CHAPITRE VIII
Vers la mi-février, Charlotte et Emily partirent pour Bruxelles sous la conduite de leur père. Mary Taylor et son frère, voyageur expérimenté, les rejoignirent en chemin. Toute la caravane s'arrêta deux jours à Londres, au café du Chapitre, vieux petit hôtel de Paternoster Row, où M. Brontë était quelquefois descendu étant garçon (1). Mary servit de cicérone à ses deux compagnes.
Leur première visite fut pour la cathédrale de Saint Paul située tout près et dont les grosses cloches ébranlaient les vitres de leur chambre. Elles montèrent au dôme, en bonnes provinciales, et les yeux de Charlotte cherchèrent aussitôt l'Abbaye de
(1) La rue n'était pas plus large qu'elle ne l'est aujourd'hui et les éventaires des bouquinistes envahissaient le trottoir. Quant à l'hôtel, c'était une des maisons les plus anciennes du quartier, avec un passage voûté, jeté d'un côté de la rue à l'autre : le café était très fréquenté par les libraires du quartier.
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Westminster et le Parlement. Elles virent surtout des galeries de tableaux. Il y avait treize ans que Charlotte avait fait une liste des peintres dont elle souhaitait connaître des ouvrages. Elle avait vingtsix ans et n'avait probablement pas vu trois tableaux passables dans sa vie entière. Mary Taylor dit qu'elle savait toutes sortes de détails sur les peintures et les peintres. Emily aussi, mais avec une opinion à part sur tous les points. Charlotte ne sortit pas, à ce premier voyage, des limites de la Cité; plus tard elle eut l'occasion de parcourir les quartiers élégants : elle ne les aima pas; elle leur préféra toujours les vieilles rues passantes et marchandes avec ce qu'elle appelait leur air de prendre les choses au sérieux.
En 1842, on allait directement de Londres à Ostende en dix-sept ou dix-huit heures. Nous avons dans Villette le récit minutieusement autobiographique, et touchant par sa fidélité même, de la traversée de Charlotte. Il y avait une solennité dans ce voyage. C'était la première fois que Miss Brontë sortait de son comté d'origine et elle allait se trouver, non plus seulement au milieu d'étrangers, mais parmi des gens d'une autre race et d'une autre religion. Depuis la Révolution française ses compatriotes avaient renoncé peu à peu à chercher dans les villes de la Loire, comme ils l'avaient
fait pendant cent ans, ce qu'ils croyaient être le français le plus pur. Ils allaient à Bruxelles qui est joli, bon marché et à leur porte, ou bien sur les bords du lac de Genève où ils retrouvaient le protestantisme et se sentaient moins dépaysés. Charlotte que nous allons voir plus que jamais puritaine, étroite et insulaire, aurait probablement mieux aimé Paris que la petite capitale belge. Elle avait des idées vagues sur la géographie : elle croyait caractériser la France en l'appelant un pays vignoble et elle prenait Marseille pour une ville de délices. Sûrement, elle croyait la Belgique plus française qu'elle n'était. Cependant elle avait des doutes et, quand ces doutes se furent changés en certitudes, elle ne voulut jamais se l'avouer à elle-même. Elle a beau (dans Villettè), appeler Ostende Boue- Marine et la Belgique Labassecour, et donner des noms grotesques aux gens les plus huppés de la société bruxelloise, elle dit souvent « français » où il faudrait dire « belge » et fait honneur au petit pays de ce qui est la gloire incommunicable du grand, par exemple l'habileté des couturières. Mais elle ne parvenait pas à se donner le change à elle-même et se dépitait sourdement d'avoir à se contenter de contrefaçon.
Il me parait infiniment vraisemblable que ses jugements sur ce qu'elle appelle les mœurs conti-
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nentales et même sur le catholicisme auraient été tout autres si elle avait vécu en France. Aux époques mêmes où l'Anglais était le plus résolument fermé à ce qui n'était pas dans ses idées ou suivant ses habitudes, il ne résistait guère au charme de Paris. Et quand on est charmé on est bien près d'être persuadé. N'eût-elle été avertie que par son tact littéraire, Charlotte aurait senti qu'elle ne pouvait attribuer des défauts trop choquants à une nation supérieure par l'art et par l'esprit.
Avec les Belges, les choses en allaient autrement et sa mauvaise humeur de se trouver chez eux, jointe à la superbe ordinaire à la petite bourgeoise britannique en voyage, se donnèrent carrière dans sa correspondance et plus tard dans ses livres avee une désinvolture admirable. Elle est à peine sur le quai d'Ostende. quelle se redresse fâchée de ce qu'elle voit et entend et il y a déjà une dignité aigre dans son ton.
