CHAPITRE XIII
Quelques semaines après Jane Eyre, Agnes Grey, le roman d Anne (paisible histoire d'une institutrice qui, à la dernière page, finit par épouser le vicaire), et Wuthering Heiglits. le sombre chef-d'œuvre d'Emily .avaient paru chez Newby. Les deux ouvrages furent entièrement éclipsés par Jane Eyre et il se répandit dans le public une idée vague qu ils n'étaient autre chose que des œuvres de jeunesse, inférieures et frustes, de Gurrer Bell. Une critique intelligente de Wuthering HeigJits parut en 1850, mais c'était la première, et il se passa vingt ou trente ans avant que le génie d'Emily fût enfin reconnu. Cette confusion irritait Charlotte autant que l'injuste méconnaissance de la valeur d'Emily.
Une maison d'édition américaine voyant le succès de Jane Eyre s'était arrangée avec Smith et Elder pour avoir des épreuves du premier ouvrage que Currer Bell publierait. En juin 1848, The Tenant
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of Wildfell, le second roman d'Anne, étant prêt, elle l'envoya à Newby.
Quelques semaines plus tard arrivait à Haworth une lettre d'un ton surpris et presque mécontent. M. Smith venait d'apprendre que Newby avait promis à un éditeur américain, rival du premier, les bonnes feuilles du Tenant of Wildfell, qui, disait-il, était du même auteur que Jane Eyre et Wuthering Heig/its, et bien supérieur à ces deux ouvrages.
Charlotte ne put supporter l'apparence de soupçon qui avait dicté cette lettre. Le soir même, elle et sa sœur, ayant envoyé une petite malle à Keighley par le voiturier, partaient à pied, à travers un orage de grêle et de neige et prenaient le train pour Londres. Le lendemain, à huit heures, elles étaient au Café du Chapitre, faisaient un peu de toilette et ressortaient aussitôt pour aller voir M. Smith. Mrs Gaskell raconte qu'elles s'étaient proposées de prendre un cab, mais qu'elles allèrent à pied et mirent une heure à faire le demi-mille qui sépare Cornhill de Paternoster Row. Charlotte raconte (à Mary Taylor) son arrivée dans la maison dont Jane Eyre était, pour le moment, la gloire.
« Le 65 est une grande librairie dans une rue presque aussi passante que le Strand. Nous entrâmes. Le magasin ('tait plein de jeunes commis. Je deman-
dai au premier que je pus arrêter : puis-je voir M. Smith? Il hésita, un peu surpris. Nous nous assîmes et regardâmes des livres sur le comptoir jusqu'à ce qu'il revint. On nous fit monter. — « Est-ce là M. Smith ? demandai- je, en regardant un grand jeune homme à travers mes lunettes. — Lui-même.»
— Je lui mis aussitôt dans la main sa propre lettre adressée à Currer Bell. Il la regarda, il me regarda.
— Où avez vous eu ceci ? — demanda-t-il. Je me mis à rire et il devina. Après quelques rapides explications et des paroles sévères pour M. Newby, M. Smith sortit précipitamment et revint avec M. Williams, homme de cinquante ans, pâle et voûté, a figure douce, espèce de Tom Dixon fané. Il me serra longuement la main, très ému. Alors, nous causâmes sans fin, c'est-à-dire que M. Williams ne dit rien et que M. Smith parlait tout le temps. »
On imagine facilement M. Smith en présence de son prodige, timide et silencieuse, attentive derrière ses lunettes. Il aurait voulu remmener aussitôt avec Anne et les installer chez sa mère. Elles ne voulurent pas. Charlotte alla s'enfermer au Café du Chapitre avec la migraine. Le soir, à leur grand étonnement, — car elles avaient mal compris ce que leur avait dit M. Smith, les deux sœurs de celui-ci arrivèrent en toilette de soirée pour les conduire à
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l'Opéra. Leur premier mouvement fut la consternation. Cependant elles mirent leurs robes de rechange — œuvre de la couturière de Haworth — et montèrent en voiture près des deux élégantes jeunes filles, l'aînée remarquablement jolie. En montant l'escalier de l'Opéra, Charlotte serra involontairement le bras de M. Williams et lui dit : « Je ne suis pas du tout habituée à cette sorte de choses. » On donnait le Barbier de Sévïlle. Charlotte, sans être musicienne le jugea parfaitement.
