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CHAPITRE VII

Aux vacances de Noël de 1837, Charlotte et Anne étaient revenues de Dewsbury Moor et Emily de Halifax et, ensemble, elles avaient examiné leur situation. Elles avaient depuis longtemps l'habitude, le soir, quand leur père, leur tante et Tabby s'étaient retirés, de rester des heures à se promener de long en large dans la salle à manger, à la lueur du feu.

Aucune n'avait de goût pour l'enseignement et Emily lavait en horreur. L'insuccès de Branwell ne pouvait que décourager leur espoir de faire leur chemin comme artistes. Restait la littérature qui avait toujours été, au fond, leur passion la plus forte. Branwell se tournait aussi de ce côté, et à cette époque son inclination faisait loi. Ses sœurs négligeaient un peu, sans les abandonner entièrement, les romans interminables qui avaient occupé leur enfance, mais la religion, la nature, la souf-

france de l'exil et des séparations et de vagues rêves d amour avaient nourri leur inspiration poétique et elles se rendaient compte que sur ces quelques cordes monotones elles avaient trouvé des accents. Leurs manuscrits étaient là, dans des tiroirs : pourquoi ne pas essayer de les publier ? Elles conçurent une de ces idées simples comme il n'en vient qu'aux très inexpérimentés.

Charlotte écrirait à Southey, poète-lauréat depuis vingt-cinq ans et une de leurs grandes admirations, elle lui enverrait ses vers et lui demanderait son avis. Ainsi fut fait. Trois semaines plus tard, Branwell écrivit à "Wordsworth une lettre que celui-ci trouva assez remarquable pour ne pas vouloir la détruire, et dont le ton dira mieux que toute analyse ce qu'était, à cette époque, ce génie villageois.

« Monsieur, je vous prie très instamment de vou- « loir bien lire et juger ce que je vous envoie, parce « que depuis le jour de ma naissance jusqu'à cette « année, dix-neuvième de ma vie, j'ai toujours habité « des montagnes écartées, où je ne puis savoir ni « ce que je suis ni ce que je pourrais faire. J'ai lu, « comme j'ai mangé et bu, parce que c'était un beo soin naturel. J'ai écrit, comme je parlais, suivant « l'impulsion et l'émotion de mon àme ; ce qui me « vient jaillit et voilà. Ma vanité d'auteur n'a guère « pu recevoir d'aliment car, à l'heure qu'il est, il

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« n'y a pas six personnes au monde à savoir ce que « j'écris.

« Mais les choses ont changé aujourd'hui, Mon- « sieur; je suis arrivé à un âge où il faut que je « travaille et que je m'entretienne; mes facultés ne « doivent plus s'exercer sans but, et comme je ne « sais pas moi-même ce qu'elles valent, il faut que « je le demande à un autre. Il n'y a personne ici « qui puisse me le dire et il importe que, si ce de- « vait être peine perdue, je ne leur consacre pas « un temps désormais précieux.

« Excusez-moi, je vous en prie, Monsieur, de « m'être risqué à paraître devant l'homme dont les a ouvrages sont ceux que j'aime le plus dans notre « littérature, et qui est pour moi un dieu de l'esprit. « Il faut que je m'en rapporte à quelqu'un dont la « sentence soit sans appel, et je n'en vois pas d'au- « tre que celui qui a exposé la théorie de la poésie « autant que sa pratique et dont on se souviendra « dans mille ans.

« Mon but, Monsieur, est de me pousser hardi- « ment dans le monde et pour cela je ne compte pas « uniquement sur la poésie. Des travaux en prose « étudiée et sensée, des efforts vigoureux dans ma « carrière me donneraient d'autres titres à l'atten- « tion du public, et alors la poésie reviendrait cou- « ronner mon nom do gloire. Il ne me faut que

« commencer. Il est impossible que dans un temps « où il n'y a pas à écrire un poète qui vaille dix « sous, le champ ne s'ouvre pas devant un homme « mieux doué et qui se lancerait.