Le pensionnat où M. Brontë conduisait ses filles s'appelait le pensionnat Héger. C'était un établissement sans prétentions, — beaucoup moins distingué que le château de Kockelberg où allaient Mary et Martha Taylor — et où les frais d'éducation ne montaient, tous comptes faits, qu'à 630 fr. par an. Les Brontë y entraient même avec une certaine réduction. La maison était dirigée par une jeune
femme Mme Héger-Parent, et par son mari, M. Conslantin Héger, professeur de rhétorique à L'Athénée. On les retrouvera lune et l'autre dans Villctte, très diversement immortalisés. Le mari parait avoir été un homme tout à fait remarquable dans sa situalion modeste. Il avait trente-trois ans. Il avait perdu une première femme très peu de temps après l'avoir épousée et il avait trois enfants de la seconde. C était un homme extrêmement religieux, qui s'occupait d'éducation par un sentiment de devoir très élevé et qui finit par sacrifier un enseignement relativement brillant à l'Athénée parce que son catholicisme y était mal à l'aise. Il avait une vaste lecture de la littérature moderne aussi bien que du dixseptième siècle, de 1 antiquité chrétienne et de 1 histoire. C'était un professeur brillant et plein de feu, endurant mal la contradiction, mais aimant les questions et s'intéressant aux esprits, un véritable accoucheur intellectuel. Il n'était pas exempt du dogmatisme que contracte presque inévitablement un esprit hors de pair dans un milieu provincial, mais la force étant sa caractéristique, on ne peut dire qu il y perdit beaucoup. Son âme était haute et grave. Charlotte qui ne connut jamais d'autre maître et qui eût pour lui, pour ce qu'elle appelle en vingt endroits son génie, une admiration croissante et toujours mêlée de plus d'estime, ne vit d'abord ses
rares qualités qu'à travers ses défauts. Aussi longtemps quelle sera à Bruxelles, il en sera de même et elle ne louera personne sans restriction. « Il y a un personnage dont je ne vous ai pas encore parlé », écrit-elle, vers la fin d'avril, à Ellen Nussey, « M. Héger, le mari de Madame. Il est professeur de rhétorique. C'est un homme d'un esprit puissant, mais d'un tempérament irritable et colérique. Extérieurement il est petit et noir avec une figure mobile et changeante. Tantôt il emprunte les traits d'un matou enragé, tantôt ceux d'une hyène furieuse ; de temps en temps, très rarement, il quitte ces dangereux agréments et prend un air qui n'est guère éloigné de plus de cent degrés de l'engageant et du bien élevé ». Matou et hyène n'ont rien de méchant, mais la petite anglaise supérieure apparaît dans la conscience qu'elle a de savoir mieux que son maître ce qui est du bien-né et du bien élevé.
Ce sera désormais, en toute occasion, sa tendance de relever malignement des défauts et de laisser les qualités dans l'ombre.
Elle a vingt-six ans. Est-ce gaminerie, est-ce commencement d'acidité ? Je croirais volontiers que c'est plutôt habitude acquise, peut-être un reflet adouci du dédain et de la hauteur d'Emily. Tous ceux qui ont connu Charlotte dans la première par-
tie de sa vie — il en fut autrement plus tard — disent qu'elle se laissait facilement influencer dans les petites choses. Peut-être ce ton de critique mesquine était-il celui de sa conversation ordinaire avec ses sœurs et ses amies. Provincialisme, sans doute, mais qui dépare jusqu'à ses plus belles pages.
Dans la même lettre nous trouvons ce bref jugement sur la directrice du pensionnat. « Mme Héger est une femme exactement de la trempe, de la culture et de l'intelligence de Miss Katherine Wooler (sœur de la directrice de Roe Head). Peutêtre les points fâcheux ont-ils été un peu adoucis parce que Mme Héger n'a pas été désappointée et par conséquent aigrie, qu'elle est mariée et non vieille fille. » Si l'on se rappelle que Miss Wooler et ses sœurs avaient été pour Charlotte de véritables amîes, on trouvera que le rapprochement marque plus de justesse d'esprit que de délicatesse de cœur.
Toujours dans la même lettre, ces coups de crayons sur les trois sous-maîtresses, s Ce sont Mlle Blanche, Mlle Sophie et Mlle Marie. Les deux premières sont ternes et sans caractère : Tune vieille fille et l'autre qui le sera. Mlle Marie a de l'originalité et du talent, mais ses façons désagréables et despotiques lui ont valu l'hostilité de toute
la pension sauf Emily et moi. » C'est bien ici que l'exception confirmait la règle : Charlotte prend la défense des gens comme Mrs Candour dans Y Ecole de la Médisance. Lisez encore, dans Villette, le portrait de la bonne Allemande qui lui donnait des leçons, grosse mangeuse qui soutirait de la réserve voulue de ses élèves : « Elle nous regardait comme des prodiges glacés et préternaturels ».
