CHAPITRE XI
Pendant que les sœurs Brontë corrigeaient les épreuves de leur volume de vers, elles s'occupaient d'un autre travail. Charlotte fait savoir à son éditeur, par une lettre datée du 6 avril, que les Messieurs Bell terminent chacun un ouvrage de fiction, mais qu'il ne leur plairait pas de le publier à leurs frais, et qu'ils l'offrent à Aylott and Jones pour être imprimé soit séparément, soit en trois volumes jumeaux. Ces trois ouvrages étaient le Professor, Wuthering Heights et Agnes Grey. Agnes Grey n'importe guère, et nous n'avons aucun moyen de savoir depuis quand Emily travaillait à Wuthering Heights; quant au roman de Charlotte, la lettre à M. Héger citée plus haut prouve qu'il n'avait pu être commencé avant la fin de l'été de 1845.
Ce fut un hiver solennel que celui pendant lequel Wuthering Heights fut écrit. Nous savons qu Emily continuait, comme d'habitude, à s'occuper du mé-
nage, à faire le pain, à lire de l'allemand et à jouer avec ses bêtes, mais nous ne savons pas comment Heathcliiï prenait forme dans son esprit. Charlotte a été ici par trop sobre de détails, car elle avait vu, jour par jour, le progrès de cette étonnante création. Les trois sœurs travaillaient sitôt qu'elles avaient un moment de loisir. Le papetier du village Greenwood, dit qu'elles faisaient une énorme consommation de papier. Charlotte myope et vite fatiguée, écrivait au crayon sur des carrés de papier fixés à un carton qui lui servait de pupitre sans peser beaucoup sur sa main. Elle écrivait sans ratures, quand 1 inspiration lui venait, mais, comme elle ne faisait guère de plans, il lui arrivait souvent d'avoir à jeter ses carrés de papier et à recommencer sur nouveaux frais.
A neuf heures du soir, M. Brontë montait, les prières dites, suivi de son épave humaine ; il s'arrêtait un instant sur l'escalier pour remonter l'horloge, et bientôt les trois sœurs étaient seules dans la salle à manger. Elles avaient gardé leur ancienne habitude d éteindre la lumière et de se promener à la clarté du feu. C'est alors qu'elle disaient où en était leur travail cl en discutaient le progrès. Il en fut de même, l'année suivante, tandis que Charlotte préparait Jane Eyre : c'est dans une soirée semblable qu'elle soutint contre ses sœurs la
possibilité de faire son héroïne à la fois laide et séduisante. Mais ce sont là des détails sans importance et peut-être que ceux dont la critique serait si friande n'en ont pas beaucoup plus. Ce qu'on appelle les sources littéraires d'un ouvrage aident sûrement à le mieux comprendre, mais elles n'apprennent rien sur le jaillissement intérieur et profond qui est l'inspiration même d'un chef d'oeuvre, et où l'érudition a moins à voir que l'intuition d'un enfant. Charlotte aurait pu nous renseigner sur quelques « repentirs » de sa sœur, mais ce serait encore de la littérature. Ni elle, ni personne, niEmily ellemême n'aurait pu nous dire où Heathclifî trouve l'accent dont il raconte la scène du cimetière (1). Aylott and Jones ne crurent pas devoir accepter l'offre qui leur était faite et les trois romans commencèrent leurs caravanes. Les éditeurs anglais sont peu loquaces, mais ils sont prompts : en moins de trois mois, les pauvres manuscrits eurent été renvoyés six ou sept fois à M. Gurrer Bell sous le couvert de Miss Brontë, accompagnés d'un bref refus. Avec son courage ordinaire et une droiture que beaucoup de gens trouveraient exagérée vis-àvis de la corporation des éditeurs, Charlotte biffait le dernier nom écrit sur le papier d'emballage, en
(1^ Au chapitre XXIX de Wuthering HeighU.
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mettait un autre et rendait le paquet au facteur.
