‹ Les soeurs BrontëChapitre 17 sur 27 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Branwell et Anne étaient à Haworth pour les vacances quand Charlotte y arriva et leur réunion fut une grande joie. Anne et son frère étaient ensemble depuis quelque temps chez un riche clergyman et l'on se félicitait de cet heureux arrangement. Le temps de Noël passé, ils repartirent et Charlotte se retrouva avec Emily, M. Broute et la vieille Tabby. Celle-ci approchait de quatre-vingts ans et M. Brontë de soixante-dix. Tous deux perdaient la vue et demandaient des soins constants. Pendant les quinze ou dix-huit mois qui suivirent son retour, Charlotte semble s'être repliée sur ellemême, se débattant faiblement contre sa mauvaise chance et se défaisant l'une après l'autre de toutes ses illusions. Le courage sans espérance et l'espèce de plaisanterie sans gaieté qui faisaient le ton de ses lettres jusque-là font place à une résignation morne mais qui n'est pas sans grandeur, car il semble qu'à

mesure qu'elle compte moins sur la vie, elle prend davantage conscience d'elle-même et cette transformation se traduit dans un langage d'une précision et d'une noblesse croissantes. Emily est constamment avec sa sœur; sitôt le printemps, elles reprennent leurs promenades dans les tnoors, mais Charlotte subit moins fortement 1 influence de sa cadette.

L'inexpérience enfantine qui caractérise Emily autant que son indomptable fermeté a cessé d'être contagieuse. Pendant des mois, les deux sœurs continuent de s'entretenir de leur projet d'école, mais les obstacles leur apparaissent plus que jamais insurmontables et, à de certains moments, on dirait qu'elles ne veulent que se tromper elles-mêmes. Elles hésitent indéfiniment à faire imprimer le pauvre petit prospectus qui est un des souvenirs les plus touchants de ce qu'on appelle le « musée » de Haworth. Elles voudraient d'abord être sures d'une élève. A la fin, Charlotte se décide à écrire à Mrs White, non pour lui demander sa fille, — pareille hardiesse est au-dessus de ses forces — mais pour lui dire qu'elle songe toujours à ouvrir une pension. Mrs White répond. Trois semaines plus tôt, elle aurait pu non seulement confier sa fille aux Misses Brontë, mais leur envoyer celle du colonel Stolt : maintenant elles sont promises toutes les

deux à une certaine Miss Corkhills. Alors Charlotte fait imprimer son prospectus et l'envoie timidement à cinq ou six personnes. Rien ne vient. Bientôt elle a presque peur qu'on ne lui amène des élèves. Elle a toujours eu horreur de ce cimetière qui a l'air d'assiéger la maison ; Haworth est froid et triste ; l'eau y est mauvaise. Elle s'imagine une mère de famille arrivant à la cure avec sa fille, reconnaissant les lieux et partant indignée.

Aux vacances d'été, nouveau sujet d'appréhension. Anne et Branwell reviennent. Branwell est extraordinaire et incompréhensible. Il paraît mécontent chez lui ; il a hâte de retourner chez les Robinson ; tantôt d'une gaieté folle, tantôt abattu, il tient des propos énigmatiques, s'accuse de trahisons qu'il n'explique pas. A Noël il est un peu plus calme, mais, à peine de retour à Thorp Green, Anne écrit des lettres pleines d'inquiétude et de soupçons vagues. Evidemment son frère se comporte d'une manière bizarre et le mécontentement de M. Robinson après avoir longtemps menacé commence à apparaître.

Peu à peu et sans beaucoup comprendre, les pauvres filles se persuadent que le malheureux garçon ne tiendra aucune de ses promesses ; elles redoutent de le voir revenir quelque jour non seulement se mettre à leur charge, mais traverser tous leurs

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elïorts. Que serait une pension dont les élèves seraient en contact journalier avec un garçon de vingt-six ans d'une réputation douteuse ?