Quant aux quatre-vingt à quatre-vingt dix élèves avec lesquelles Charlotte se trouvait sur les bancs, elles étaient encore moins flattées. « S'il faut juger du caractère belge par celui de la plupart des élèves de cette pension, c'est un caractère singulièrement froid, égoïste, animal et inférieur. Elles sont indisciplinées et rendent la vie difficile aux maîtresses ; pour ce qui est des principes, elles sont pourries jusqu'aux moelles. » Dans un autre endroit elle dit encore que a la plupart des élèves sont loin d'avoir l'àme pure. » Voilà le ton : elle coupe au vif avec son couteau de silex. Directrice, maîtresses et élèves lui eussent-elles été sympathiques par ailleurs qu'elle ne leur eûl jamais pardonné le vice originel auquel elle revient inlassablement : leur papisme. Voici comment elle en parle dans Villette : « C'était un étrange, bruyant, remuant petit monde que cette école : on s'y donnait beaucoup de peine pour cacher des chaînes sous les fleurs ; une subtile
essence de Romanisme envahissait tout ; partout, une jalouse contrainte spirituelle, mais partout aussi, par manière de contrepoids, une large tolérance sensuelle. Les esprits étaient élevés dans 1 esclavage, mais pour empêcher la réflexion de s'en apercevoir, on saisissait les moindres prétextes de récréation physique. Ici comme partout l'Eglise s'efforçait d'élever ses enfants robustes de corps, mais faibles d àme, gros, gras, rouges, sains, joyeux, ignorants, irréfléchis, incapables de poser une question. « Mangez, buvez, et vivez ! » leur dit-elle, a occupezvous de vos corps, vos âmes, je m'en charge. Je sais ce qu'il leur faut, je guide leurs voies, j'assure leur sort final. » Marché auquel tout vrai catholique croit trouver son compte. Mais c'est le même que Lucifer propose : toute cette puissance et cette gloire je te la donnerai, si tu veux m'adorer, tout t'appartiendra. »
Elle fut un parfait échantillon du protestantisme sans compromission, non seulement armé et déliant mais d'attaque et d'avant-garde, que le mouvement d'Oxford était en train de faire disparaître. On ne le trouverait aussi pur que chez Newman lui-même, le Newman de 1832. Cette intransigeance qui aujourd'hui nous paraît un problème était le résultat d'une macération deux fois séculaire et ininterrompue. Ajoutez que les Brontë était tilles d'un Irlandais
protestant et que leur éducation avait réuni les conditions les plus favorables à la production d'un sentiment religieux sans alliage. Charlotte est peut-être la dernière anglaise qui se soit complue dans l'idée d'hérésie, qui ait répété le mot d'hérétique avec une joie sauvage et provocante. « On parle du danger auquel les protestants s exposent en habitant les pays catholiques. Mon avis à tous les protestants qui seraient tentés de faire une chose aussi bête que de devenir catholiques est de passer sur le continent, d assister assidûment à la messe pendant un certain temps et d'en bien observer les mômeries, ainsi que l'air idiot et servile de tous les prêtres ; après cela s'ils sont encore disposés à regarder la Papisterie isicj comme autre chose qu'une comédie chétive et enfantine, eh bien, qu'ils se fassent Papistes, voilà tout. Je tiens pour sottises le méthodisme, le quakerisme et les extrêmes de la Haute et de la Basse Eglise, mais le catholicisme est plus fort que tout cela. Laissez-moi cependant vous dire que quelques catholiques sont aussi gens de bien qu'on peut l'être quand on regarde la Bible comme un livre fermé, et meilleurs que beaucoup de protestants. »
Il est extraordinaire que douée comme elle l'était d'une imagination somptueuse, amie des choses anciennes et admiratrice passionnée de Walter Scott, Charlotte ne fît pas grâce au rituel catholique tel qu'il
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pouvait se voir dans une église comme Sainte-Gudule. Elle resta toujours irréductible. Bien des années après, elle assista à Londres, à la chapelle espagnole, à une confirmation présidée par le cardinal Wiseman. Elle n'y vit qu'une « impiété théâtrale ».
Inutile de dire qu'Emily affichait le même mépris avec moins de ménagements.
Les deux sœurs saisissaient avidement toutes les occasions de se trouver avec M. Héger, mais le reste de la maison leur était plus qu'indifférent. « Nous évitons tout le monde, ce qui n'est pas difficile, car, protestantes et anglaises, nous portons deux fois la marque d'infamie. » Pendant les récréations, elle se promenaient toujours ensemble dans une allée du jardin, Emily appuyée au bras de Charlotte et ne disant mot pendant des heures entières. Emily était restée fidèle à la mode affreuse de la jupe sac et des manches à gigot et devait faire bizarre figure. Il y avait au pensionnat Héger quatre ou cinq autres anglaises, aussi protestantes. Charlotte s'intéressa à l'une d'elles, Miss Lœtitia Wheelwright, en remarquant un jour l'air de dédain avec lequel elle regardait ses compagnes. « C'était tellement anglais, » dit-elle.
Les jours de sortie, les Misses Brontë allaient voir leurs amies Taylor au château de Kockelberg; elles avaient aussi des lettres d'introduction pour
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deux familles anglaises, les Dixon et les Jenkins. Mrs Jenkins était la femme du elergyman anglais. Elle invita les Brontë aussi longtemps qu'elle n'eut pas la certitude que ses invitations leur causaient moins de plaisir que de gêne. Emily ne parlait que par monosyllabes. Charlotte s'animait quelquefois, mais le plus souvent sa timidité la paralysait, elle s'agitait sur sa chaise et peu à peu détournait sa figure de son interlocutrice.
Avec M. Héger il semble qu'elles furent en très peu de temps dans une communion intellectuelle parfaite et que d innombrables divergences ne parvenaient pas à troubler. Ce maître habile devina bientôt le mérite extraordinaire de ses élèves et une confiance réciproque s'établit. Si nous n'avions que l'impression des Brontë sur M. Héger et les souvenirs de M. Héger sur les Brontë, il semblerait que leur séjour à Bruxelles ait été un bonheur sans nuage et que les idées de Charlotte sur les Bel leur caractère et leur religion dussent se réduire à des boutades sans portée.
