily et Anne avaient grandi et Branwell était presque un jeune homme.
Anne avait douze ans. C'était une fillette silencieuse, douce et affectueuse. Dans une autre famille elle aurait passé pour un génie, car elle aussi était tournée toute entière vers l'idéal artistique : auprès de ses sœurs elle a l'air un peu effacé. Elle avait l'àme mystique et écrivait des poésies — quelquesunes admirables — d'un profond sentiment religieux.
Emily, de deux ans plus âgée, l'adorait. On voudrait avoir plus de détails qu on n'en possède sur les années d'apprentissage de celle-ci. Ses lettres sont rares, ses papiers ont été brûlés, probablement sur son ordre et les quelques étrangers qui 1 ont approchée n'ont guère noté que sa puissance de silence. C'était une vraie fille du Yorkshire, un pur produit des moors, nullement timide comme Anne ou craintive comme Charlotte, mais froide, réservée et d'une indépendance que toute son attitude révélait. Elle n'avait rien de rustique dans l'air ni les manières ; au contraire, il y avait en elle une distinction native dont Charlotte s'est inspirée le jour où elle voulut créer un type de véritable aristocrate; cependant, malgré le raffinement inné qui perçait à travers son envc-
loppe glacée, elle avait le tempérament du Xord, avec son aversion pour les étrangers, son attachement passionné au lieu natal, son impuissance à vivre hors de ses habitudes et surtout sa sincérité native poussée quand il le fallait, jusqu'au cynisme et à la brutalité. Charlotte avait la même horreur de parler pour ne rien dire, de dépasser sa pensée dans son expression et de paraître faire étalage de ses sentiments. Elle s'excuse un jour aune amie de l'avoir appelée « chérie ». C'est bien un repentir de Yorkshirienne. Emily n'avait jamais à s'excuser de pareils oublis. Son affection pour les siens, son courage indomptable et son génie se traduisaient en actes, jamais en paroles. Elle aimait les animaux, amis fidèles et muets. Elle en avait de toutes sortes: ehiens, chats, perroquets, oies sauvages et même faucon. Elle avait un chien d'un caractère féroce qu'elle avait dompté et qui l'adorait. C'est elle qui s'impose au souvenir dans les sentiers des înoors. On la voit grande, maigre et pâle, devançant un peu les autres de son pas allongé. Tout lui parle dans ce vaste, haut et profond pays, mais elle se tait et, grâces à Dieu, ses sœurs sont aussi silencieuses. Le ciel et la terre leur sont familiers depuis leur petite enfance et le génie de ces lieux sauvages ne demande ni phrases, ni mots. Charlotte et Anne regardaient leur sœur avec une sorte de res-
pect craintif quand elle communiait ainsi avec la nature. « Ma sœur Emily aimait les moors », écrit Charlotte. « Des fleurs plus éclatantes que la rose s'épanouissaient pour elle au plus noir de la lande ; d'un creux morne sur le versant livide d'une colline son esprit savait faire un Eden. Elle trouvait dans la solitude toutes sortes de délices dont la plus chère était sa liberté. La liberté était pour Emily l'air même qu'elle respirait. »
L'auteur de ce livre s'est rappelé le « creux morne sur la colline livide » en voyant deux petites filles assises rêveuses dans les herbes sèches d'une carrière abandonnée, au bord de laquelle les Brontë ont dû s'arrêter souvent.
La grande distraction de Charlotte à cette époque était le dessin. Son frère et ses sœurs dessinaient aussi, — Branwell très remarquablement — et il y a apparence que toute la maisonnée hésita quelque temps entre l'art et la littérature. On se rappelle que Charlotte étonnait ses compagnes de Roe Head par la patience extraordinaire avec laquelle elle étudiait les gravures qui l'intéressaient. Elle avait toujours travaillé sans maître et elle en était réduite à arracher ainsi au papier les secrets de la technique. Quand elle croyait avoir tout vu et tout compris, elle se mettait avec la même persévérance a tout reproduire a la plume ou au crayon. Elle fut six
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mois, au témoignage de son frère, sur une de ces copies, non sans dommage pour ses pauvres yeux. Il reste à Haworth plusieurs de ces dessins. Ils ne frappent que par la minutie du détail : l'ensemble est invariablement froid et sans relief. En revanche, une étude d'Emily d'après son chien, Keeper, est énergique et vivante et d'une liberté de main qui contraste avec l'application de la sœur aînée. Pendant quelque temps, M. Brontë fit donner à ses enfants des leçons d'un peintre de Leeds, William Robinson, qui avait étudié à Londres, dans l'atelier de Lawrence, mais cet enseignement régulier fut bientôt suspendu, sous prétexte, dit Mrs Gaskell, que ce Robinson était un homme sans principes. Peut-être aussi se décida-t-on, vers cette époque à faire entrer Branwell à l'Académie royale et parut-il superflu de faire donner aux filles des leçons particulières coûteuses, puisque le fils était assuré, à bref délai, d'en recevoir des meilleurs maîtres.