Après une longue série d'échecs, Charlotte crut sage de séparer son livre de ceux de ses sœurs, mais le pauvre Professor ne fut pas plus heureux que lorsqu'il voyageait de compagnie. On continua de trouver qu'il manquait d'intrigue et d'intérêt. Quant à Wuthering Heights et Agnes Grey^Ws finirent par être acceptés par Newby de Londres, espèce d'éditeur marron et moitié commis voyageur, assez peu délicat en affaires, mais chatouilleux sur la morale et la religion et qui. tout en acceptant Wuthering Heights, se déclara très choqué de la brutalité du livre.
Charlotte dit quelque part, qu'après un certain temps, ses insuccès répétés la réduisirent presque au désespoir. Il est surprenant que le Professor ait été traité avec cette indignité. C'est le seul ouvrage de Charlotte qui soit exempt de longueurs : il est parfaitement écrit, cela va sans dire ; et un ou deux caractères sont de jolies esquisses du tableau que nous retrouverons dans Villette. M. Héger est entièrement démarqué, mais sa femme est là. bien vivante, déjà reconnaissable et déjà passablement noircie.
Une cuisante inquiétude s'ajoutait aux déceptions de Charlotte et peut-être lui aidait à les accepter. Depuis longtemps la vue de M. Brontë allait tou-
jours baissant. Un beau jour la cataracte fut complète et le pauvre homme se réveilla aveugle. C'était un désastre pour la maison, car il fallut payer un vicaire supplémentaire. M. Brontë supporta son épreuve avec courage. Ses filles lui lisaient et il continua de diriger la paroisse de son mieux. Il prêchait comme d'habitude et, chose singulière, ses sermons qui duraient exactement une demi heure quand il pouvait voir l'horloge placée devant lui, avaient, à une minute près la même longueur, maintenant qu'il n'y voyait plus. Les gens de Haworth regardaient avec respect ce grand homme raide leur parlant dans les ténèbres. M. Brontë eut longtemps peur d'une opération. A la fin il se résigna. Au mois d'août(1846), Charlotte partit avec lui pour Manchester où il fut opéré. Il dut rester longtemps dans une chambre obscure attendant patiemment le retour de la lumière. C'est dans une chambre voisine que Charlotte commença Jane Eyre, un jour que le Professor lui était revenu d'un de ses inutiles voyages.
Au bout d'un mois, elle et son père regagnèrent Haworth. Branwell avait sans doute profité de leur absence, car, quelque temps après, un huissier se présenta pour le sommer d'avoir à payer ses dettes ou à le suivre à la prison d'York. Les dettes furent payées, bien entendu. L'hiver vint tôt et fut rude.
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Anne eut un retour de son asthme. Quant à Charlotte elle se dépeint « grise, vieille, usée et éteinte ».
Pendant tout ce triste hiver, elle travailla à son roman. Ni son père, niBranwell ne savaient ce dont elle s'occupait. L'inspiration ne lui fit pas défaut : certains chapitres l'entraînèrent plus qu'aucun de ses innombrables lecteurs et la dernière partie fut écrite toute entière de verve, en trois semaines, pendant lesquelles le crayon ne quitta pas ses doigts. Le travail intellectuel, si faible et déprimée qu'elle fût physiquement, ne la fatiguait pas.
Au mois de juillet (1847), elle continuait toujours son effort méthodique pour placer son premier roman. La maison à qui elle le proposait alors était celle de Smith et Elder, éditeurs solides et bien posés, établis dans Cornhill. Elle crut utile de leur dire qu'elle avait, presque entièrement terminé, un autre ouvrage en trois volumes, qu'elle comptait bien aussi leur soumettre et qui aiderait peut-être à la vente du Professor. Elle était dans toute la fièvre de son dénouement de Jane Eyrey quand, après l'intervalle ordinaire, le manuscrit lui revint. Comme elle cherchait machinalement dans le paquet la formule de refus, elle fut surprise de trouver une assez longue lettre. L'éditeur condescendait à discuter les mérites et les défauts de son livre, lui donnait de bonnes raisons littéraires et commerciales
ET SES SŒIHS 145
pour le rejeter et terminait en se disant tout prêt à examiner le roman en trois volumes. C'était le cri de Terre ! après une navigation sans espoir. Moins de vingt jours après l'arrivée de cette lettre, le manuscrit de Jane Eyre, mis au net et de la jolie écriture fine de Charlotte, prenait le chemin de fer de Londres.