M. Héger trouvait Emily sœur exigeante el égoïste, élève têtue et volontaire ; avec Charlotte elle-même il était souvent sur le pied de guerre et il y a apparence, par les mille détails du portrait de M. Paul dans Villette, qu il était assez bouillanl et obstiné pour tenir tête à ses yorkshiriennes. Mais
il les appréciait. Il mettait Emily au-dessus de son aînée et il n'a pas eu de doutes sur son génie. Sa puissance de raisonnement l'étonnait. Elle avait assez de logique et de courage indomptable, a-l-il dit un jour, pour faire un grand navigateur, un autre Christophe Colomb. Et elle avait assez d'imagination « pour imposer à l'esprit d'autrui une scène ou des caractères comme il lui aurait plu de les créer. »
M. Héger avait commencé par leur faire apprendre le français par la méthode classique des exercices grammaticaux, des thèmes et des versions. Après quelques semaines il y renonça et adopta un un plan de grand instituteur et d'artiste en éducation. Il avait remarqué que ses deux élèves écrivaient plus correctement quand elles ne traduisaient pas. Il leur défendit dorénavant de traduire, de chercher dans le dictionnaire, de s'embarrasser de grammaire. Il leur lisait des passages parallèles dans des auteurs d'esprit différent — par exemple le portrait de Cromwell dans Bossuet et le même dans Guizot — et les leur faisait amalgamer à leur gré.
Emily ayant déclaré que cet exercice lui ôterait toute originalité de pensée et d'expression, il se rangea aussitôt à son avis et leur fit composer d'après la même méthode des imitations de leur choix.
Après une lecture du caractère de Mirabeau par
Victor Hugo, Charlotte écrivit un portrait de Pierre l'Ermite à la veille de la croisade et Emily un portrait de Harold à la veille de la bataille d'Hastings. Leurs progrès furent prodigieusement rapides. Ces devoirs étonnent par la maturité de pensée, mais surtout par l'extraordinaire possession d'une langue que Charlotte savait mal et Emily moins encore, quelques mois auparavant(l). Charlotte prenait souvent ses caractères dans la Bible qu'elle connaissait dans les moindres détails, et Emily dans l'histoire d'Angleterre.
M. Héger lut ainsi avec elles une quantité considérable de morceaux choisis dans la meilleure littérature française. Il faisait profession d'aimer exclusivement les classiques, mais trahissait souvent une tendresse secrète pour les contemporains. Mrs Gaskell cite Casimir Delavigne, Victor Hugo et Vigny — ce dernier critiqué avec finesse. — Elle note aussi chez les deux disciples, à propos de littérature, des retours offensifs de protestantisme dont on finit par se lasser. Ces petites fanatiques abusent.
Emily avait montré, dans les premiers temps de son séjour à Bruxelles, ses anciens symptômes de maladie du pays, mais il ne s'agissait plus de s'aban-
(1) Voyez à l'appendice trois morceaux qui montrent le
progrès de Charlotte.
donner, — des intérêts trop graves étaient en jeu — et cette fois elle triompha. Même dans les lettres où Charlotte donne cours le plus librement à son hostilité contre son milieu, elle avoue qu elle et sa sœur sont heureuses. « Ma vie est délicieuse en comparaison de mon ancienne existence d'institutrice. Le temps passe trop vite. » Ou encore, vers la fin de son premier séjour : « Je ne puis nier que je désire parfois me retrouver en Angleterre, mais j'ai été heureuse à Bruxelles, toujours occupée d'études que j'aime. »
Klles n'eurent donc que peu d'hésitation, quand, à la veille des grandes vacances, Mme Héger leur proposa de rester un semestre de plus, Charlotte comme maîtresse d'anglais et Emily pour donner quelques leçons de piano. Pour la première fois, elles firent sans grand regret le sacrifice de leurs vacances à Haworth. Elles passèrent leurs six semaines à étudier et à courir la campagne. Charlotte aimait beaucoup les environs de Bruxelles. Un passage de Villette ne laisse pas de doute qu'elle allât aussi fréquemment au Musée déjà riche. Elle décrit dans sa langue magnifique la lutte qui s'engage dans son esprit entre la tendance orthodoxe à admirer ce qu'on lui affirme être admirable et l'impérieux besoin de s'en tenir à ce qui la charme. Bien qu'elle sache tenir un crayon, elle finit, en bonne romand-
que, par redire qu'un excellent tableau est aussi rare qu'un livre excellent et par appliquer à l'art les catégories de la littérature. Elle fait peu de cas des Hollandais — qu'elle appelle Flamands — : peinture pour gravures de modes, dit-elle dédaigneusement.
La fin de ces jolies vacances fut tragique. Martha Taylor. fille gaie et charmante (la Jessy Yorke de Sliirley)^ mourut si brusquement que Charlotte arriva trop tard au château de Kockelberg. Elle se remettait à peine de ce coup, et les élèves du Pensionnat Héger étaient à peine rentrées, qu'arriva une lettre de M. Brontë rappelant ses filles au lit de mort de leur tante. Elles se hâtèrent de partir, mais Haworth était bien loin. Quand elles y arrivèrent, Miss Branwell était enterrée et Anne et M. Brontë attendaient seuls les voyageurs dans la maison triste et rangée.