Le lendemain qui était dimanche elles auraient voulu entendre M. Croly, prédicateur célèbre, mais il ne prêcha pas. Elles dînèrent chez M. Smith. Le lundi, elles virent les curiosités de Londres; et le mardi matin elles repartirent chargées de cadeaux et de livres et mortes de fatigue. Anne n'était jamais venue à Londres et n'y retourna pas, la pauvre petite. Tout le temps de son rapide séjour, elle fut heureuse, sans aucun doute, mais calme et silencieuse, à son ordinaire. Charlotte n'avait fait que traverser Londres. Habituée à l'intonation monotone du nord, elle fut surprise et charmée de la prononciation modulée qu'elle entendit dans le milieu cultivé des Smith. Elle ne dit pas un mot qui puisse faire supposer qu'elle ait pris plaisir à se sentir pendant ces trois jours, ce qu'elle était dès lors réellement : une femin. célèbre. Aucune trace
chez elle de la petite vanité littéraire ; sa simplicité est absolue. Il y avait d'ailleurs dans sa composition un élément qu'elle note elle-même et que Mrs. Gaskell remarqua bien quand elles se connurent, elle avait peur du bonheur et détournait ses yeux dès qu'elle le voyait poindre. Le nuage noir qui pèse sur ceux qui ont souffert ne lui apparaissait jamais plus sombre que lorsque son ciel semblait s'éclaircir. Ses pensées favorites et consolantes — elle en avait comme tout le monde — ne sortaient que furtivement des profondeurs de son âme.
Rien ne dit qu'elle ait eu cette fois des pressentiments funestes et qu'elle ait redouté d'avoir à payer sur le champ le peu de joie qu'elle avait eu. Cependant jamais présages n'eussent été aussi promptement justifiés.
Peu de semaines après son retour, l'état de Branwell empira. Depuis quelque temps il dormait toute la journée et passait la nuit dans une surexcitation terrible. Il eut plusieurs accès de delirium (remens. Cependant personne ne le croyait près de sa fin, quand il mourut, un dimanche matin (24 septembre 1848), après vingt minutes d'agonie. L'avantveille il avait été dans le village, et il n'avait gardé le lit qu'un seul jour. On trouva ses poches pleines des lettres de Mrs. Robinson.
« Pendant les deux derniers jours », écrit Char-
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lotte à Ellen Nussey, « son âme avait subi le changement singulier qui précède souvent la mort : des sentiments meilleurs, un retour d'affection pour nous. Il est entre les mains de Dieu, maintenant, et le Tout Puissant est aussi le Tout Miséricordieux. Une profonde conviction qu'il est enfin en repos — en repos après sa courte vie, errante, fiévreuse et souffrante — remplit mon âme et l'apaise. La séparation finale, la vue de son corps pâle et inanimé m'a pénétrée d'une douleur amère que je n'aurais pas crue possible. Tant que la dernière heure n'est pas venue, on ne peut savoir de quelle pitié et de quelle largeur de pardon l'on est capable. Ses vices ne nous paraissent plus rien aujourd'hui, nous ne voyons que ses infortunes. »
M. Broute fut accablé de la mort de son fils unique, comme si toutes les espérances qu'il avait jadis fondées sur lui eussent revécu pour s'abîmer d'un seul coup ; mais les douleurs des vieillards sont passagères comme celles des enfants. Les sœurs du malheureux jeune homme furent plus profondément atteintes. Charlotte s'alita et fut malade un grand mois.
Elle était à peine convalescente qu'elle remarqua chez Emily des symptômes alarmants : une haleine courte et saccadée, des points de côté, des retours continuels de rhume. Déjà aussi elle s'enfermait
dans le silence qui fut sa dernière arme contre sa maladie. En peu de temps on n'osa plus lui demander comment elle se trouvait. On était au commencement de novembre et l'hiver s'annonçait redoutable. « J'essaie de remettre tout entre les mains de Dieu », écrit Charlotte, « je tâche de mabandonner à sa bonté, mais que la foi et la résignation sont difficiles ! »
Le dimanche qui suivit la mort de Branwell, Emily alla encore à l'église ; ce fut pour la dernière fois; elle rentra et ne ressortit plus. Charlotte avait reçu de ses éditeurs dans le cours de l'année, une somme de sept à huit mille francs : elle aurait voulu se servir de cet inutile argent pour soulager sa sœur ; mais Emily refusait obstinément médecins et remèdes. Tout ce que Charlotte pouvait faire pour elle, était de lui faire envoyer de Londres des livres qui la distrayaient encore. Elle demanda par écrit une consultation au Dr Forbes, qui passait alors pour le praticien anglais le plus éminent : ce fut tout le secours que les pauvres filles reçurent de Fart.
Sur ces entrefaites parut la critique de la North American Review, la plus dure de toutes.
Charlotte écrit le 22 novembre à M. Williams. « J'ai remis votre lettre à Emily sans lui dire un mot en faveur de l'homéopathie. Quand on la presse, elle incline invariablement au parti contraire, et
trouve des arguments pour ne pas faire ce dont on la prie. Votre lettre lue, elle s'est contentée de dire : « M. Williams est très bon et gentil, mais il se fait illusion, les homéopathes sont des charlatans. » Peut-être qu'elle en reviendra : cela lui arrive.