Au commencement de 1845, MaryTaylor vint, au moment de s'expatrier, dire adieu à son amie. C'était une femme d'une nature indépendante et aventureuse, qui portait dans sa vie quotidienne la hardiesse de ses idées politiques et religieuses. Elle avait toujours rêvé d'une existence moins unie que celle que l'Angleterre offre assurée, mais toujours la même, aux femmes de sa classe. La mort de sa sœur à Bruxelles, des pertes d argent, la décidaient à chercher fortune aux antipodes. Elle allait partir pour la Nouvelle Zélande. Elle trouva Charlotte découragée, incertaine et nerveuse. Elle, au contraire, était toute pleine de sa résolution récente et de la perspective romanesque d'un voyage de deux mois, sous des étoiles nouvelles, à travers le plus vaste océan du monde. Elle eut pitié de son amie et lui dit que (était une folie et un suicide de rester dans ce trou de Haworth. « Pensez à ce que vous serez dans cinq ans » dit-elle. La ligure de Miss Brontè revêtit une expression si triste que Mary s'écria : « Xe pleurez pas, Charlotte ». Elle ne pleurait pas, mais elle se mit à marcher par la chambre et dit après un moment : « Je resterai. Polly. » En mars, elle écrivait à la même amie. « Comment vous

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dire ce qui se passe ici? 11 ne se passe rien. Un jour ressemble à l'autre et ils ont tous la même physionomie morte. Le samedi, le dimanche et le jour où Ton fait le pain sont les seuls qui aient une marque distinctive quelconque. Et pendant ce temps la vie s'use. J'aurai bientôt trente ans et je n'ai encore rien fait. Mais mon devoir est de rester ici. Il y a eu un temps où Haworth me plaisait : ce n'est plus maintenant. Il me semble que nous y sommes enterrés. Je voudrais voyager, travailler, vivre une vie active. Vains désirs ! »

Une phrase de cette lettre dit clairement que le goût de produire, l'aspiration confuse vers la gloire, étaient toujours vivants en elle, mais tout conspirait à la rejeter éternellement loin de ce qui l'attirait. Sa faiblesse générale avait retenti sur sa vue qu'à aucune époque elle n'avait eu bonne et le peu de service qu'elle pouvait exiger de ses yeux elle le consacrait à son père. Elle écrivait à M. Héger, dans son ferme et souple français, bien supérieur à celui de son maître. « Il n'y a rien que je crains comme le désœuvrement, l'inertie, la léthargie des facultés. Quand le corps est paresseux, l'esprit souffre cruellement. Je ne connaîtrais pas cette léthargie si je pouvais écrire. Autrefois, je passais des journées, des semaines, des mois entiers à écrire, et pas tout à fait sans fruit, puisque Southey

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et Goleridge, deux de nos meilleurs auteurs, à qui j'ai envoyé certains manuscrits, en ont bien voulu témoigner leur approbation ; mais, à présent, j'ai la vue très faible, si j'écrivais beaucoup, je deviendrais aveugle. Cette faiblesse de vue est pour moi une terrible privation; sans cela, savez-vous ce que je ferais, Monsieur? j'écrirais un livre et je le dédierais à mon maître de littérature, au seul maître que j'aie jamais eu, à vous, Monsieur. Je vous ai dit souvent en français combien je vous respecte, combien je suis redevable à votre bonté, à vos conseils. Je voudrais le dire une fois en anglais. Gela ne se peut pas ; il ne faut pas ^ penser. La carrière des

lettres m'est fermée N'oubliez pas de me dire

comment vous vous portez, comment madame et les enfants se portent. Je compte bientôt avoir de vos nouvelles ; cette idée me sourit, car le souvenir de vos bontés ne s'effacera jamais de ma mémoire, et tant que ce souvenir durera, le respect que vous m'avez inspiré durera aussi. »

Quelques mois plus tard, mieux portante et moins déprimée, elle allait écrire ce livre que sans doute elle sentait se former dans sa tête. C'était ce Professor qui, mal accueilli par les éditeurs, devait se transformer en Villette et fut effectivement, dans ce deuxième état, un portrait séduisant de M. Héger, mais aussi une satire terrible de sa femme. Char-

lotie voyait tout en noir et presque à la veille de commencer son roman, elle désespérait de jamais écrire.