« Ce que je vous envoie est la scène d'ouverture « d'un sujet beaucoup plus long, où j'ai tâché de « mettre des passions fortes et des principes fai- « blés aux prises avec une imagination et des senti- « ments vifs, jusqu'à ce que, la jeunesse passant, « les brefs plaisirs et les actions coupables finissent « par la ruine totale de l'âme et du corps. Vous « soumettre le tout serait se moquer de votre pâte tience; ce que vous verrez ne prétend qu'à être « le portrait d'un enfant imaginatif. Mais lisez le, « Monsieur ; et au nom de votre bonté de cœur, com- « me vous tendriez la lumière à un malheureux dans « la nuit noire, répondez-moi, ne fût-ce qu'un mot, « et dites-moi s'il faut que je continue ou que je « renonce à écrire. Pardonnez-moi une chaleur ex- « cessive ; mes sentiments, sur ce point, ne peuce vent être froids. Et croyez-moi, Monsieur, avec « un profond respect, votre très humble serviteur ».

P. B. Bronte.

Pauvre Branwell ! si simple, si naïf dans son apparente présomption, si brave et si faible. Il ne savait pas que la phrase où il décrivait le sujet de

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sa pièce était, à la lettre, le résumé prophétique de son existence.

La réponse de Wordsworth s'est perdue, mais nous avons celle que Southey fit à Charlotte. Il reconnaissait à sa correspondante la « faculté du vers » à un degré élevé. Il y a cinquante ans, disait-il, ce don eût suffi à la célébrité d'un auteur, mais aujourd'hui il est devenu si commun qu'on y fait à peine attention. Southey apercevait chez Charlotte une « habitude de rêver éveillée, qui ne peutêtre salutaire pour l'esprit » ; il la mettait en garde contre un goût de nature à la détourner de ses devoirs, et terminait en lui recommandant, non pas de renoncer à la poésie, mais d'en faire la joie secrète et apaisante de ses meilleures heures.

C'était la lettre classique et d'ailleurs parfaitement sage de l'homme célèbre, souvent étonné de sa propre fortune et rendu craintif par le succès, au débutant qu'il voit exposé à la perversion de la manie littéraire. Le premier mouvement de Charlotte fut d'en juger autrement. Elle resta toute sa vie d'une impressionabilité, dune susceptibilité, si l'on veut, extraordinaire, et qu'on a dû prendre plus d'une fois pour de l'orgueil.

« A la première lecture de votre lettre », répondit-elle, « je n'eus que honte et regret de vous avoir fatigué de ma rapsodie ; je sentis une rougeur dou-

loureuse me monter au front en pensant aux rames de papier que j'ai couvertes de ce qui naguère, me donnait tant de plaisir. » Elle voyait Southey se figurant sa correspondante inconnue comme une oisive trompant le vide de son existence par des rêves proches du ridicule, tandis qu'elle se voyait elle-même dans sa vraie situation de fille pauvre voulant tirer parti de ses talents. Il n'y avait rien en elle des habiletés et des réticences calculées du monde. Jamais elle ne craignit le mauvais sourire que fait naître parfois l'expression de sentiments naïfs. Poète lauréat qu il fût, Southey s'était mépris et il y a de l'ironie et de l'indignation dans la suite de ce qu'elle lui écrit :

« Vous ne me défendez pas d'écrire; vous ne dites pas que ce que j'écris est dépourvu de tout mérite ; vous m'avertissez seulement du danger de négliger des devoirs quotidiens pour des plaisirs en l'air ; vous avez la bonté de me permettre de faire des vers, pour le pur amour de la poésie, à condition de ne rien sacrifier à cette jouissance tyrannique. J'ai dû vous paraître bien sotte, monsieur. Je sais que ma lettre était balivernes d'un bout à l'autre, mais je ne suis pourtant pas le songe-creux que vous avez supposé. Mon père est un tlcrgyman de revenus tout juste suffisants et je suis l'aînée de ses enfants. Il a dépensé pour mon édu-