« La North American Review vaut la peine d'être lue : voilà qui s'appelle parler. Quelle bande que ces Bell ! Quelles horreurs ils écrivent ! Aujourd'hui Emily souffrait un peu moins, j'ai pensé que la Revue l'amuserait et je la lui ai lue ainsi qu'à Anne. Tout en lisant, assise entre elles deux à notre peu gai foyer, j'étudiais les deux terribles auteurs. Ellis « l'homme de rares talents, mais morose, brutal et hargneux » était renversé dans son fauteuil, respirant comme il pouvait, lamentablement pâle et amaigri; il n'a pas l'habitude de rire, mais il souriait, moitié amusé, moitié dédaigneux. Acton cousait ; aucune émotion ne le rend jamais loquace et il souriait aussi, laissant tomber à intervalles un mot d'étonnement de se voir peint sous des couleurs aussi sombres. Je me demande ce que le critique aurait pensé de sa propre sagacité s'il avait vu ces deux pauvres filles. » Elle terminait par une raillerie mordante de l'écrivain d'outre-mer : c'est un ton que même la peine ne peut l'empêcher de prendre. Elle écrit cependant alors à une autre amie : « Si Emily allait seulement mieux, je ne me soucierais
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guère d'être négligée, mal comprise ou critiquée ».
Vers la fin de novembre, la situation s'aggrava, la respiration devint de plus en plus pénible et la fréquence du pouls effrayait. Un jour, Charlotte chercha dans les moors un endroit abrité où peut-être se retrouverait un peu de bruyère. Elle en trouva un brin flétri mais entier. Emily ne reconnut pas sa fleur de prédilection.
Jusqu à la dernière minute elle refusa toute aide, et c'était une des souffrances les plus cruelles de ses sœurs de l'entendre monter l'escalier, marche à marche, se tenant au mur et la poitrine sifflante, sans ouvrir la porte pour la soutenir. Le 19 décembre, elle se leva chancelante et l'œil vitreux : elle voulut cependant qu'on la laissât faire seule sa toilette. On trouva, près du feu, son peigne quelle n'avait pu ramasser. La mort venant à grands pas, elle la sentit et dit qu'on pouvait chercher le médecin. Il était trop tard : elle mourut sur les deux heures après une brève agonie. La veille encore, Charlotte lui avait lu un essai d'Emerson. Suivant l'habitude du temps elle fut enterrée dès le lendemain. On rouvrit une vieille porte entre le jardin et le cimetière qui ne servait que pour les enterrements. Au moment où sortait le funèbre cortège, Keeper, le chien d Emily, vint se placer près de M. Brontë et suivit le cercueil jusqu'à la dernière minute. Pen-
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dant des semaines, il se tint à la porte de la chambre de sa maîtresse, attendant et gémissant.
Charlotte se crut d'abord courageuse. Elle écrivait le 21 : « Hier, sa pauvre enveloppe usée a été déposée paisiblement sous le pavé de l'église. Nous sommes très calmes maintenant. L'angoisse de la voir souffrir, l'horreur de sa mort, l'enterrement, tout cela est passé. Nous sentons qu'elle est en paix. Elle est morte dans un temps de promesse, elle nous a été reprise dans sa fleur, mais c'est la volonté de Dieu, et l'endroit où elle est allée vaut mieux que celui qu'elle a quitté. »
Ce calme des lendemains d'enterrement ne devait guère durer. Dans la même lettre se lisaient déjà des mots avant-coureurs d'un autre passage : «c'est Anne que je regarde maintenant; il faudrait qu'elle fût forte et bien portante, mais elle n'est ni l'un ni l'autre, et papa ne va pas bien non plus. » Le pauvre vieil homme répétait constamment à sa fille : « Charlotte, il faut vous raidir ; si vous me manquiez, je succomberais aussitôt ». C'est ainsi que s'acheva l'année qui avait vu le triomphe de Jane Eyre.
Charlotte avait commencé quelques mois auparavant le roman àeShirley. Elle y peignait Emily sous les traits de laitière héroïne et le livre avait été entrepris comme une tache d'amour. Il fallut le laisser. Charlotte aimait passionnément l'art d'écrire.
Le plaisir de composer Jane Eyre avait été plus grand que celui de le voir apprécié. Mais elle n'avait aucune des déformations que produit trop souvent la littérature : c'est sa véritable grandeur. Elle est, avant tout, une femme vivant sa vie avec intensité, sérieux et courage, et ne mêle pas l'artificiel de son métier aux réalités poignantes de l'existence.