Sa nervosité dut se traduire souvent en impatience. C'est la seule époque de sa vie où elle ait cédé non pas à une vivacité qui ne lui était pas naturelle, mais aune soudaineté mordante et amère qu'elle ne reprimait pas sans peine. Qu on lise ce petit tableau dans son meilleur style : « Je n'ai aucun désir de voir votre vicaire (celui d'Ellen Xussey). Je suppose qu'il ressemble à tous les vicaires que j'ai vus et c'est une race égoïste, vide et vaine. Nous n'en avons pas moiV.s de trois, à l'heure qu'il est, dans la paroisse de Haworth. et pas un qui vaille mieux que ses camarades. L'autre jour, tous les trois, accompagnés de M. Smith dont je n'ai rien de bon à vous dire, arrivèrent ou plutôt entrèrent en coup de vent, à l'heure du thé. C'était un lundi — jour où nous cuisons — j'avais chaud et j'étais fatiguée. Cependant s'ils s'étaient comportés décemment sans faire leur tapage, je leur aurais servi leur thé en paix. Mais ils se mirent à se vanter et à tomber sur les non-conformistes d'une manière à laquelle ma patience ne résista pas. Brusquement je prononçai quelques phrases sèches et rapides qui les rendirent tous muets. Papa ne pouvait en revenir, mais je ne regrette rien ».

Il n'y aura rien de mieux dans Shirley qu'on pourrait pourtant appeler le fléau ou le maillet des vicaires.

Il est remarquable que M. Nicholls, le futur mari de Charlotte, était compris dans la réprobation générale. La chronique de Haworth l'ayant désigné comme le gendre possible de M. Brontë, Charlotte écrit : « Il n'y eut jamais bruit plus mal fondé. Une civilité froide et distante, sont les seuls termes où j'aie jamais été avec M. Xicholls. Je ne pourrais, en aucune manière, lui parler, même en plaisantant, d'une semblable rumeur. Ce serait me faire le plastron de lui et des autres vicaires ses camarades pendant six mois. Ils me regardent comme une vieille fille et moi je les regarde, tous tant qu ils sont, comme des échantillons souverainement peu intéressants, bornés et ordinaires du sexe grossier. »

Ces exécutions foudroyantes se retrouvent par centaines dans ses romans. La mansuétude n est pas une vertu brontesque.

Tant que dure cette période de tristesse sans éclaircie, Charlotte saisit avidement toutes les occasions qui s'offrent d'interrompre un instant la monotonie de son existence. Son amie Ellen l'emmène à Hathersage où son frère le Rev. Henry Nussey, le même qui avait eu des vues sur Charlotte, venait d'arriver, tout récemment marié. Elles

y restent ensemble pendant trois semaines et ce séjour fait du bien à Miss Brontë. En revenant à Haworth elle fit une rencontre qui l'intéressa. Un français se trouvait dans le train. Elle craignait extrêmement de perdre l'habitude de parler français et fut heureuse de cette occasion. Elle avait l'oreille assez délicate pour deviner que ce voyageur avait dû vivre en Allemagne, ce qui se trouva juste.

On était au commencement de juillet, dans les plus longs jours du Nord. Elle arriva à Haworth à dix heures du soir. La consternation régnait au presbytère. Branwell était là, inopinément survenu, l'air malade. Presque en même temps que lui, était venue une lettre terrible de M. Robinson, l'avertissant que ses manœuvres étaient découvertes, le traitant des noms les plus durs et lui signifiant qu'il eût à cesser aussitôt et pour jamais toute communication avec aucun des membres de sa famille.

