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CHAPITRE XII

Au moment où elle écrivait Jane Eyre, Charlotte Brontë avait une très petite expérience du monde : Haworth, quelques anecdotes locales, les vicaires, Bruxelles, Branwell et son aventure, enfin les deux passages rapides dans un monde qui, certes, n'était pas le grand monde, et qu'elle avait aperçu de la nursery où elle cousait, tourmentée par les enfants : c'était tout.

Son expérience littéraire était autrement large : elle avait lu beaucoup : des romanciers, des poètes, quelques historiens (pas de philosophes, comme George Eliot), suivant son inclination et jugeant en toute indépendance. On aimerait être fixé sur les quarante ouvrages français que lui envoyait Mary Taylor quelque temps avant son séjour à Bruxelles. Etaient-ils de première valeur? Non. évidemment,

puisque le principal mérite quelle leur reconnaît est de lui apprendre la langue courante. C'étaient probablement des livres de cabinet de lecture et rien de plus. A Bruxelles elle lut Victor Hugo, Lamartine, Vigny, plusieurs volumes de George Sand. Rien de Balzac. Elle aimait Chénier et détestait Racine. Dans tout cela George Sand est ce qui la frappe le plus.

Elle avait écrit énormément, — la valeur de plus de vingt volumes, imaginatifs, irréels et redondants. Son dernier essai avait été le Professor que, au contraire, elle avait voulu faire réaliste, simple et tout près de la vie, avec de la justesse et un ou deux caractères pour tout intérêt. Cette expérience ne lui avait pas réussi. Les éditeurs voulaient une intrigue, des incidents, de la passion; la simplicité n'était pas marchande.

Le jour dortc où, à Manchester, elle écrivit le titre de Jane Eyre sur un cahier blanc, elle savait qu'elle allait produire un roman romanesque. Faudrait-il croire qu'il lui coûtait et qu'elle allait avoir à faire effort? Il suffit de lire Jane Eyre pour se convaincre du contraire. Jamais roman ne fut écrit avec plus de plaisir. Mais il existe un document qui nous donne avec précision les idées de Charlotte sur l'art poétique de son genre et les tendances naturelles qu'elle y portait. Un des critiques qui

jugèrent son roman avec le plus de perspicacité et, en même temps, de sympathie, fut George Lewes, le Lewes de George Eliot. Il lui reprochait un élément mélodramatique dont Charlotte elle-même eut reconnu la présence, si elle avait été aussi complètement convertie qu'elle le croyait à la fiction décalque de la vie. Mais elle n'accepte pas cette critique, ni qu'on lui donne pour modèle la merveilleuse exactitude de Jane Austen. Elle se sent un bouillonnement intérieur dont elle n'est pas la maîtresse et qu'il ne lui plairait pas de comprimer. « Si jamais j'écris encore un livre », dit-elle à son critique, « je crois que j'en exclurai ce que vous appelez le mélodrame. Je le crois, je n'en suis pas sûre. J'essaierai de suivre le conseil de Miss Austen, de finir davantage et d'être moins débridée. Mais de cela non plus je ne suis pas sûre. Quand un auteur écritle mieux, ou, du moins, quand il écrit le plus facilement, une influence s'éveille en lui qui devient d'abord son maître, qui fait tout à sa guise, ne connaît d'ordre que son caprice, dictant certains mots et n'en voulant point d'autres, véhéments ou mesurés; refondant les caractères; donnant un ton imprévu aux incidents ; rejetant des idées longtemps travaillées et en créant brusquement de nouvelles... Pourquoi aimez-vous tant Miss Austen? Vous m'étonnez. Je n'avais pas lu Pride and Préjudice

avant de recevoir votre lettre. Je me suis procurée le livre et qu'est-ce ce que je trouve? Un parfait daguerréotype d'une figure banale; un jardin soigneusement enclos et cultivé, à bordures correctes et fleurs délicates; mais pas apparence de physionomie vivante, point de campagne, ni d'air, ni de colline bleue, ni de rivière de montagne. Je n'aimerais pas vivre avec ces beaux messieurs et ces belles dames.