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cation largement autant qu il le pouvait sans faire tort à mes frère et sœurs, j'ai donc cru de mon devoir de me faire institutrice. » Et elle continuait par un tableau de sa vie de sous-maîtresse, de nature à convaincre Southey qu'il ne s'y agissait guère de rêves. Vers la fin, son ton changeait. Elle avait l'àme trop noble pour tenir rigueur à la personne de ce qui n'était qu'une idée ; elle se confondait en remerciements simples et généreux de la bonté qu'avait eue un grand homme de lui parler avec franchise et sympathie.

Southey fut touché. Il répondit à cette seconde lettre par une invitation à venir le voir àKeswick, si jamais Charlotte visitait le pays des lacs. Elle y alla en effet, mais ce fut treize ans plus tard et Southey était mort depuis longtemps.

Pour le moment elle retourna à Dewsbury Moor et retomba dans le piteux état où nous lavons vue dansledernierchapitre.il est probable que l'idée de conquérir son indépendance par sa plume redevint ce qu'elle avait toujours été : un de ces rêves qui finissent par orienter la vie. Provisoirement il fallait travailler, et pendant plusieurs années, elle, Anne et BramVell, avec des interruptions fréquentes et un dégoût croissant, essayèrent de gagner leur pain dans l'enseignement privé, expression blanche et qui traduit mal la désagréable réalité. Emily res-

tait au logis, s'occupant du ménage, pensant toujours et menant une existence de somnambule. Nombreux sont ceux qui l'ont vue à cette époque faire le pain dans la cuisine, avec un livre allemand ouvert devant elle, sur le bord du pétrin. Ce pain était très bon et la maison très bien tenue : les Brontë furent toujours d'excellentes ménagères.

Anne fut la première à prendre le collier d'institutrice dans une famille de Mirfield, et ce fut elle qui le garda le plus longtemps et le plus constamment. Ses débuts furent pénibles, comme le furent aussi, un peu plus tard, ceux de Charlotte, et ses premières impressions ne durent pas peu contribuer à exagérer, dans la vive imagination de son aînée, les difficultés de leur position. Toute la production littéraire des sœurs Brontë — sauf Emily, c'est-àdire sauf un volume, — est pleine d'institutrices malheureuses, et il faut un peu d'effort pour distinguer ce que fut en réalité la vie des auteurs de ce que leur talent y a ajouté.

Si l'on songe que Charlotte était une femme de génie et qu'il ne peut être agréable à une femme de génie de mener une existence de femme de chambre ; si l'on se rappelle, qu'eût-elle été d'intelligence moins rare, elle avait une passion pour sa liberté, pour la paisible existence de Haworth, et que sa sensibilité lui exagérait facilement ses en-

nuis, on comprendra qu'elle ait souffert de ce qui en aurait laissé beaucoup d'autres indifférentes et que ses romans soient remplis de ce qui n'a tenu que quelques mois de son existence. Quelques mois, ou même quelques semaines d'angoisse douloureuse dans la vie d'un poète, c'en est assez pour que sa poésie se mouille de larmes et pour que l'on voie un martyre dans ce qui est souvent le lot commun. Charlotte s'est crue si sincèrement plus malheureuse qu'elle ne le fut que nous la plaignons comme si elle n'eût pas exagéré.