Il faut expliquer ce mystère. M. Robinson était marié à une femme beaucoup plus jeune que lui, mais qui avait cependant près de vingt ans de plus que Branwell. Elle s'était éprise du jeune précepteur, les choses avaient dû aller très loin et Branwell s'était abandonné à toute la violence d'une passion folle. De là ses allures incompréhensible»; aux dernières vacances et les lettres effrayées et mystérieuses d'Anne après leur retour à Thorp

Green. Le renvoi de Branwell était une catastrophe dans sa vie, comme dans celle de son vieux père et de ses sœurs. Elle marque le commencement de sa dégradation définitive. Pendant les premiers temps «on exaltation faisait trembler et il fallut se décider à l'éloigner sous bonne garde. Cette mesure eut son 'effet. Il écrivit à Charlotte une lettre pleine de irepentir. On en trouve une autre du même genre dans sa correspondance avec l'ingénieur Grundy. .mais ce sont les derniers éclairs d'une nature qui .avait été riche. « Mon brillant et malheureux fils », écrira M. Brontë dix ans après sa mort. De ce jour, il ne fut plus que le malheureux Branwell. Pendant trois longues années, son ivrognerie crapuleuse, bientôt après sa passion pour l'opium, ses fureurs suivies de stupeurs, ses ruses de monomane pour ;se procurer de l'argent ou du whisky, ses mensonges bêtes ou méchants, son horreur du travail feront le lugubre fond de la vie des solitaires de Haworth. Branwell avait été leur idole. Il devenait non seulement leur honte mais leur tourment. Les lettres de Charlotte ne font allusion à lui que comme à un malade condamné, un infortuné dont la mort •est lente à venir, a Branwell un peu mieux. Branwell très mal. » Quelquefois, on le croit sans argent, on entre dans sa chambre pour lui parler, on le trouve sans parole. Il couche depuis son enfan-

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ce dans la chambre de son père. Souvent il dit à ses sœurs, en guise de bonsoir, que lui ou le vieux sera mort avant le matin. Ou bien ses premières paroles en descendant à la cuisine sont une phrase comme celle-ci. « Le vieux et moi nous avons eu une rude nuit. Il fait ce qu'il peut, lui, le vieux, mais moi je suis fini. »

Après deux ans environ, M. Robinson mourut. Branwell avait toujours répété dans ses accès, et Anne avait paru croire, que si cet événement arrivait, il épouserait la veuve. Mais un bruit — mentionné expressément dans une lettre de Charlotte — se répand que M. Robinson a prévu cette éventualité et déshérité sa femme au cas où elle se remarierait. En effet, on voit bien un jour les Misses Robinson, élèves d'Anne, faire visite à Haworth à leur ancienne institutrice, mais leur mère ne fait jamais un pas vers Branwell. (i) Bientôt, elle s'établit à Londres,

(1) Cette répugnante histoire fut racontée d'un bout à l'autre, avec un rare courage, par Mrs Gaskell, dans la première édition de sa Vie de Charlotte Drontë. Les noms propres n'étaient désignés que par des initiales, cependant un procès fut intenté <pie Mrs Gaskell perdit. Elle dut faire par son avocat des excuses publiques à Mrs Robinson et supprimer ou du moins transformer profondément son récit. Elle le fit sans conviction. La version reçue dès lors et accueillie avec faveur par la merveilleuse convention qu'était à cette époque la respectabilité britannique fut la suivante : 1* Mrs (iaskell avait fait une erreur matérielle, puisque le testament de M. Robinson ne contenait aucune allusion à un

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elle est dans la plus brillante société mondaine et charitable, et, à chaque instant, son nom est cité respectueusement dans les journaux.

Peu à peu, Charlotte prend son parti de voir sa vie empoisonnée et perdue. Il y a une chose que rien ni personne ne peut lui ôter, c'est son courage indomptable et la conscience d'avoir toujours lutté. Elle sent que cette réserve ne lui manquera jamais ; elle y voit une récompense lointaine, à vrai dire, mais dont elle peut être sûre. Ce mélancolique espoir d'une àme brave jusqu'à l'héroïsme remplit une lettre à Miss Wooler où elle parle d'abord du soutien qu'elle trouve dans l'affection de ses sœurs et de l'inutilité de rêver la guérison de Branwell : « Vous me demandez si je ne trouve pas que les hommes sont de bien étranges créatures. Je n'en suis que trop persuadée. Je trouve aussi qu'on ne les élève pas bien, qu'on ne les défend pas assez contre les tentations. On protège les filles comme si

second mariage de sa femme. 2° Toute l'histoire était un produit du cerveau malade de Branwell.