Je comprends qu'on admire George Sand. Je n'ai jamais rien lu d'elle qui me plût entièrement; (même Consuelo, le meilleur de ses livres, ou, en tous cas, le meilleur que j'aie lu, me semble réunir une étrange extravagance et une extraordinaire perfection), mais elle a une force d'esprit que, même sans la comprendre, je puis du moins respecter : elle est perspicace et profonde. Miss Austen n'est que fine et observatrice ».

Elle revient, dans une autre lettre au même sur la manière de Miss Austen : « Peut-il y avoir un grand art sans poésie ? Ce que j'appelle un grand artiste, devant qui je m'incline, ne peut être dépourvu du don divin. Mais je suis sûre que par « poésie », tout comme par « sentiment », vous et moi nous n'entendons pas les mêmes choses. C'est la poésie, comme je la comprends, qui élève cette masculine George Sand; qui, de quelque chose de

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grossier, fait quelque chose de divin. C'est le sentiment qui ôte au formidable Thackeray son venin. Miss Austen n'ayant ni sentiment ni poésie, peut bien être sensée et juste (plusywste que vraie), elle ne peut pas être grande ».

Il est surprenant que Charlotte fût arrivée à trente et un ans sans avoir lu Miss Austen, mais cela importe peu. Ce qui importe c'est qu'elle n?aime pas son art savant, sa retenue, son réalisme de château, son dialogue mesuré et à répliques (1), et que, instinctivement et naturellement, elle lui oppose la fougue de George Sand.

En fait, on ne peut lire Miss Brontë sans penser à George Sand. Même absence de plans, même mélange de vérité convaincante et d'impossibilités auxquelles 1 auteur est le seul à croire, même lyrisme latent se faisant jour, à intervalles, en effusions poétiques, même véhémence et même passion, même goût pour les situations à l'excès dramatiques ; pour tout dire, même romantisme. Non certes, la Charlotte que voulaient les éditeurs n'était pas moins naturelle que celle qui venait d'écrire le Professor. On ne faisait pas violence à Miss Brontë en lui disant de donner carrière à son imagination : elle < ^l réaliste dans le double sens que souvent, ses créa-

(1) On pourrait cependant marquer des ressemblances frappantes sur ce point du dialogue.

tions s'appuient sur des individus vivants et donnent d'une manière intense l'impression de la réalité, mais, pendant qu'elle écrit, elle regarde en dedans et non en dehors d'elle-même ; tous ses personnages passent directement de son cerveau dans son livre, sans qu'elle se préoccupe ni du modèle primitif ni surtout du lecteur, et c'est la source à la fois de sa force et de ses défauts.

Un auteur subtil et ingénieux pourrait faire ici beaucoup de jolie littérature, mais le lecteur pensera peut-être comme nous qu'il y a dans les bibliothèques plus de jolie littérature qu'il n'en faut. Tâchons seulement de perdre de vue, le moins possible, la relation du tempérament de l'écrivain avecson œuvre.

Il apparait d'abord qu'une femme solitaire et concentrée, consciente de la pureté de sa vie et de sa pensée, indépendante de lectures, de goûts et d idées, sera par tendance etpar nécessité, personnelle et même — sans beaucoup d'hésitation — autobiographique, passionnée et plus forte que savante.