Le « lecteur » de Smith et Elder était un certain M. Williams, homme intelligent et bienveillant, âgé de quarante sept ou huit ans. Jane Eyre le bouleversa dès la première lecture. Il courut dire son impression à M. Smith. Celui-ci, encore très jeune mais déjà très sceptique, remit le manuscrit à un autre autre employé de la maison, M. Taylor, écossais lucide et sûr qui l'emporta chez lui. Le goût des romans atteint en Angleterre jusqu'à une sorte d héroïsme. M. Taylor reparut le lendemain ravi de Jane Eyre qu il avait lu toute la nuit. Pour le coup, l'éditeur s étonna et voulut voir de ses yeux ce manuscrit merveilleux. Six semaines plus tard les trois volumes de Jane Eyre paraissaient.
On a raconté vingt fois le roman de ce succès prodigieux. Seuls, le M. Enoch de Warwick, l'autre acheteur inconnu et quelques critiques fatigués ou distraits connaissaient un peu le nom de Currer Bell, quand, du jour au lendemain, ce nom devint célèbre, répété de bouche en bouche par tout un
peuple dévoreur insatiable de romans. Vanity Fair paraissait par numéros depuis six ou sept mois et c'est au milieu de la popularité sans cesse croissante de cette merveille que l'ouvrage d'un inconnu se fit sa place avec une rapidité foudroyante.
La première édition fut épuisée en six semaines. Quand la seconde parut, au commencement de décembre, une foule de journaux avaient déjà averti le public qu'un chef d'œuvre était né et l'on s'arracha les exemplaires. Le premier décembre, Charlotte reçut avec un étonnement plein de gratitude un chèque de 2.500 francs. Son éditeur était un gentleman et un parfait homme d'affaires. On verra que des relations suivies s'établirent entre eux. Le Londonien était souriant et aisé, Charlotte, pleine de déférence; elle se faisait une idée beaucoup plus haute d'un éditeur de Cornhill que le jeune et élégant M.] Smith de l'auteur obscur quoique génial qui travaillait pour lui. A chaque arrivée de chèque et chaque édition nouvelle, elle meurt de frayeur à la pensée que la vente pourrait se ralentir et ses éditeurs faire un bénéfice moindre. C'est la vraie et délicate simplicité avec les terreurs de la province en matière de finances.
La popularité de Jane Eyre ne fut guère, au début, que ce que l'on appelle un succès de librairie. Tout le monde acheta le livre, tous les journaux annon-
cèrent le roman de la saison, la curiosité de tout le royaume s'exerça sur l'énigmatique Gurrer Bell, mais les jugements littéraires ne vinrent que tardivement. Charlotte s'attriste de voir qu'un journal à l'appréciation duquel elle tient, comme YAtJienœunt reste sur la réserve. Quand enfin, les vieilles revues infaillibles, comme la Quarterly et la Nort/i American Review prononcèrent leur verdict, Miss Brontë s'aperçutque, sans le vouloir et sibien cachée qu'elle se crût derrière son pseudonyme, elle avait livré sa personnalité au public, c'est-à-dire, dans beaucoup de cas, à la malignité, et que la célébrité est un des plaisirs qui se paient le plus cher. Adieu à notre Charlotte des moors, que nous étions seuls à suivre dans sa petite vie intense ! Heureusement elle n'aime ni la foule ni le bruit et nous la retrouverons quelquefois encore solitaire.