Elle fut trois mois, — de mai à juillet 1839 — chez un certain M. Sidgwick. Ses élèves n'étaient pas capables des atrocités dont Anne fait l'intrépide récit dans Agnes Grey, mais c'étaient des enfants assez mal élevés et M. A. C. Benson qui défend la famille contre la biographe de Charlotte avoue que l'un d'eux jeta une Bible à la tête de son institutrice. Cette histoire en rend croyable une autre racontée par Charlotte elle-même. Un de ces marmots la blessa un jour à la tempe d'un coup de pierre. Le lendemain Mrs. Sidgwick remarquant la trace du coup lui demanda ce qu'elle avait eu. « Un simple accident, Madame » répondit Charlotte. Cette discrétion l'avait fait estimer de ses élèves et, à quelque temps de là, le plus jeune lui saisit affectueusement la main en présence de sa mère et s'écria : « Je

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vous aime bien, Miss Brontë », sur quoi Mrs Sidgwick : « Aimer Y institutrice, mon chéri ! !... »

Charlotte se plaint dans une lettre que non seulement on lui impose tout le soin des enfants, mais qu'on l'accable de travaux de couture et de lingerie et que Mrs. Sidgwick lui parle durement quand elle se permet d'avoir l'air fatigué et triste. La future romancière apparaît dans une autre lettre où le plaisir d'observer a fait oublier l'ennui d'être traitée en domestique. « La seule après-midi agréable que j'ai eue a été un jour où M. Sidgwick est sorti avec les enfants en me disant de marcher un peu derrière eux. Il avait bien l'air — allant nonchalamment par ses prés, avec un grand terre-neuve à son côté — de ce qu'un franc et riche conservateur doit être. »

Mrs. Gaskell raconte que, plus tard, quand Charlotte vint pour la première fois passer quelques jours chez elle à Manchester, elle ne se lassait pas d'étudier les enfants de son hôtesse. Elle n'en avait jamais vu qui lui parussent attrayants, et ce lui était un ravissement de trouver de la politesse et des prévenances jointes au charme de cet âge. Elle y revient dans toutes ses lettres, comme longtemps après avoir quitté les Sidgwick, elle revient sur le soulagement inexprimable d'avoir échappé à ses petits bourreaux. On dirait d'un refrain.

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A son retour à Haworth, Charlotte se soigna pendant quelque temps, puis se mit en devoir de chercher une nouvelle place. Malgré toutes sortes de démarches et de lettres et d'annonces, il lui fallût attendre le printemps de 1841 avant d'en trouver une qui ne lui inspirât point d'avance une terreur insurmontable. Elle reprit en attendant le petittrain de vie que son rapide passage dans la famille Sidgwick avait si inutilement interrompu.

Comme toujours, ses amies s'ingénièrent à lui faire oublier ses ennuis. Elle se plaisait chez elle et l'on verra par la suite qu'elle ne s'enferma jamais davantage à Haworth que lorsqu'il lui fut devenu plus facile d'en sortir, mais à vingt-trois ans, imaginative comme elle l'était, ayant lu toute sa vie des poètes, des historiens et des voyageurs, elle était comme une alouette dans sa cage : un seul essor avant de retomber au nid natal lui aurait suffi, et tout conspirait à l'enchaîner. « Les lettres de Mary», écrit-elle vers cette époque, « parlent de tableaux et de cathédrales : tableauxravissants, cathédrales vénérables. Je ne sais ce qui me monta à la gorge en lisant ces mots; une impatience terrible de la contrainte et de la tâche quotidienne inexorable, un désir d'avoir des ailes, les ailes que donne la richesse ; une soif de voir, de savoir, d'apprendre : pendant une minute, il me sembla que ces aspirations intérieures

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devenaient physiques et tangibles. C'était le supplice de Tantale. Puis tout retomba et je me retrouvai avec le désespoir. »

Depuis sa plus lointaine enfance, elle avait souhaité voir la mer dont tous les poètes anglais lui parlaient, la grise mer du Nord, l'océan Germanique, comme on disait alors. Ellen Nussey avait un oncle établi gros fermier à Easton, près Burlington, à une petite distance de la côte. Vers la fin d'août elle y conduisit son amie. On leur fit fête. Le premier accueil fut si chaud et cordial que pendant deux jours, les jeunes filles ne purent s'échapper pour courir jusqu'à la plage la plus proche. Le soir Charlotte prêtait l'oreille. On entendait distinctement la profonde haleine de la mer. Enfin le matin du troisième jour, elles partirent de bonne heure et dévorèrent les deux ou trois milles qui les séparaient de la côte. Lorsqu'elles furent tout près et que les crêtes blanches des vagues apparurent, Ellen qui marchait en avant se retourna vers son amie. Charlotte s'était arrêtée pleurant à chaudes larmes et faisant signe qu'on la laissât.