De fait, dans Jane Eyre, comme dans le Professer. comme dans Villette, l'héroïne sera une jeune fille pauvre, laide et institutrice. Il s'agira de la marier — romans très surannés, que le lecteur français ne se fasse pas d'illusions ! — de la manière la plus

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intéressante possible. Les incidents seront ce qu'ils pourront; quelquefois dramatiques, plus souvent — George Lewes a raison — mélodramatiques : l'auteur sait que le public anglais est l'auditoire idéal du conteur et elle lui mettra souvent les morceaux un peu gros (1). Quant aux héros, ils ne seront pas ce qu'elle demanderait à un homme pour l'aimer, dans la vie réelle de Haworth en Yorkshire, mais ils seront ce que sa subconscience rêve obscurément, ce par quoi elle se venge du terre à terre de son existence : romanesques, romantiques, violents et énigmatiques. Il n'y en aura pas un seul — Rochester, Robert Moore, Paul Emmanuel — qu'elle n'aimera en idée plus passionnément qu'il ne lui fut jamais donné d'aimer en réalité.

Jane Eyre est une orpheline. Elle est élevée chez une tante riche qui ne l'aime pas. Tout le monde la méprise parce qu'elle est pauvre. Elle a un cousin et deux cousines de son âge qui la martyrisent. Un beau jour elle se révolte : après une scène terrible elle dit à sa tante que son mari mort doit s'attrister dans son tombeau de la manière dont on traite la fille de sa sœur. (Merveilleuses analyses

1 Hardy est l'auteur le plus résolument réaliste. Cependant aucun français n'admettra le dénouement du Return of the Native, ou de Tess of d'Urberville, ni les improbabilité- sans nombre de The Hand of Ethelberta.

d'une âme d'enfant). On l'éloigné. Elle ira dans une pension, une sorte d'orphelinat. C'est Lowood, la revanche de Cowan Bridge, la triste école où les deux sœurs de Charlotte ont été fauchées. (Admirables caractères d'enfants — terribles portraits d'une sous-maîtresse cruelle et du clergyman méchant et hypocrite qui a fondé l'école). Jane Eyre grandit, elle apprend ; un jour vient où elle peut gagner sa vie. La voilà institutrice chez une vieille dame, Mrs Fairfax qui élève une fillette française dans un château solitaire. Jane est heureuse. Elle fait des promenades sur le soir. Une fin d'après-midi elle rencontre un cavalier à qui elle rend quelques menus services après qu'il est tombé de cheval. Ce cavalier est M. Rochester, père de la petite Adèle et possesseur du château où il ne vient jamais. Il s'intéresse à Jane Eyre, regarde ses dessins, la fait causer, se moque d'elle, lui parle avec rudesse, avec tendresse, laisse échapper des paroles bizarres, prend un air terrible, grince des dents, rit d'un rire amer. Jane le trouve très bien. Au bout de trois chapitres, il lui raconte son histoire, ou une partie de son histoire. La petite française Adèle, pour qui il semble n'avoir qu'une affection médiocre, est sa fille sans doute, mais aussi celle de Céline de Varens qu'il a connue à Paris, qui l'a trompé et qui l'a laissé sceptique et cynique pour la vie.

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Jane Eyre le laisse parler (1). Une sympathie profonde et inavouée étant ainsi établie , Rochester s'en va passer quelque temps dans un château voisin. Le bruit se répand qu'il va épouser la belle Miss Ingram. Jane est jalouse. Mais Rochester revient bientôt, ramenant une brillante société dont Miss Ingram qui est, en effet, fort belle, mais fière et dédaigneuse et qu'il est incompréhensible que Rochester aime. Vie de château. Jeux de société. Rochester déguisé en vieille femme dit la bonne aventure à tout le monde sans que personne le reconnaisse.

Il y a au château une femme de chambre bizarre qui rit la nuit d'un rire affreux, met le feu aux rideaux du lit de Rochester, et assassine à moitié un certain M. Mason. Cependant on la garde et le jour elle est parfaitement tranquille et coud paisiblement avec les autres femmes. Une nuit, Jane Eyre voit dans sa chambre une femme spectrale qui lui est inconnue : elle pense mourir de peur.

