‹ Les soeurs BrontëChapitre 14 sur 27 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Cette vie de devoirs faciles et réguliers dura trois ans. Dans l'été de 1835 il devint urgent de faire commencer à Branwell ses études professionnelles. Emily avait dix-sept ans, Anne quinze et on ne pouvait remettre davantage le complément d'éducation auquel elles avaient droit. Le petit budget de M. Brontë ne pouvait supporter cette triple charge et Charlotte se décida à se placer.

Branwell et son avenir étaient la plus grande et presque l'unique préoccupation de la famille. De tout temps il avait été le dieu non seulement de ses sœurs, mais de son père et même de la froide Miss Branwell, et il était entendu dans le pays qu'il serait un grand homme. M. Brontë racontait de lui des traits de précocité extraordinaire : il était à peine habillé en garçon que son père lui avait demandé s'il y a une différence entre lintelligence de l'homme et celle de la femme.

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« La même qu'entre leurs corps », avait-il répondu.

Branwell n'alla jamais au collège. Son père lui consacrait tout son temps. Mais autant les filles de M. Brontë étaient casanières et retirées, autant Branwell était répandu. Il aimait la compagnie des garçons du village, parlait à tout le monde et, de bonne heure, son intelligence, sa figure mâle et une galanterie naturelle de manières lui firent prendre un air d'homme. Il aurait été très beau sans ses cheveux qui allaient au rouge et criaient son origine celtique. Il avait le front massif et puissant, le nez droit, l'œil ouvert et expressif, la bouche bien faite quoique faible. Son caractère droit et généreux contribuait autant que sa figure à le rendre populaire. C'était un garçon de village, mais comme Burns dut l'être avant lui : le génie chez un adolescent ressemble toujours à l'héroïsme. A dixsept ans on pouvait commencer à voir poindre ses défauts : la légèreté, la faiblesse, l'amour du plaisir, mais il n'y avait en lui ni vice ni bassesse. Son père est responsable pour une bonne part du déplorable échec de sa vie.

Le Black Bail est à cinquante pas de la cure, grosse auberge carrée, confortable et propre, La pratique des arvills ou repas d'enterrement s était conservée à Haworth : en sortant du cimetière les gens du deuil entraient au Black Bail tout proche,

et s'y consolaient bruyamment. Comment le fils du recteur devint l'habitué et peu à peu le centre de ces ripailles scandaleuses il est difficile de le dire. L ordonnateur en était généralement le se.rton ou sacristain-fossoyeur, voisin de la cure et chez qui Branwell entrait comme chez lui. Il est probable que ce creuseur de tombes organisateur de banquets sentit que la présence d'un garçon savant et qu'on pouvait écouter parler des heures entières relèverait la beuverie, et M. Brontë craignit de mécontenter sa population, très jalouse des arvills qu elle savait désagréables au clergé. Ainsi, peu à peu, Branwell devint à Haworth ce qu'est l'improvisateur dans un village italien. Quand des étrangers, placeurs de laines ou commis-voyageurs, s'arrêtaient au Black Bull, l'hôte leur disait quel aprèsmidi agréable ils pourraient passer si le fils du recteur venait à entrer. Quelquefois en effet Branwell survenait par hasard. Bientôt on prit l'habitude de l'aller chercher. Il arrivait de bonne humeur, sans pose ni forfanterie, mais, à chaque expérience, il se sentait supérieur à ces beaux messieurs de la ville et se confirmait dans son rôle dangereux de jeune coq de village. Il était plein d'ambition naturellement et son imagination irlandaise lui peignait son avenir sous les couleurs les plus brillantes. Un jour il étonna un commis-voyageur par sa connais-

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sance minutieuse des rues de Londres où il n'avait jamais mis le pied. Le pauvre garçon pensait à Londres comme à l'aboutissement naturel de ce qu'il faisait àHaworth; il s'y voyait peintre célèbre ou auteur adulé ; il croyait répéter dans la salle du Black Bull le rôle de Johnson ou de Sheridan qu'il ne pouvait guère tarder à jouer.