Ce petit voyage fut l'événement de son année. Quelques semaines plus tard elle écrit à Miss Nussey avec une simplicité où il y a de l'émotion : « Avezvous oublié la mer, Ellen ? » Vers le même temps Anne note aussi sur un papier où elle inscrit les

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choses mémorables de son obscure existence : « J'ai vu la mer et la Cathédrale d'York. »

Peu de temps avant son départ, pour Easton, Charlotte avait été demandée en mariage pour la seconde fois, mais placé comme il l'était entre une période aussi pénible que son séjour chez les Sidgwick et une jouissance aussi vive que la révélation de 1 océan, cet incident lui parut banal et même un peu comique. Un ancien vicaire de son père devenu recteur d'une paroisse de Colne était venu voir M. Brontë avec un jeune clergyman nommé Bryce, frais émoulu de l'Université de Dublin. Le jeune homme avait de l'esprit, de la gaieté et la fougue irlandaise. Son humour amusa; Charlotte, qui n'était timide qu'en dehors de chez elle, lui donna la réplique ; vers la fin de la soirée, l'Hibernien, comme elle l'appelle, devint à la fois boutïon et complimenteur. Ceci ne plut pas. La petite puritaine rétablit les distances et, ses visiteurs partis, oublia leur visite.

Mais quelques jours plus tard arrivait une lettre d'une écriture inconnue. C'était une déclaration et une demande en mariage. Charlotte qui ne manque pas d'un petit fonds de cruauté en matière sentimentale — on l'aperçoit sans beaucoup de peine dans tous ses romans — fit des gorges chaudes de l'aventure avec ses amies.

Od peut noter chez elle, comme chez beaucoup de femmes difficiles à plaire mais capables de sympathie, une curiosité amusée à l'égard des hommes qui leur produisent l'effet d'animaux brusques quoiquintéressants et dont il ne faut pas trop approcher. Presque toutes les lettres écrites pendant les dix-huit mois qui séparent la sortie de Charlotte de chez les Sidgwick et son entrée chez les White, période d'anxiétés de toutes sortes, contiennent des allusions malicieuses à un nouveau vicaire de Haworth nommé Weightman qu'Ellen Nussey avait rencontré chez les Brontë et qui probablement lui avait fait la cour, attendu qu'il la faisait à tout le monde. On a de ces surprises en lisant la correspondance de Charlotte. Le nouveau venu porte à la cure le sobriquet de Miss Celia Amelia, sans doute à cause de son sentimentalisme, mais c'est un gaillard plein de feu et de vie et même de talent. Il incline au newmanisme qui devient déjà à la mode dans les universités et sitôt arrivé, fait une guerre à mort aux Dissidents du village. Ceux-ci, apprenant que l'église paroissiale retentit de violences à leur endroit, punissent M. Brontë responsable, suivant une méthode qui leur est chère, en refusant de payer les taxes ecclésiastiques. Grand émoi. Le Recteur les convoque et les calme. On finit par les décider à fermer leurs chapelles tout un dimanche et à venir entendre des

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explications spéciales à l'église. Un jeune camarade de M. "YVeightman les écrase d'un sermon terrible à l'office du matin. L'après-midi. M. Weightman luimême abjurant toute miséricorde pour les pauvres gens sans défense, achève leur déroute par un discours d'une érudition, d'une violence et d'une éloquence telles que Charlotte, très hostile aux idées puseyistes, en demeure dans l'admiration.