Rochester paraît toujours disposé à épouser Miss Ingram, mais il n'aura pas d'illusions perdues, car il l'analyse sans pitié devant Jane Eyre. Celle-ci est rappelée au lit de mort de sa méchante tante, et retrouve ses cousines. L'une des deux, la plus égoïste, ne manque pas de se faire catholique et de-

(1) Charlotte avait souvent entendu des confidences semblables de Branwell.

vient prieure d'un couvent de Lille en Flandre. A son retour, Rochester qui s'est ennuyé sans elle, la demande en mariage. Elle accepte. Le jour approche, il vient. A l'église, le clergyman joignant les mains de Rochester et de Jane, une voix s'élève pour révéler que le châtelain va se rendre coupable du crime de bigamie. C'est la vérité, il l'avoue. La femme fantôme, meurtrière et incendiaire, qui rit la nuit d'un rire d'hyène est sa femme légitime. Il raconte à Jane Eyre toute l'histoire de son mariage et entre dans les détails. La femme enfermée sous les combles, mais qui parfois s'échappe, est un monstre d'impudicité et d'intempérance, à qui il est rivé par la loi. Il propose à Jane de fuir l'Angleterre. La nuit suivante Jane fuit, mais seule. Elle erre désespérée dans les landes. Elle erre des journées entières ; elle n'a pas d'argent, les paysans lui donnent un peu de la pâtée des cochons. Un soir qu'elle va défaillir, elle arrive à une maison où habitent deux jeunes filles. On la recueille. Quelques jours de paix paradisiaque. Ces deux sœurs ont un frère, clergyman jeune et beau, austère. Jane Eyre devient institutrice dans sa paroisse. Elle découvre quelle est sa cousine, mais il veut cependant 1 épouser et l'emmener avec lui, évangéliser les infidèles. Elle est sur le point d'accepter quand elle s'entend appeler par une voix lointaine et plaintive. Elle

comprend. Elle vole à Thornfield. Le château a été brûlé, Rochester est aveugle, sa femme a péri dans l'incendie. Un peu d'incertitude encore; puis la confidence finale : « reader, I married him, lecteur, je l'épousai. »

Voilà le roman de Jane Eyre, en voilà la fidèle analyse. Si vous vous récriez, si vous dites qu'il est impossible qu'un roman aussi célèbre soit rempli d'improbabilités, d'expédients dont le chanoine Schmidt ne voudrait pas, je vous répondrai que je vous ai ménagé et qu'il y en a à chaque chapitre dont je n'ai pas eu le temps de rien dire. Je vous dirai encore que vous n'êtes pas Anglais. Vous avez été gâté par cinquante ans de prétendu réalisme et d'analyse minutieuse. Vous vous accommodez parfaitement de livres sans caractères, ni vérité profonde et ramassée, ni intérêt d'aucune sorte, pourvu qu'ils ressemblent exactement à la vie de Pierre ou de Jacques. C'est merveille quand il s'y trouve une « crise psychologique » qui en mérite le nom. Vous criez à l'enfantillage si Ton vous propose des événements un peu extraordinaires, mais vous oubliez qu'il arrrive journellement des événements extraordinaires, que le même paysan a gagné deux fois le gros lot, et que si l'on introduisait une seule de ces réalités dans un de vos « romans tranches de vie », il croulerait comme un château

de cartes, tandis que Jane Eyre tient. Vous jugez un roman d'il y a soixante ans, comme un livre d'aujourd hui, et, qui plus est, vous le jugez sur une analyse, comme si toute œuvre d'art ne révélait pas son « titre », comme dit Joubert, par son exécution et ses détails.

Tâchez donc de dépouiller un peu vos préjugés; oubliez Bourget et surtout ses imitateurs ; relisez quelques ouvrages français auxquels personne ne refuse la puissance et qui cependant fourmillent des mêmes impossibilités que Jane Eyre : le Père Goriot, par exemple, ou Mauprat, ou même Carmen. \ enez alors au roman de Charlotte Brontë et lisez le, autant que possible, dans la richesse éclatante de l'anglais. Voici, je pense, ce que vous trouverez.