Il prenait des habitudes, mais il ne les sentait pas. Sitôt rentré dans l'austère maison où ses sœurs travaillaient sans bruit, lui aussi reprenait la plume ou le fusain et redevenait lui-même. Il écrivait beaucoup de vers, presque toujours d'inspiration religieuse. Sa prose était attique et gracieuse : il imitait Addison et les essayistes. Il fut le premier à se voir imprimé : un jounal de Leeds, le Mercury, accepta une de ses poésies et, par la suite, en publia beaucoup. Son talent de dessinateur était sans nul doute remarquable : ses portraits de ses sœurs, quoique mal peints, sont non seulement ressemblants mais vivants. Tout ce qu'il faisait augmentait les espérances et la fierté du petit cercle qui ne vivait que pour lui, mais préparait aussi à ces âmes ardentes l'amertume des déceptions prochaines.

En juillet 1835, Branwell fit une demande officielle d'admission à l'Académie Royale et Charlotte après des pourparlers avec deux familles du voisi-

nage en quête d'une institutrice, accepta une place de sous-maîtresse que Miss Wooler lui offrait à Roe Head. Elle la garda trois ans.

C'était une singulière bonne fortune pour Charlotte que de retourner à Roe Head. Miss Wooler était entièrement sympathique à son ancienne élève, Roe Head n'était qu'à une heure de marche de Birstall et Gomersall où habitaient Ellen Nussey et Mary Taylor, et Charlotte emmenait Emily. Son premier sentiment fut une joie profonde d'échapper encore une fois à la servitude d'une vie d'institutrice particulière, et elle écrivit à Ellen une lettre presque enthousiaste.

Elle refit son entrée à Roe Head le 29 juillet, trois ans après son départ. Nous n'avons aucun renseignement sur l'impression que dut produire Emily sur ses jeunes compagnes. Toute autre assurément que celle qu'avait laissée l'arrivée de Charlotte cinq ans auparavant. Cette grande fille silencieuse ne pouvait exciter la curiosité sympathique dont son aînée avait été d'abord entourée. Chaque tour de roue qui l'éloignait de Haworth avait augmenté une mélancolie taciturne qui s'était emparée d'elle au départ, et Roe Head ne lui apparaissait que comme un morne exil. La routine familiale de la pension la blessait comme une discipline, l'enseignement régulier ne l'intéressait pas, elle se

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sentait prisonnière. En peu de temps elle déclina. « Chaque matin », écrit Charlotte, « au réveil, la vision de son Haworth et des moors revenait sur elle comme un torrent d'amertume et attristait la journée avant quelle ne fût commencée. Personne ne savait ce dont elle souffrait, mais moi je ne le savais que trop. Cette lutte intérieure brisa promptement ses ressorts ; la pâleur de sa ligure, son corps amaigri, ses forces diminuées annonçaient la consomption. Je sentis quelle mourrait si elle restait plus longtemps et j'obtins son rappel. Elle n'avait été que trois mois à Roe Head. »

Emily écrivit beaucoup de vers pendant ces trois mois d'exil. Elle les composait le soir dans la salle d'étude tandis que les autres jouaient. Haworth et les souvenirs de Haworth en sont le thème presque unique. L'inspiration en est sombre, mais courageuse, et, assez souvent, la tristesse s'y relève d'un rayon d'espoir; à intervalles, l'accent stoïque qui était la nature même d'Emily, et partout la pensée de la mort: ces filles avaient grandi trop près d'un cimetière et la poésie de la tombe, la froide tombe, — non le tertre fleuri de Gray, — leur parle comme à Shakespeare.

Quelle que soit l'idée, l'expression a invariablement la maîtrise qui distingue ce que cette fille

extraordinaire écrivait. On peut penser ce qu'on voudra du caractère d'Emily. la trouver bizarre et difficile à vivre, quand on lit ces vers pleins et parfaits et qu'on se rappelle qu'ils sont l'effusion de l'heure de loisir d'une enfant, on sent la présence du génie et l'on s'incline. Voici un fragment de pièce.

Les moors ! les moors, où l'herbe courte Comme du velours devrait s'étendre sous nos pas ; Les moors, oh ! les moors ! où la haute passe Se dressait sous le soleil sur le ciel clair ;

Les moors où le tarin trillait

Sa chanson sur le vieux granit ;

Où l'alouette, la folle alouette emplissait

Les cœurs de son délire.

Quelle langue dira l'émotion

Qui naquit, lorsque au loin exilée,

A genoux sur le front d'une colline déserte,

Je vis de la bruyère brunie ?