Voilà M. Weightman sous son aspect ecclésiastique. Le plus souvent il fait un tout autre personnage, sans souci de sa cravate blanche. Il est le cavalier servant de toutes les demoiselles du canton et Charlotte enregistre ses rapides sautes de cœur. Il commence par elle. Une veille de Saint Valentin, il fait vingt milles dans des chemins de montagne, pour que Miss Brontë reçoive d'un bureau de poste mystérieux, la traditionnelle déclaration en vers. Charlotte devine, envoie la pièce à Ellen Nussey el quelque temps après lui demande de ce ton un peu garçonnier qui est un des défauts de sa correspondance intime, si elle a allumé sa pipe avec. Quand Anne revient en vacances, il a constamment les yeux fixés sur elle à l'église, par dessus son livre de prières, et fait de grands soupirs pour attirer son attention. Il va à Ripon ponr passer l'examen. On ne le voit pas revenir, mais il écrit à Branwellqu il a été deux fois éperdument amoureux, il envoie

force gibier à Charlotte, et quand enfin il se décide, après six semaines, à regagner Haworth il rapporte une miniature d'une Miss Walton à laquelle son cœur volage reste relativement fidèle, car Charlotte a le temps de peindre un portrait d'après la miniature sans que sa passion se soit refroidie. Il paraît clair que Miss Brontë le trouve intéressant et même charmant pourvu qu'il ne tourne pas ses attentions de son côté.

Les loisirs forcés que le manque d'une occupation rémunérée lui faisait, furent employés à la composition d'un roman, son premier, dirait-on, si elle n'en avait pas écrit vingt autres avant son engagement chez Miss Wooler. Elle l'envoya à Wordsworth. C'était une imitation de Richardson qui aurait pu s'étendre, comme les modèles, à travers dix volumes et qu'elle même ne devait pas trouver trop bonne. Elle ne sépare pas cet ouvrage, dans une de ses préfaces, de ceux qui la guérirent de l'ornement et de la redondance. Son remerciement à Wordsworth est d'un ton badin et détaché. Rien de la susceptibilité ombrageuse de la lettre qu'elle écrivait naguère à Southey; rien non plus de la dignité, de la conviction profonde qu'elle a donné de son meilleur, qui marqueront plus tard ses défenses de ses romans.

Vers le même temps, ses sœurs s'amusent aussi à

prolonger des histoires infinies, auxquelles elles n'attachent pas plus d importance. Elles écrivent pour écrire, bien plus, semble-t-il alors, pour maintenir un droit que pour atteindre un but. Elles ne veulent pas se laisser absorber par leurs ennuis d'argent, leurs travaux de ménage et leur école du dimanche.

Branwell lui aussi s'efforce de sortir de l'ornière de Haworth, malheureusement, il n'a pas 1 énergie indomptable de ses sœurs et sa lumière intérieure est constamment obscurcie. Chaque insuccès le laisse plus irritable et plus faible. On lui a loué un atelier à Bradford et il y peint quelques portraits, mais son loisir est immense et dangereux; il est plus souvent à l'hôtel du George que chez lui et il se familiarise avec le whisky, le démon whisky. comme il l'appelle dans une lettre à faire pleurer.

Quand il revient à Haworth, l'hôte du Black Bull couvre la porte de sa caisse d horloge des marques à la craie représentant son compte. Il continue à présenter nerveusement ses vers et sa prose aux écrivains en renom et aux directeurs de revue. Comment un garçon de village saurait-il que cette façon de s'agiter n'est pas la bonne? Il se croit aussi pratique que poète et ses échecs répétés lui paraissent incompréhensibles. Il supplie le directeur du

Blackwoood's de lui indiquer un sujet d'article. Aucune réponse ne vient jamais et il y a quelque chose de poignant dans l'adjuration de sa quatrième ou cinquième lettre : « Sir, read now ai last