Contre cette thèse fragile restent les points graves que voici : 1° Anne qui vivait aussi dans la maison des Robinson n'eut jamais de doutes sur ce que son frère racontait. 2° La lettre de Charlotte dont il est parlé plus haut prouve qu<\ de tous ades, on croyait à la défense "faite à Mrs Robins-m par son mari.

On ne peut douter qu'il y ait eu, au moins, on scandale dans le paj 8.

elles étaient aussi fragiles que sottes, tandis que les garçons sont abandonnés à eux-mêmes et confiés à leur seule sagesse.

.le suis contente que vous vous soyez plu à Bromsgrove. Je suis toujours contente quand j entends dire que vous avez un peu de plaisir : cela prouve qu'il y a une justice rétributive, même en ce monde. Vous avez travaillé sai/s répit, vous vous êtes refusée tout amusement, presque tout relâche, pendant votre jeunesse et votre maturité. Maintenant vous êtes libre et vous avez devant vous, je l'espère, de nombreuses années de vigueur et de santé, pour goûter votre liberté.

Il y a un certain égoïsme dans ma sympathie : j'aime voir que même une « femme toute seule » peut être aussi heureuse qu'une femme mariée adulée et une mère orgueilleuse. Je réfléchis beaucoup, ces temps-ci, à la vie des femmes inmariées etinmariables. Je trouve qu'il n'y a pas au monde de caractère plus respectable que celui d'une fille qui fait son chemin sans bruit, avec persévérance, sans soutien de frère ni de mari, et qui, à quarante-cinq ans ou plus, garde assez de courage, de largeur de cœur et de raison, pour supporter les peines inévitables, comprendre celles d'autrui et tâcher d'aider 1rs malheureux. »

Je ne crois pas qu'il y ait le moindre alliage dans

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ces sentiments. A l'époque où Charlotte écrivait cette lettre, elle avait refusé deux prétendants et devait en refuser deux autres.

Elle écrit aussi à Ellen Nussey qui s'ennuyait chez sa mère et regardait vers le vaste monde : « Je vais vous dire comment je vois la question. Le vrai chemin est celui qui demande le plus grand sacrifice de soi-même et assure le plus grand avantage du prochain; ce chemin-là, si Ion y marche assez longtemps, doit conduire au bonheur, bien qu'il semble aller du côté opposé. Si votre mère est plus heureuse, vous restant près d'elle, restez. On ne vous admirera pas, mais votre conscience vous approuvera. Ce que je vous conseille ici, j'essaie de le mettre moi-même en pratique. »

Pendant ce triste automne de 1843, une circonstance en apparence insignifiante survint, qui allait, non pas changer la vie des sœurs Bronlë, mais y faire entrer un élément d'intérêt jusque-là chimérique.

En dehors des travaux du ménage et des affaires de la maison, elles vivaient leur existence très à part. Tl ne faut pas s'en scandaliser. Eugénie de Guérin ne montrait pas ses cahiers à sa sœur Mimi. Anglaises, campagnardes et filles du Nord, les Brontë r* semblaient à ces filles un peu rudes de nos familles provinciales qui font bourse à pari et «ares-

senl chacune leurs projets sans se les dire et sans, pour cela, s'aimer moins. Emily et Anne étaient assez en confidence, mais Charlotte ne les questionnait jamais. Elle tomba un jour par hasard sur le cahier où Emily mettait ses poésies. Elle les lut. Ces vers simples et profonds l'étonnèrent et elle le dit à sa sœur. Emily fut froissée, elle se crut victime d'une indélicatesse et il fallut des heures pour l'apaiser. Anne , à son ordinaire silencieuse et paisible, dit alors à Charlotte que puisqu'elle aimait les vers d'Emily elle aimerait peut-être aussi les siens; sur quoi, elle produisit non seulement un cahier de poésies, mais des coupures de magazines qui avaient parfois accueilli ses pièces. Devant cette masse de manuscrits l'idée vint à Charlotte que les vers d'Emily pourraient peut-être faire passer les autres, et la perspective de cette publication s'empara fortement de l'esprit des trois sœurs. En peu de temps elles se résolurent à paraître ensemble coûte que coûte, devant le public.

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