Ce fut un terrible coup de tonnerre dans leur ciel. Anne était placée chez d'excellentes gens où elle se trouvait enfin heureuse et où Branwell l'avait rejointe. Si elle ne restait pas à Haworth il fallait bien qu'une des deux autres y restât. Charlotte et Emily durent relire plus dune fois, le cœur gros, un passage d'une belle et touchante lettre dont M. Héger les avait chargées pour leur père en leur disant
adieu: « En perdant nos deux chères élè\ s
nous ne devons pas vous cacher que nous éprouvons
à la fois et du chagrin et de l'inquiétude ; nous sommes affligés parce que cette brusque séparation vient briser l'affection presque paternelle que nous leur avons vouée, et notre peine s'augmente à la vue de tant de travaux interrompus, de tant de choses bien commencées et qui ne demandaient que quelque temps encore pour être menées abonne fin. Dans un an, chacune de vos demoiselles eût été entièrement prémunie contre les éventualités de l'avenir ; chacune d'elles acquérait à la fois de l'instruction et la science de l'enseignement; Mlle Emily allait apprendre le piano, recevoir des leçons du meilleur professeur que nous ayons en Belgique, et déjà, elle avait ellemême de petites élèves ; elle perdait donc, à la fois, un reste d'ignorance et un reste plus gênant encore de timidité ; Mlle Charlotte commençait à donner des leçons en français et à acquérir cette assurance, cetaplomb si nécessaire dans l'enseignement. Encore un an, tout au plus, et l'œuvre était achevée. Alors nous aurions pu, si cela vous eût convenu, offrir à mesdemoiselles vos filles, ou du moins à l'une des deux, une position qui eût été dans ses goûts et qui lui eût donné cette douce indépendance si difficile à
trouver pour une jeune personne »
Il n'y avait pas une phrase dans cette lettre qui ne montrât l'attachement de M. et Mme Héger pour leurs jeunes amies et qui n'évoquât en même temps
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les visions d'avenir que celles-ci avaient le plus caressées.
Après quelques semaines d'incertitude, et, s'il faut en croire un aveu énigmatique de Charlotte, après une lutte douloureuse contre des pressentiments, il fut décidé que l'aînée des Brontë retournerait à Bruxelles. Au commencement de janvier (1843) elle se retrouva chez les Héger après trois mois d'absence.
Ce second séjour devait être très différent du premier. Dès le début, Charlotte se sentit beaucoup plus seule et moins indépendante. M. Héger restait attentif et bon comme par le passé : il continuait à la faire travailler et Charlotte en retour lui donna quelques leçons d'anglais; il aurait voulu qu'elle se regardât comme chez elle dans le petit salon de sa femme; au carnaval il l'emmena voir les masques. Mme Héger était aussi aimable. Mais d'un autre côte Charlotte était fort occupée. Outre ses classes, elle avait la surveillance d'une division. Elle était aussi plus abandonnée à elle-même. Plus d'Emily, ni de Taylors, ni de Dixons qui venaient de quitter Bruxelles. LesWheehvrights étaient fort jeunes etexternes. Miss Brontë pour tout le monde devenait Miss tout court, et était naturellement rejetée sur les trois autres sous-maîtresses dont on se rappelle son impression. Elle lit bonne contenance pendaut quelque
temps. Le 6 mars, elle écrit une lettre où elle paraît contente de tout : elle parle en bons termes, non seulement de M. Héger, mais de sa femme. Un mois après elle est mélancolique. Elle se plaint de sa solitude. « Il y a ici des privations et des humiliations, de la monotonie et de l'uniformité; surtout il y a l'isolement. Le protestant, l'étranger, qu'il soit maître ou élève, est un être solitaire. Je ne me plains pas cependant, et quand je me rappelle ma vie chez Mrs Sidgwick, je me trouve trop heureuse ».
Vers la fin de mai, elle écrit à Emily une lettre qui s'explique [d'elle-même et qui montre un progrès marqué dans la tristesse. « J'ai recommencé à prendre des leçons d'allemand (à dix francs par mois, d'une Fraulein Muhl). Les choses vont leur petit bonhomme de chemin. Mlle Blanche et Mlle Haussé sont à couteaux tirés : elles se détestent comme deux chattes. La première a des colères blanches qui font peur à Mlle Haussé. Celle-ci dit que lorsque Mlle Blanche est en fureur, elle n'a plus de lèvres. Je m'aperçois aussi que Mlle Sophie a une extrême antipathie pour Mlle Blanche. Elle la dit dure, menteuse et rancunière, et je vous prie de croire que ces épithètes ne sont pas volées. Je m'aperçois aussi qu'elle fait l'espionne pour Mme Héger à qui elle raconte tout. Pour comble, elle invente, ce que je
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n'aurais pas cru. Vous voyez si je suis riche de société. Depuis quelque temps M. et Mme Héger ne me parlent que très rarement et je ne tiens à personne d'autre. Ne supposez pas, d'après cette expression, que j'éprouve une chaude affection pour MmeHéger. J'ai la certitude qu'elle ne m'aimepas: pourquoi, je ne pourrais le dire, et je ne crois pas qu'elle ait des raisons précises de m'avoir en aversion. Une chose certaine c'est qu'elle ne comprend pas que je ne sois pas l'intime de Mmes Blanche, Sophie et Haussé. M. Héger est prodigieusement influencé par Madame, et je ne serais pas surprise qu'il désapprouvât extrêmement mon insociabilité. Il m'a déjà fait un petit sermon sur la bienveillance universelle, et, s'apercevantque je ne m'amende pas, j'imagine qu'il se met à me considérer comme une personne à laisser de côté, abandonnée à Terreur de ses voies : il m'a retiré, en grande partie, la lumière de son visage, et je vais d'un jour à l'autre, solitaire comme un Robinson. Gela ne fait rien. Sous tous autres rapports, je ne me plains pas. En dehors de la perte de l'amitié de M. Héger (si je l'ai perdue) je ne tiens à rien ni à personne». C'est la première fois qu'elle se plaint nettement de Mme Héger. Dans une autre lettre, du même temps, elle l'appelle spécieuse et politique. C'est aussi la première allusion à l'espionnage qu'on lui voit pra-
tiquer avec une habilité merveilleuse d'un l)Oiit à l'autre de Fillette. La première ligne de ce puissant et probablement très injuste portrait est ici.