Charlotte entretenait une active correspondance avec ses amies Mary Taylor et Ellen Nussey ; celle-ci ne reçut pas moins de cinq cents lettres d'elle. Beaucoup sont plus vives et confiantes que celles quelle écrivait de Roe Head à son père et à ses sœurs. Evidemment, l'austère expression d'Emilv faisait la loi à Haworth et en général dans les rela-
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tions familiales des Brontë, mais Charlotte ne répugnait pas naturellement à des façons plus douces.
Sa gravité s'égaie parfois et il y a une tendresse latente dans tout ce qu'elle écrit: elle s'intéresse à ce qui se passe aux Rydings, elle questionne et veut des nouvelles. Lorsqu'il s'agit de son propre cercle elle change de ton: on ne parle pas de soi, même à ses amis. Quelques-unes des lettres àEllen Nussey montrent Charlotte sous son jour de provinciale sévère à la fois et imaginative. Les Nussey étaient d'assez gros propriétaires et deux ans après qu'Ellen fut sortie de pension on lui fit faire un voyage à Londres. Aussitôt Charlotte s'agite. Londres était le lieu de toutes ses aspirations littéraires et le théâtre de la politique qui l'occupait depuis ses premières années, mais les tableaux gazés des moralistes élégants du Rambler et du Mirror, tout comme les malédictions des Puritains sur Babylone, lui montraient une ville séductrice et perverse et elle s'alarmait pour son amie. Enfin une lettre arrive. Elle n'a été ni éblouie, ni oublieuse. Aussitôt Charlotte répond : c'est vraisemblablement la première fois qu'elle écrit Londres sur une enveloppe de lettre.
« Votre lettre m'a fait un vrai et profond plaisir. Mary m'avait avertie de votre départ pour Londres
et je n'avais pas osé espérer un mot de vous tant que vous seriez parmi les splendeurs et les nouveautés de la capitale commerciale de l'Europe. Me basant sur ce que je sais de la nature humaine, je croyais qu'une petite provinciale, pour la première fois dans une situation si bien faite pour éveiller la curiosité et attacher l'attention, perdrait, au moins pour un temps, tout souvenir d'objets éloignés et familiers et s'abandonnerait à la fascination de ceux qui s'offrent à sa vue. Votre bonne, intéressante et chère missive m'a fait voir que mes suppositions peu charitables étaient fausses. Je me suis bien amusée de la façon nonchalante dont vous parlez de Londres et de ses merveilles. Ne vous êtes-vous pas sentie bien petite devant Saint Paul et l'Abbaye de Westminster ? N'avez-vous pas éprouvé un intérêt intense et ardent en visitant dans Saint James, le palais où tant de rois d'Angleterre ont tenu leur cour ? en voyant leurs portraits sur les murs ? Il ne faudrait pas avoir peur d'avoir l'air provinciale : la magnificence de Londres a arraché des cris d'étonnement à des voyageurs qui connaissaient le monde, ses merveilles et ses beautés.
N'avez-vous encore aperçu aucun des grands personnages que la session du Parlement retient en ce moment à Londres? le duc de Wellington, Sir Robert Peel, Lord Grey, [M. bStanley, M. 0' Gon-
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nell? A votre place, je ne passerais pas trop de temps à lire dans la capitale. Servez-vous de vos yeux pour voir maintenant, et mettez de côté les lunettes que les auteurs voudraient vous faire prendre. »
Il y a de tout dans cette lettre : 1 emphase d'un style à la Johnson, des mots de petite jeune fille, un peu de jalousie peut-être, un arrière-fond d'imagination sublime, le vieux goût pour la politique, de la curiosité, et, tout à coup, le vrai ton Brontë d'observation directe et pénétrante. Toute sa vie, Charlotte fut ainsi puissante et bouillonnante dans le fonds caché où sa personnalité réelle travaillait, provinciale, froide et conventionnelle dans l'extérieur de petite bourgeoise protestante qui est ce que la plupart de ses contemporains aperçurent d'elle. Il y a dans toute sa vie un dualisme éternel : la raide enveloppe que l'éducation et le milieu lui avaient imposée dès l'enfance, déguise l'artiste libre et fougueuse qu'elle devenait quand son génie, ou pour mieux dire, son démon la dominait.