Pour commencer ou plutôt pour continuer par les défauts, vous serez surpris de l'ignorance du monde que révèle, par exemple, l'esquisse de Miss Ingram. L'aristocratie dans Jane Eyre ne se caractérise que par l'insolence. Miss Ingram est une déesse pourvue d'une âme de première de modiste, à la fois dédaigneuse et basse, et parlant une langue de commis voyageur. Elle traite un domestique d'imbécile (1). Rochester serait entièrement convaincant s'il était à l'étage social de Hunsden(dans

(1) Dans Agnes Grey, Anne Brontë introduit une Matilda, amazone qui jure comme un charretier.

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le Professor): il est impossible comme byronien élégant.

Ces solécismes amusent plus qu'ils n'irritent. En revanche l'homme le plus patient sentira promptement ses nerfs en remarquant à quel point Charlotte s'est identifiée avec son héroïne, et le plaisir paisible et profond qu'elle éprouve à se suivre a travers six cent pages. Ce n'est rien que Jane Eyre soit malheureuse et institutrice, qu'une fastueuse érudition, du français à chaque bout de phrase, des citations de poètes, etc., accompagnent son personnage. Ce qui est intolérable c'est que Charlotte se complaise si visiblement à être Jane Eyre, laide, mais mystérieusement et souverainement séduisante, pure, forte, héroïque, intelligente, enfant naïve et femme parfaite, modeste et provocante, fascinante et insaisissable, the savage beautiful créature , comme elle s'appelle une fois avec un talent dont on enrage. C'est qu'elle se fasse faire l'amour par Rochester dans une langue admirable, avec une passion chuchotée et, par instants, une sorte de tendresse d'homme qui aurait le vin caressant. Il y aune scène que Shakespeare ne renierait pas, mais qu'on arracherait du volume avec un soulagement infini. Le mariage est décidé. Rochester et Jane Eyre sortent en voiture. La petite Adèle est dans celte voiture, ce qui est odieux, bien que Jane Eyre soil son ins-

titutrice. Les amoureux la changent de place comme

un paquet gênant. Bientôt, comme c'est une petite bavarde, elle se mêle à ce duo de rossignols. Ne pouvant la faire taire, on lui fait faire sa partie : Rochester s'empare de mots qu'elle dit; cet Hercule soumis fait de petites phrases à double entente dans le langage de la nursery, il met Jane Eyre dans la lune, l'habille d'un bout d'arc-en-ciel, etc. La scène est parfaitement intolérable. Jamais l'égoïsme, l'impudeur tranquille de la passion triomphante ne se sont montrés aussi à nu.

Voilà le grand défaut de Jane Eyre.

Mais on sent déjà que ce défaut est un défaut de de génie. Tout le temps qu'elle écrit ce roman à chaque page duquel la passion couve ou éclate, Charlotte esta la cure de Haworth, où il fait froid, où personne ne se porte bien, où le cadavre vivant de Branwell met son horreur du jour et de la nuit; elle est pauvre, inquiète de l'avenir, plus inconnue que jamais et meurtrie par l'affront du Professor régulièrement renvoyé. C'est à travers ces déboires que la pauvre fille de pasteur rêve les rêves de la châtelaine de Nohant. Cette chétive petite femme, occupée de cuisine et de lingerie, à idées et conversation de provinciale étroite, a, en elle, une réserve de passion qui suffirait à dix vies et à une bibliothèque de romans.

Ce n'est pas tout. A côté de cette puissance volcanique, il y a chez elle la sûreté de coup d'œiletde main des grands artistes. Son exécution fait passer sur ce qui serait autrement intolérable, et quand la matière se trouve être simplement humaine comme nous l'aimons aujourd'hui, les moindres détails montrent sa supériorité. Qu'on lise les premiers chapitres de Jane Eyre. Qui a jamais mieux peint une enfant souffrante et ulcérée ? Qui a mieux montré ces idées de grande personne fermentant parmi des visions enfantines, que tout le monde se rappelle mais que Ton peut si rarement fixer?