Qu'était-il arrivé ? Il est bien difficile de le dire et il est fâcheux que ces petites choses deviennent grandes dans la vie des auteurs célèbres. Cependant une des raisons possibles a son importance et vaut qu'on regarde d'un peu près ce qui a pu se passer.
Il est certain que jusqu'à l'été de 1843, Charlotte n'avait eu qu'à se louer des procédés de Mme Héger. Une lettre du mois d'octobre de la même année, que j'aurai occasion de citer, le dit encore expressément. Mais Mme Héger était très dévote, et Charlotte très protestante. Il était difficile que Miss Brontë devenant professeur et gagnant de l'influence sur les élèves, Mme Héger ne prît point sollicitude de ses propos. Un passage de Villette laisse entendre que Charlotte ne se rappelait pas toujours qu'elle avait, comme maîtresse, une responsabilité nouvelle. « Il m'arriva de dire dans un moment d'irréflexion, que des deux fautes la moindre me paraissait être de manquer parfois la messe plutôt que de dire un mensonge. On dressait les pauvres élèves à rapporter à des oreilles catholiques tout ce que disait la maîtresse protestante. Une édifiante conséquence se produisit. Quelque chose — un invisible, imprécis, indéfinissable quelque
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chose — se glissa entre moi et mes élèves. Toute conversation devint impossible. Lorsque j'allais par les allées ou me tenais dans le berceau, jamais une élève ne se montrait à ma droite, sans qu aussitôt une maîtresse n'apparût magiquement à ma «rauche. Constamment aussi les souliers de silence de Madame 1 amenaient sur mon dos, aussi rapide, invisible et inattendue qu'un zéphir vagabond ».
Nous avons aussi l'aveu de Charlotte qu'elle s'entendait assez mal avec les autres sous-maitresses, ou du moins qu'elle laissait voir peu de goût pour leur compagnie. Cette attitude devait ajouter aux éléments de discorde qui existaient déjà parmi ces belliqueuses personnes et ne pouvait faire aucun plaisir à la directrice. Il paraît bien que dans la vie de tous les jours, Charlotte se mettait difficilement à la place de son prochain. Ajoutez qu'il y avait en elle, malgré son énergie, une aversion pour 1 uniformité — on pourrait peut-être dire une mobilité — dont elle était consciente : « Ne vous arrive-t-il jamais d'être mécontente de vous même, quand vous êtes depuis longtemps fixée dans un seul lieu, dans une scène unique, sujette a un ennui monotone ? », écrit-elle, plus tard, à une amie.
Qu'on lui suppose une certaine légèreté dans les propos, du dédain pour ses collègues, une allure ombrageuse el mélancolique, c'en serait assez pour
s'expliquer que Mme Héger fût moins cordiale avec elle que par le passé.
Mais il y aurait peut-être une raison qui dispenserait de toutes les autres et qu il faut discuter brièvement. Mme Héger fut-elle jalouse de Charlotte ? celle-ci eut-elle un sentiment plus ou moins avoué pour M. Héger? Il est évident qu'ici on ne peut qu'avec une extrême précaution, se servir de Villette. Dans ce roman, Lucy, c'est-à-dire Charlotte est éprise de M. Panl qui n'est autre que M. Héger et Mme Beck, la terrible incarnation de Mme Héger est, entre autres choses, un peu jalouse de Lucy, et rien dans toute l'œuvre de Charlotte Brontë, ne donne autant l'impression de la vérité que Lucy, M. Paul et leurs amours. Mais le roman est tellement plein de détails qui ne s'ajustent pas à la réalité qu'on ne peut faire aucun état des concordances. Charlotte a pris le cadre et les caractères de son livre, dans ses souvenirs de Bruxelles; pour le reste, elle s'est donnée toute la liberté dont elle était capable. Il faut donc s'en tenir aux témoignages et aux documents.
Pas un mot de la correspondance de Charlotte ne peut faire supposer qu'elle se fût éprise de son maître. Elle parle de lui en vingt endroits avec admiration et même, si l'on veut avec aiïection, mais pas une nuance de termes ou de rythme dans ces
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lettres qui disent si merveilleusement ce qu'elles veulent dire, qui ne cadre pleinement avec sa relation d'élève reconnaissante et confiante. En voici un exemple assez frappant. Elle écrit à Ellen Nussey. Celle-ci lui a dit qu'on attribue des raisons sentimentales à son séjour à Bruxelles. Elle se défend avec l'énergie familière et rude qui est le ton de ses lettres à son amie. « Si ces charitables personnes savaient dans quel isolement je vis, que je n'échange jamais un mot avec aucun homme que M. Héger et rarement même avec lui, elles cesseraient peut-être de supposer que des idées aussi chimériques et en l'air influencent mes actions. Est-ce assez pour me laver d'une imputation aussi stupide ? Non pas que ce soit un crime de se marier ou de souhaiter de se marier ; mais c'est une imbécilité que je rejette avec mépris de faire du mariage l'objet principal de sa vie, quand on n'a ni fortune ni beauté ».