Quelques mois plus tard, Ellen revient dans le Yorkshire, et sa correspondante laisse éclater un transport de joie et de tendresse qui ne lui est guère familier :
« Mon Ellen chérie, je puis vraiment vous appeler ainsi maintenant. Vous êtes de retour, ou du
moins vous revenez de Londres, de la grande cité pour moi aussi imaginaire que Babylone, ou Ninive, ou la Rome antique. Vous vous retirez de ce que l'on appelle le monde et vous rapportez le même cœur simple, naturel et fidèle avec lequel vous étiez partie. Il me faut longtemps, très longtemps, pour croire les protestations d'une autre; je connais mes sentiments, je sais lire dans mon àme, mais l'âme des autres m'est un livre scellé, un rouleau d'hiéroglyphes que je ne puis déchiffrer. Cependant, le temps, l'étude, une longue familiarité vainquent presque toutes les difficultés, et, pour ce qui vous concerne, il me semble que je suis parvenue à entendre le langage mystérieux dont les détours, les contradictions et les obscurités déroutent si souvent la recherche. Je vous sais vraiment gré de votre attention envers une personne aussi obscure que je le suis, et j'espère que ce n'est pas égoïsme; il me semble que ma joie est faite en partie du sentiment que le caractère de mon amie est encore plus noble et plus ferme que je ne le supposais. Peu de jeunes filles auraient vu le brillant, l'éclat et la parade éblouissante de Londres d'un cœur si peu changé et si entièrement pur. Je ne vois dans vos lettres ni affectation, ni badinage, ni mépris pour l'admiration naïve que des esprits simples peuvent avoir des choses et des gens en vue. »
N'y a-t-il pas quelque chose de vraiment touchant dans cette humilité de la femme supérieure devant son amie, parce que celle-ci a vu ce qu'au fond elle souhaite passionnément de voir à son tour et n'a pris aucune assurance déplaisante au spectacle de ces grandeurs? Il faut avouer cependant qu'Ellen était plus souvent disciple attentive qu'héroïne admirée. Voici une lettre de conseils qui ouvre un jour instructif autant sur la trempe morale de Charlotte que sur le développement de son esprit.
« Vous m'avez demandé des titres de livres. Voici en quelques mots. Si vous aimez la poésie, qu'elle soit de premier ordre : Milton, Shakespeare, Thomson, Goldsmith, Pope (bien que je ne l'admire pas), Scott, Byron, Campbell, "Wordsworth et Southey. Ne sursautez pas aux noms de Shakespeare et de Byron. Ce sont tous deux de grands hommes et leurs ouvrages leur ressemblent. Vous saurez choisir le bon et éviter le mauvais ; les plus beaux passages sont invariablement les plus purs et les mauvais sont révoltants : vous n'aurez jamais envie de les relire. Laissez les comédies de Shakespeare et le Don Juan de Byron, peut-être aussi son Caïnz bien que ce soit un poème magnifique, et lisez le reste sans peur. Il faut un esprit bien déprave pour trouver du mal dans Henri VIII, Richard III. Macbeth, Hamlet et Jules César. La ravissante poésie,
étrange et romanesque de Scott ne peut pas vous faire de mal ; celle de Wordsworth non plus, ni celle de Campbell, ni celle de Southey, à part quelques pièces. En histoire, lisez Hume, Rollin et Y Histoire Universelle si vous pouvez; je n'ai jamais pu. Pour ce qui est des fictions, ne lisez que W. Scott; tout roman après les siens, paraît sans valeur. En biographie, lisez les Vies des Poètes, la Vie de Jolmson, celle de Nelson, celles de Burns, de Sheridan et de Byron, et les Mélanges de Wolfe. En histoire naturelle, lisez Berwicket Audubon, Goldsmith et White. En théologie, votre frère vous conseillera. Tout ce que je puis vous dire c'est qu'il faut se tenir aux classiques et éviter les nouveautés. »
Elle avait dix-huit ans. On voit qu'elle se croyait assez forte et se sentait assez pure pour lire tout ce qui en valait la peine, sauf à le juger ensuite et à interdire à des natures plus fragiles ce qui leur serait nuisible. Son accent ici, n'est plus du tout celui d'une jeune fille.
Comme plus tard dans ses romans elle avait conscience d'une supériorité assez grande sur la vie pour pouvoir la regarder en face. On lui fit plus d'une fois la mortelle injure de laisser entendre qu'elle y avait perdu. L'indignation avec laquelle elle repoussait cet outrage montre que c'était en effet une calomnie. Jamais les considérations artis-
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tiques n'entrèrent en balance dans son esprit avec le souci d'une moralité haute et sévère, et son réalisme ne choqua jamais que des sots, des hypocrites ou des vieilles filles ridicules.