Ajustez une manière large et pleine, celle d'une grande symphonie dont chaque note concourt à l'ensemble, un talent merveilleux pour mettre un paysage par exemple, en harmonie avec une scène. Il y a une gradation admirable dans l'effet produit par les derniers chapitres : Jane errante par les tnoors épuisée et presque folle et arrivant tout à coup à la mystérieuse maison des deux sœurs où tout est poésie exquise et pénétrante. Oui, l'imagination de Charlotte va facilement au mélodrame, mais, même quand elle est ainsi trompée, elle garde le tact de Racine. Il y a cent pages dans Jane Eyre qui portent la marque des classiques, entendez le mariage parfait de l'idée avec le style.

La langue est ce qu'elle sera toujours. Charlotte

s'est formée sur les écrivains du xviiie siècle anglais, sur Johnson, si l'on veut: elle écrit, vers l'âge de vingt ans, des lettres que l'on jurerait du lexicographe. C'est une phrase simple, solide, à adjectifs. Charlotte écrira toujours ainsi, elle n'aura jamais peur des adjectifs, comme la plupart des poltrons qui copient aujourd'hui Voltaire. Mais elle en a une provision immense, de tous poids et de toutes couleurs, et elle les jette avec une sûreté inconcevable dans une phrase où l'on sent d'abord le mouvement, ce grand secret magique des vrais styles, et où ils passent comme des reflets dans une large rivière. En vérité, cette petite femme écrit un très grand anglais.

Voilà l'impression que nous laisse aujourd'hui Jane Eyre, démodé en quelques parties jusqu'au ridicule, mais d'une puissance qui entraîne tout.

En 1848, seules les qualités littéraires du livre apparaissaient. George Lewes critique d'érudition germanique mais de culture française, était à peu près le seul à s'impatienter de ce qui nous impatiente aujourd'hui. L'intrigue ne parut pas plus extravagante que celle de la plupart des romans du temps, et comparé à Sybil, autre grand succès contemporain, Jane Eyre était évidemment un produit du génie. Chose incroyable, trente ans après Byron, Rochester parut neuf et fut copié; son

cynisme fut élégant, et Charlotte se trouva avoir fait une gravure de modes.

Il y eut aussi dans l'immense succès de Jane Eyre une certaine part de scandale. Beaucoup de femmes trouvèrent la nouvelle héroïne unnomanli/, dépourvue de la pudeur et des délicatesses de son sexe. On lui aurait pardonné d'écouter l'autobiographie audacieuse de Rochester, on ne lui pardonnait pas de se laisser aimer trop facilement, d'avouer à Rochester qu'elle l'aimait elle-même, d avoir en un mot, une à me naïvement et impunément sentimentale. C'était la première fois que dans un ouvrage de ce style, à prétentions poétiques et idéalistes, la froide majesté de l'héroïne de roman était à ce point ravalée. Les vieilles filles gardèrent toujours rancune à Charlotte de cette traîtrise. Le livre fut déclaré immoral et, si son succès en devint plus grand, la satisfaction de Fauteur en fut considérablement diminuée. Elle fut blessée au vif, plus tard, quand, dans un salon, un écrivain quelconque qu'on lui présentait crut spirituel de lui dire : « Vous et moi, Miss Brontë, qui avons fait de mauvais livres. »

Le cant britannique, en 1848, commençait à vieillir, mais il gardait une force sous sa peau parcheminée et il sut aussi mauvais gré à Charlotte de son anticléricalisme latent, de l'impitoyable portrait du Révérend M. Brocklehurst et de sa dénonciation

d'une école fondée et entretenue par les offrandes du sanctuaire; on lui reprocha l'amertume de ses premiers chapitres, la vigueur vengeresse avec laquelle la figure sotte et méchante de la tante Gateshead était burinée, on la trouva ingrate, noire et païenne.