Introduirait-elle le nom de M. Héger dans une telle défense, si elle se sentait pour lui un attachement secret ? Qu'on étudie toutes les parties de sa correspondance où elle parle de son maître, qu'on cherche à en surprendre le véritable accent, qu'on s'efforce même d'y découvrir le rien qui révèle ce (jue les mots eux-mêmes ne disent pas, on se heurtera toujours à la même simplicité. Plus le poids de sa solitude devient accablant, plus elle répète
que seuls les Héger lui rendaient la vie supportable à Bruxelles. « Les jours de congé, surtout, le vide de la maison m'étouffe. Groirez-vous que Mme Héger (aimable et bonne comme je vous l'ai dépeinte (1) ) ne fait pas un pas de mon côté quand je suis ainsi seule ? J'avoue que je fus surprise la première fois où je fus ainsi abandonnée, tandis que tout le monde était en fête, et qu'elle me savait isolée. Cependant j'entends dire qu'elle fait constamment mon éloge et se loue de mon enseignement. Elle n'est d'ailleurs pas plus froide pour moi qu'élitne 1 est pour les autres : seulement, celles-ci ont leurs amies et ne dépendent pas d'elle comme moi. Vous vous rappelez comment elle m'écrivait quand j'étais en Angleterre. Si bonne et affectueuse. N'estce pas singulier ? Je me soulage en vous écrivant ». Cette lettre est du 13 octobre. Elle y raconte aussi que quelque temps auparavant, n'en pouvant plus, elle est allée chez la directrice et lui a demandé son congé. « S'il n'avait tenu qu'à elle, j'aurais sans doute, été libre à l'instant même. Mais le lendemain M. Héger me fit venir et se prononça avec véhémence contre mon départ. Je n'aurais pu insister sans le fâcher et je promis donc de rester quelque temps encore ».
1 M. Shorter voit une ironie dans cette parenthèse. Mais le contre-sens est évident : il ne faut que lire.
Voilà où en sont les choses, deux mois avant le départ de Charlotte. Mme Héger est correcte et froide. Son mari montre toujours le même intérêt à son élève, mais, évidemment sous l'influence de sa femme, il ne la voit pour ainsi dire plus. Pas apparence de la moindre intrigue entre Charlotte et M. Héger. Reste Mme Héger dont il faudrait voir clairement l'état d'âme.
Il y a des preuves qu'elle fut jalouse. Quatorze ans après le départ de Charlotte elle refusa de voir Mrs. Gaskell qui venait chercher des renseignements pour la vie de Miss Brontè", et, jusqu'à la fin, elle et ses filles dirent hautement que Charlotte avait été amoureuse de M. Héger. Seulement, à l'époque où elles tenaient ce langage, Villettc avait paru ; Mme Héger s'était trouvée du jour au lendemain désagréablement célèbre et rien ne dit que l'effet du roman ne fut pas de la convaincre à la fois que Charlotte était une ingrate et qu'elle avait fait en réalité ce que Lucy fait dans le roman. Mais nous avons un témoignage plus ancien. Miss Lœtitia Wheehvright dit que Charlotte et M. Héger restèrent en correspondance pendant plusieurs années — une lettre de Miss Brontë que je citerai (1) indiquera le ton — mais que Mme Héger voyant avec
(1) Vid. pag. 113-114.
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déplaisir se continuer ces relations, le mari pria Charlotte d'adresser ses lettres à l'Athénée. Sur quoi la litre Anglaise cessa d'écrire. Les dames Héger dirent, elles, que Charlotte écrivait d'un ton qu'il avait fallu lui dire de rabattre et que cette leçon amena la rupture. Le témoignage de Miss Whcelwright est évidemment plus sûr, et il reste que Mme Héger, très montée contre l'auteur de Villette, dans la seconde partie de sa vie, avait dans la première, pris ombrage du plaisir évident que Charlotte, protestante, cultivée, originale et souverainement intéressante pour un homme intelligent, avait à se trouver dans la société de son mari. Personne n'a jamais^dit que le ménage ait été troublé.
Dans une lettre à Ellen de 1846 on trouve le passage suivant : « Chaque fois que je consulte ma conscience, elle me dit que je fais bien de rester à la maison, et ses reproches sont amers quand je cède à un désir de liberté. Je suis retournée à Bruxelles, après la mort de tante, poussée par ce qui me semblait une impulsion irrésistible. Cette folie égoïste fut punie par une entière privation de bonheur et de paix qui dura deux années. » On a voulu rapporter ces paroles à la séparation d'avec M. Héger. D'un autre côté, Miss Nussey a toujours assuré qu'il s'agit ici d'un tout autre chagrin, M. Brontè s'étant mis à boire pendant l'absence de
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sa fille. Je crois qu'il ne faut pas essayer d'attacher un sens précis à cet aveu. On va voir que Charlotte rentra à Haworth dans le même délabrement qu'à son retour de Roe Head et qu'elle y trouva toutes sortes de nouvelles causes de chagrin. Il est probable que les peines dont elle parle en termes si généraux sont de plus d'une espèce et aussi peu définies que les pressentiments et l'impulsion irrésistible contre lesquels elle avait lutté. On reste dans la vraisemblance en admettant que Charlotte songea longtemps avec regret aux temps où elle voyait journellement M. Héger, son ami et son guide; on entre dans la fantaisie quand on veut aller plus loin. Le subconscient de Charlotte, tel qu'on l'entrevoit dans ses romans et ses poèmes, est un océan sur lequel on ne peut s aventurer. On ne donne certes pas la clef de cette singulière nature en disant que la femme et l'auteur étaient dans Charlotte deux personnes distinctes et même opposées, comme dans les saints le mystique et l'homme, mais on en donne une formule qui s impose davantage à mesure qu'on l'étudié.