Elle était rare et maigre et disait

Que ce peu d'elle serait bientôt fini :

Elle disait tout bas « Les murs maussades m'enserrent,

J'ai fleuri mon dernier été. »

Mais la musique aimée dont l'éveil soudain Fait mourir l'âme du montagnard suisse N'a pas un charme plus adoré et dévorant Que pour moi cette bruyère flétrie.

L'esprit ployant sous sa puissance

Comme il brûlait, comme il mourait d'être libre !

Si j'avais pu pleurer alors,

Ces larmes m'eussent été un paradis.

Mais c'est bien : les tristes minutes avancent,

En dépit de leur charge de douleur ;

Un temps viendra où les aimés et ceux qui les aimen

Se retrouveront sur les montagnes.

D'avoir vu sa sœur chérie se flétrir en aussi peu de temps laissa un nuage sur l'âme de Charlotte, et, bien que la petite Anne eût remplacé Emily, cette mélancolie alla croissant. Miss "VYooler aurait voulu qu'elle allât le plus souvent possible passer le dimanche k Birstall ou à Gomersall : ce repos lui semblait un abandon de son devoir et elle ne sortait pas de la pension vide. Les livres qui l'avaient charmée la dégoûtaient ; elles restait des heures entières le soir à penser, s'abandonnant à la mélancolie qui l'envahissait. Elle voyait des choses étranges dans l'obscurité. Un soir elle entendit une voix intérieure distincte répéter des vers mystérieux qu'un verset d'Isaïe avait pu inspirer, mais qu'elle n'avait jamais lus. Quelque chose en elle s'était désorganisé et, comme le pauvre Silvio Pellico, dans les premiers mois de sa prison, elle se sentait le jouet d une puissance méchante. La mélancolie religieuse ne tarda guère à s'ajouter à ce cauchemar : une torture qui devait durer deux ans commença.

On verra par la suite que les Brontë, du moins Charlotte et avant elle Emily, parvinrent à une sin-

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gulière indépendance religieuse. Emily s'établit de bonne lierre dans un théisme farouche dont elle ne parlait à personne, mais qui apparaît vivant et puissant dans la dernière pièce de vers qu'elle écrivit. On ne l'entendit jamais qu'une fois exprimer une opinion qui eût quelque rapport avec la religion. Mary Taylor racontait un jour à Haworth qu'on avait voulu lui faire dire sa nuance théologique et qu'elle avait répondu que c'était affaire entre elle et Dieu. « Bien dit ! » s'écria Emily, qui était étendue devant le feu, sur le tapis. Même la timide Anne qui fut toujours à la merci d'imaginations calvinistes et ne dut qu'à une Providence miséricordieuse de mourir avec un admirable cantique d'abandon sur les lèvres, ne craint pas d'exprimer des états dont une catholique ne parlerait jamais. Elle a mis en vers suppliants et douloureux la terrible prière de Blanco White : « ô Dieu ! — s'il y a un Dieu — sauve mon âme ! — si j'ai une âme. » Quant à Charlotte ses livres la montrent attachée à l'église d'Angleterre, mais résolument anti-cléricale, très libre d'ailleurs de pensée, posant des questions inquiétantes sur l'au-delà, et, dans un endroit où son imagination se donne carrière, se jouant tout près du panthéisme.

A l'époque de son retour à Roe Head, elle n'en était pas là : le calvinisme triste qui faisait le fond

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du protestantisme de son temps, la terreur de la prédestination, la hantise du péché non pardonné, l'idée d'un Dieu à la fois souffrant et vengeur, la dominaient, et elle descendit sans défense dans la nuit obscure de lame. Elle commence par un aveu de détresse à son amie Ellen : « Je connais les trésors de la Bible, je les aime et les adore. Je vois la source de vie dans sa pureté et son éclat, mais, quand je me baisse pour boire, les eaux, comme à Tantale, s'enfuient de mes lèvres. » Quelques mois plus tard elle est au fort de sa crise. « Je ne me refuserai pas davantage à répondre à vos questions. Oui je voudrais être meilleure que je ne le suis. Je prie avec ferveur, parfois, afin de le devenir... Ne vous méprenez pas ; ne croyez pas que je vaille quoi que ce soit : je ne fais que désirer. Je déteste mon ancienne légèreté et présomption. Oh non, je ne suis pas meilleure. Je suis dans ces horribles ténèbres d'incertitude où, s'il ne fallait qu'être vieille et blanche, avoir passé mon jeune temps de bonheur et me trouver au bord du tombeau, je l'accepterais pour être sûre de ma réconciliation avec Dieu et de ma rédemption par les mérites de son Fils. Je n'ai jamais été indifférente à ces pensées, mais elles me sont toujours venues dans un nuage et maintenant le nuage s'est encore, s'il est possible, épaissi et un découragement plus accablant m'opprime. »