C'est surtout ce côté de Jane Eyre que les grandes revues attaquèrent. Voici ce qu'en dit dans la Quartei'Iy une vertueuse anonyme (1) : « Nous avons dit que ce livre est le tableau d'un cœur sans la grâce. C'est, à notre sentiment, le grand, l'épouvantable tort de Jane Eyre. Celle-ci est, d'un bout à l'autre, la personnification d'un esprit indiscipliné et non régénéré. Il est vrai qu'elle agit bien et fait preuve d'une grande force morale, mais c'est la force d'une âme entièrement païenne qui est à elle-même sa loi. On ne découvre en elle aucune trace de la grâce chrétienne. Elle a hérité le pire péché de notre nature tombée, le péché d'orgueil. Jane Eyre est orgueilleuse, et, par conséquent, ingrate. Il a plu à Dieu de la rendre orpheline, sans amis, sans argent ; et cependant elle ne remercie personne, moins que tous autres les amis, les compagnons et les maîtres de sa jeunesse abandonnée — pour la nourriture et le vêtement, les soins et l'instruction qu'on a la

(1) C'était une certaine Miss Rigby.

bonté de lui donner jusqu'à ce qu'elle soit à même de se pourvoir. En somme, l'autobiographie de Jane Eyre est un ouvrage anti-chrétien. C est un long murmure contre le bien-être des riches et les privations des pauvres, c'est-à-dire un murmure contre la volonté divine. C'est une affirmation orgueilleuse des droits de l'homme que rien dans la parole de Dieu et les dispensations de sa providence n'autorise. C'est le ton de mécontentement impie qui est le mal le plus subtil que les tribunaux, les chaires chrétiennes et la société civilisée toute entière doivent combattre. » Le critique concluait en disant que le même esprit avait inspiré le Chartisme socialiste et Jane Eyre.

Cette femme n'avait pas tort ; — les généralités ont toujours raison — aujourd'hui Charlotte serait fille d'instituteur et Jane Eyre une sévrienne révoltée ; mais il importe peu. Ce qui étonne, c'est que, à cette date, la Quarterly imprimât une rapsodie de ce ton, et ce qu'il faut retenir, c'est que des milliers de gens graves, nantis et hautement moraux durent avoir la même impression. Il paraît bien, en somme, que le roman de Charlotte fut plus souvent un succès littéraire qu'un succès de sympathie et qu'il fut, jusqu'à un certain point, un succès de scandale.

Cette critique et, un peu plus tard, celle de la North American JRevieiv, furent extrêmement pénibles à

ET SES SŒURS i<)7

Charlotte. Elle ne ressemblait à George Sand que par le coté littéraire. Elle riposta à la Quarterly, dans un autre roman, en mettant des parties entières de son prêche dans la bouche d'une femme vulgaire et déplaisante. G était de bonne guerre. Mais il se disait a Londres bien d'autres choses qu'elle ne soupçonnait pas et auxquelles il lui eût été impossible de répondre. La seconde édition de Jane Eyre portait une dédicace admirative à Thackeray. La malignité du monde crut trouver là une indication. Thackeray vivait séparé de sa femme et l'on avait parfois jasé de ce qu'il eût une jeune fille comme secrétaire. Point de doute, cette fille était Gurrer Bell, le géant Thackeray, railleur et cynique avec un fonds de sentiment, était l'original de Rochester, la pureté de Jane Eyre était de la littérature et le roman l'œuvre d'une effrontée. Charlotte heureusement n entendit jamais parler de ce bruit. Elle se se croyait complètement inconnue, et lorsque la vague de son succès parvint jusqu'en ^ orkshire, elle s en réjouit moins que de son incognito.