Les derniers mois de son séjour à Bruxelles furent d'une tristesse croissante. Elle s'était imposé de ne partir que quand elle saurait suffisamment l'allemand, et, pendant quelque temps, ce but précis soutint son courage, mais à mesure que les va-
tances approchaient et qu'elle se voyait menacée d'une solitude plus profonde, le cœur lui manquait. « Le ciel et la terre réapparaissent lugubres et vides. Les vacances arrivent, tout le monde s'en réjouit, parce que tout le monde a un chez soi où il va. Mais moi je serai bien souvent seule pendant ces cinq semaines et les jours et les nuits me paraîtront interminables. C'est la première fois de ma vie que j'ai peur des vacances. J'ai un tel poids sur le cœur que je puis à peine écrire. » Les vacances vinrent, la maison se vida et les terreurs quelle avait redoutées l'envahirent. Elle couchait seule dans un grand dortoir désert où toutes ses noirceurs assaillaient sa couche. Le jour elle errait par les rues jusqu'à ce que les forces lui manquassent et ne rentrait à la pension que chassée par la nuit. Un soir revenant ainsi épuisée et plus meurtrie intérieurement que jamais, elle se trouva devant l'église Sainte Gudule et y entra. On chantait le salut. Après la bénédiction elle resta et remarqua dans une chapelle six ou sept personnes qui paraissaient attendre. Elle approche, voit un prêtre dans confessional. L'envie la prit, dans son extrême détresse, de faire une vraie confession, comme si elle était catholique, pour voir ce qu'elle éprouverait. « Me connaissant comme vous me connaissez, » écrit elle à Emilv. « vous trouverez cela étrange, mais la solitude est
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mère de bizarreries. J'attendis quelque temps, puis j'approchai et m'agenouillai. De l'autre côté était une autre pénitente que je ne voyais pas. Au bout de dix minutes, elle sortit, une petite porte s'ouvrit dans le grillage et je vis le prêtre incliner son oreille de mon côté. Il me fallait bien commencer et je ne savais pas un mot de la formule. C'était une position singulière. Je me décidai à dire que j'étais étrangère et que j'avais été élevée dans le protestantisme. Le prêtre me demanda si j'étais toujours protestante. Je ne pus dire un mensonge et répondis que oui. Alors, me dit-il, vous ne pouvez jouir du bonheur de la confesse (sic). Mais j'étais résolue à me confesser quand même, et à la fin, il me dit qu'il me laisserait faire parce que ce pouvait être le premier pas qui me ramènerait à l'Eglise. Je me confessai donc : une vraie confession. Quand j eus fini, il me dit son adresse et me fit promettre de venir chez lui, rue du Parc, tous les matins, et qu'il me raisonnerait sur l'erreur et l'énormité d'être protestante. Je promis, comme de juste, mais l'aventure s'arrête là et j'espère ne jamais le revoir. Ne racontez pas cette histoire à papa. Il serait capable de croire que je veux me faire catholique. » Le ton de cette fin du récit ne va pas avec la scène : nous aimerions croire que Charlotte fut, dans cette circonstance assez solennelle, entièrement d'accord
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avec ses principes et ses habitudes de complète sincérité.
Il avait fallu qu'elle fut terriblement désemparée pour céder à l'attraction du confessional. Quelques jours encore de ce combat sans motif la réduisirent à l'état où elle avait été six ans plus tôt chez Miss "VYooler et un matin elle se trouva incapable de descendre du dortoir solitaire. Ce fut un bonheur. Une âme charitable la soigna et le repos forcé qu'elle dut prendre lui rendit assez de vigueur pour attendre la rentrée des classes. Mais rien ne pouvait lui ramener le bonheur paisible qui avait rendu son premier séjour délicieux. Ses lettres ne sont plus douloureuses et plaintives, mais pleines de visions de la froide petite patrie montagnarde redevenue attrayante comme un paradis. Au mois de décembre, elle prit prétexte d'une aggravation de la maladie d'yeux de son père pour annoncer son très prochain départ. Elle fut surprise de trouver ses élèves infiniment plus sympathiques qu'elle ne le supposait et toutes désolées de son départ. Elle quitta Bruxelles la veille du premier de l'an et arriva à Haworth le 2 janvier 1844. Au départ, M. Héger lui avait remis une sorte de diplôme scellé du sceau de l'Athénée et attestant qu'elle avait fait une étude approfondie de la langue française et qu'elle pouvait l'enseigner. Quelques se-
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mairies après son retour, elle écrit : « J ai souffert en quittant Bruxelles. Si longtemps que je vive je n'oublierai jamais combien la séparation d'avec M. Héger me coûta et quelle peine j'eus d affliger un ami si sincère, si bon et si désintéressé. »