Lisez enfin, Monsieur, etc. » Il rencontre le fils du grand Coleridge, Hartley; ils deviennent presque amis; Hartley lui fait traduire en vers deux livres des Odes d'Horace, mais il ne paraît pas que ce travail soit un appeau très efficace : les gens de Londres restent sourds. Enfin, Branwell se décide à faire comme ses sœurs : il se place comme précepteur, à Broughton, chez un certain M. Postlethwaite. Il n'y reste que cinq mois, de janvier à juin 1840. En octobre, rien de mieux ne s'offrant, il entre au chemin de fer de Leeds à Manchester : c'est lui qui donne les billets au guichet de la petite gare neuve de Sowesby Bridge, puis de Luddenden Foot. Sa nature faible et mobile se débat entre 1 humiliation de ses espérances froissées et la volonté fébrile de sauver ce qu'il sent de noblesse en lui ; entre l'oubli dans la débauche, hélas, et le salut par le courage. Il se lie avec un jeune ingénieur d esprit ouvert et de caractère élevé : leurs relations sont nobles et leurs lettres font honneur au langage humain; mais le milieu où il vit est trop fort pour sa résistance. Après six mois, pendant lesquels il n'a pas bu une goutte de whisky, il retombe

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plus bas qu'il n'a jamais fait : il y a un terrible mélange de honte et de cynisme dans une lettre que je n'ai pas la force de traduire, brutal tableau d'orgie qu'il dédie à son « vieux valet d'atout », le secrétaire de la loge maçonnique de Haworth. Après des années, il reviendra en tremblant, dans un moment lucide, sur « l'enfer de froide débauche » où il a vécu à Luddenden Foot.

Ses sœurs devinaient une partie de la vérité ; il y a toujours de la tendresse, mais il commence à paraître un sourire un peu triste, dans les lettres où Charlotte parle de lui. Ses malheurs servent de leçon à ses sœurs. De plus en plus, on les voit se détourner, non sans peine ni regret, de l'idéal artistique qu'elles avaient espéré devoir remplir leur vie comme leur àme, et elles se préoccupent d'assurer leur lendemain. Le grand projet à cette époque est d'ouvrir une école. Miss Brairwell consent à leur prêter l'argent nécessaire à la construction d'une aile de bâtiment: elles se voient vivant toutes ensemble auprès de leur père dans la maison où elles ont grandi; elles ont appris chez Miss YVooler le peu de pratique indispensable, elles comptent sur une indépendance certaine et sur un peu de loisir. Vacances après vacances, quand elles se trouvent réunies, elles pèsent le pour clic contre et se persuadent que leur idée est heureuse.

ET SKS SŒURS /•'

Au mois de mars 1841, Charlotte trouve entin des gens de bien à la recherche de la « denrée institutrice. » Les White de Rawdon, ont des enfants turbulents, mais parents et enfants ont le cœur chaud et peu à peu Miss Brontë se risque timidement à être heureuse et confiante. Elle parle de ses projets : on L'encourage, on s'oiïre à l'aider. Les White connaissent mieux le monde que leur institutrice. Ils lui disent que parmi les innombrables petites pensions qui pullulent en Angleterre, la leur devra se distinguer. Que Charlotte et ses sœurs aillent donc passer quelques mois sur le continent. Quand elles sauront parfaitement le français, elles auront une supériorité qui ne peut manquer de leur assurer la vogue. C'est aussi l'idée de Miss "YVooler qui serait heureuse de remettre son école à ses anciennes élèves. Justement les Misses Taylor, les grandes amies de Charlotte, songent elles aussi à aller sur le continent. L'année précédente elles ont envoyé à Haworth plus de quarante romans français où elles apprennent la langue courante et Charlotte semble les avoir dévorés. Tout se précise. Anne a été assez longtemps chez les étrangers. Elle reviendra à Haworth. Charlotte et Emily iront à Bruxelles, — elles songent d'abord à Lille — où elles espèrent pouvoir apprendre non seulement le français, mais l'allemand, et où les Misses Taylor vont aussi

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aller. Sitôt qu'elles sauront le français, elles reviendront à Haworth et l'on bâtira. C'est sur ces espérances modestes mais raisonnables que se lève l'année 1842.

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