Elle eut la satisfaction amusée de voir un jouiun vieux clergyman frapper de la main sur le premier volume de Jane Eyre en sécriant : « Ma parole d'honneur ! ils ont ici toute l'école de Cowan Bridge et Miss Temple et Brocklehurst. Il ne l'a pas volé. »

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Après le succès de la seconde édition, Charlotte voulut mettre son père dans son secret. Elle lui dit un matin :

« Papa, j'ai écrit un livre.

— Un livre, ma fille !

— Oui, et je voudrais bien que vous le lisiez.

— Avec mes mauvais yeux!...

— Mais papa, ce n'est pas un manuscrit : il est imprimé.

— Imprimé, ma fille ! Vous n'avez pas réfléchi à ce que cela vous coûtera. Comment ferez-vous vendre un livre ? Personne ne vous connaît, ni vous ni votre nom.

— Mais papa, attendez un peu. Ce ne sera pas une perte d'argent. Je vais vous lire une ou deux critiques, vous verrez bien. »

Au thé, M. Brontë dit à EmilyetAnne : « Savezvous, petites, que Charlotte a écrit un livre ? Je n'aurais pas cru qu'elle pouvait faire aussi bien. »

Il est singulier que M. Brontë n'eût jamais eu le moindre soupçon des ambitions littéraires de ses filles. Un jour il s'était rencontré dans le jardin de la cure avec le facteur apportant un gros paquet à l'adresse de Currer Bell. « Currer Bell ?... » dit le vieux ministre, « nous n'avons pas ça dans la paroisse. » Bramvell ne sut jamais que Jane Eyre était l'œuvre de sa sœur. Une lettre de Charlotte dit

qu'elle pensa qu'il serait cruel de le lui dire, au moment où sa décadence intellectuelle se précipitait.

Les éditeurs de Charlotte, comme un bon nombre de ses critiques, ne devaient guère avoir de doutes sur son sexe. Jane'Eyre n'est pas encore imprimée qu'on en traite l'auteur inconnu avec des égards qu'on n'aurait pas pour un écrivain masculin. Il ne se passe pas de semaine qu'on ne lui envoie non seulement les publications de la maison, mais toutes les nouveautés intéressantes. Plusieurs fois, Charlotte est tout près de se couper en écrivant à M. Williams, avec qui elle a une correspondance littéraire suivie, d'un ton confiant et presque familier. Elle dit un jour dans une lettre signée de son vrai nom et écrite en sa prétendue qualité d'intermédiaire : « Currer Bell n'est pas connu dans le pays et je n'ai aucune envie qu'il le soit. »

Elle tenait tellement à son incognito qu'elle se fâche toute rouge en écrivant à Ellen Nussey qui avait d'autant plus de raisons de la soupçonner auteur, qu'elle l'avait vue corriger des épreuves à une table où elles travaillaient ensemble. Ce petit mystère à une amie intime serait ridicule s'il ne tenait à une puissance de silence et à un goût de solitude qu'on a peine à concevoir. Charlotte répond par une lettre qu'elle-même aurait pu qualifier de jésuitique et où elle s'embarrasse à chaque mot,

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mais quelle termine en disant résolument que ceuxlà seront ses ennemis qui diront qu'elle écrit.

Huit jours auparavant elle avait, à l'occasion de son anniversaire, mis dans une lettre à la même, une sorte d'aveu mélangé de bonheur et de tristesse, bien selon son caractère et qui autorisait certainement les suppositions d'Ellen : « J'ai trente-deux ans. La jeunesse est en allée, en allée, et ne reviendra pas... Mais il me semble qu'il faut que le chagrin vienne à tout le monde, tôt ou tard; quand on a bu la lie avant le vin, on peut raisonnablement espérer quelques gorgées passables. » Il est bizarre qu'elle soit restée ainsi sur le bord de la confidence.

Un petite complication allait se produire qui l'obligerait à sortir de la pénombre où elle se plaisait tant.

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