Ses forces s'usèrent rapidement à cet obscur combat. Elle avait beaucoup aimé l'intérieur de Mary Taylor (les Yorke de Shirley). Le père de son amie était un homme de goût et de savoir, qui avait voyagé, savait le français, mais s'amusait à soutenir dans le plus rude patois yorkshirien, les opinions politiques et religieuses les plus osées. Charlotte avait beaucoup aimé ces discussions. Quand on l'y provoquait maintenant elle se dérobait tristement, sentant bien que les paroles lui manqueraient. Elle s'inquiétait de l'avenir. Branwell n'était pas entré à L'Académie comme on l'avait espéré ; il continuait de végéter à la maison. Miss Wooler était bonne, mais elle n'était pas riche. Ce qu'elle pouvait donner à Charlotte suffisait à peine à l'entretenir et à habiller Anne. Il avait fallu qu'Emily se décidât à un nouvel effort pour tâcher de gagner sa vie au dehors. Elle était sous-maîtresse à Halifax dans un gros pensionnat où elle travaillait de sept heures du matin à onze heures du soir. Tout semblait tourner contre les pauvres filles. Miss Wooler fut obligée de quitter Roe Head et de transporter son établissement à Dewsbury Moor, dans un endroit bas et assez malsain. Anne y contracta un point de côté et des rougeurs vives qui affolèrent son aînée. Miss Wooler ne voulait voir dans ces symptômes qu'un rhume sans danger tandis que Charlotte y lisait des

présages de mort. Les deux amies faillirent se quitter. Enfin la nervosité de Charlotte devint telle qu'un médecin consulté la renvoya chez son père. C'était en mai 1838. Emily était revenue au nid commun plusieurs mois auparavant. Le bonheur de la retrouver et de se retrouver elle-même, au commencement de la belle saison, dans des lieux qu'elle aimait si exclusivement, fut son dictame. « Un esprit calme et uni comme le vôtre », écrit-elle à Ellen, « ne peut concevoir les sentiments de la ruine que je suis quand, après des semaines de souffrance physique et morale indescriptible, une lueur d'accalmie commença à poindre ». Ses amies furent parfaites. Elles vinrent la voir tour à tour et se disputèrent le privilège de la soigner. Pendant plusieurs mois elle s'abandonna à ces soins. Peu à peu elle se releva.

La fin de sa convalescence coïncida avec un événement très inattendu. Le frère de son amie Ellen, le Rev. Henry Nussey, alors vicaire dans le Sussex, la demanda en mariage. Elle vit dans un éclair le paisible presbytère d'un joli village du sud et la joie d'y recevoir souvent la visite de son amie. Mais la pauvre Charlotte, toute battue que, déjà à vingt-trois ans, elle fût de la vie, ne gardait pas pour ses romans les idées qui y régnent sur l'amour et le mariage. Elle ne mit jamais de petitesse dans

es grandes choses. Elle refusa M. Nussey qu'on retrouvera dans Jane Eyre sous les traits de Saint- John, le clergyman de marbre. «J'avais une sympathie pour lui, parce qu'il est aimable et bon. Mais je n'avais pas, je ne pouvais avoir l'attachement intense qui me ferait mourir pour lui, et si jamais je me marie, ce sera dans cette lumière d'adoration que je regarderai mon mari. Il y a dix à parier contre un que je perds la seule occasion que j'aurai, mais qu'importe. D'ailleurs il ne me connaissait pas. Il serait bien surpris de me voir dans mon vrai caractère ; il me prendrait pour une romanesque et une extravagante. Je ne pourrais rester toute la journée à faire la sérieuse devant mon mari. Il faudrait que je rie et que je me moque, et que je dise ce qui me passerait par la tête. Et si c'était un homme intelligent et qu'il m'aimât, le monde entier mis en balance avec son plus petit désir, ne pèserait pas une once. »

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