Tant que dure la maladie de sa dernière sœur, elle ne dit plus un mot de littérature. Elle continue cependant à écrire à M. Williams, qui de plus en plus devient un ami, mais c'est pour décharger son cœur. Elle a un peu de scrupule à l'associer ainsi à des chagrins qui n'intéressent aucunement ses éditeurs : « Dans les circonstances où je suis, cher monsieur, quels droits ai-je à votre amitié, au réconfort de vos lettres? Mon caractère littéraire, pour le moment, est effacé et vous ne me connaissez que par là. Le soin de papa et d'Anne est nécessairement mon unique objet, à l'exclusion de tout ce qui peut intéresser mes éditeurs. Si Anne allait mieux, je crois que je me remettrais et que je redeviendrais Gurrer Bell, mais si sa santé reste mauvaise, mon esprit n'ira pas d'un autre côté. »
La même lettre renferme un aveu singulier et qui fait mieux comprendre le désarroi où la mort de Branwell et celle d'Emily l'avaient jetée. « Tout ce
qui nous arrive a dû être en route depuis des années. Inaccoutumées comme nous Tétions toutes à une santé robuste, nous n'avons pas remarqué la lente approche de la dissolution; nous n'en connaissions pas les symptômes : la toux sèche, le petit appétit, la facilité à prendre froid au moindre souffle nous paraissaient des choses communes et ordinaires : je les vois sous un autre jour à présent ». En effet, elle regarde incessamment Anne comme un oiseau prêt à s'envoler. Les mille formes qu'elle donne à son inquiétude revêtent une expression déchirante dans ses lettres.
Anne avait toujours été douce, de cette extrême douceur qui met une tendresse anxieuse dans la sympathie quelle excite. Elle avait toujours voulu ce que les autres voulaient. Il en fût ainsi pendant les cinq longs mois qu'elle languit. Son abandon à son aînée, sa docilité résignée tiraient des larmes à Charlotte comme l'avait fait l'énergie farouche d'Emily. Elle accueillait médecins et médecines, elle se soumit à un traitement externe rigoureux, elle accepta l'huile de foie de morue qui, à cette époque, était affreusement nauséabonde. On pouvait lui parler de sa maladie; elle discutait ses chances et ne rejetait jamais l'espérance de la guéri son. En toutes choses, elle tâchait de ne pas attrister, de tenir peu de place. Elle écrit a Miss Nussey
qu'elle aurait voulu avoir pour compagne, quand il s'agit de la faire changer d'air : « Je serai aussi peu gênante que possible ». C'était sa préoccupation continuelle.
De bonne heure, Charlotte sut la vérité. Un médecin de Leeds qu'elle avait fait venir sans tarder, la lui avait dite. Ses journées se passaient lentes et sombres ; la nuit, elle se réveillait dans son lit où elle ne retrouvait plus sa petite sœur, et l'angoisse la tenaillait. Cependant il y eut des hauts et des bas fréquents dans l'état d'Anne. Elle eût la douleur du bras qui torture parfois les poitrinaires, puis cette donleur passa. Elle s'amaigrissait, mais, à certains jours, elle souffrait peu. Charlotte aspirait après le printemps. Il lui semblait que si mars — terrible mois dans ce climat — était passé, elle pourrait emmener la malade dans quelque endroit tranquille au bord de la mer. Cependant ce qui domine dans ses lettres est un désespoir à peine voilé par la religion et par le courage qui ne l'abandonna jamais, une amertume qui pénètre les mots et se communique au lecteur le plus indifférent : « J'évite de regarder en arrière ou en avant, je tâche seulement de regarder en haut. Ce n'est pas le moment de regretter, de redouter, ou de pleurer. Ce que j'ai à faire est marqué nettement pour moi; ce dont j'ai besoin, ce que je demande c'est la force
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de le faire ». Mars passa et avril vint. Anne commença à parler plus souvent d'aller à Scarborough. Elle souhaitait, comme je l'ai dit. qu'Ellen Nussey l'accompagnât, tandis que Charlotte resterait près de M. Brontë. Elle lui écrivit une lettre touchante et presque suppliante. Mais Charlotte avait averti son amie de chercher des prétextes : elle savait que la mort pouvait prendre Anne à l' improviste et que ce voyage serait presque inévitablement le dernier.
Dans cette lettre à Miss Nussey, Anne parlait paisiblement de ce qui pouvait l'attendre : « Je n'ai pas horreur de la mort; si je la croyais inévitable, je me résignerais sans beaucoup de peine à cette perspective, dans l'espérance, chère Miss Nussey, que vous tiendriez compagnie à Charlotte le plus possible et que vous' lui serviriez de sœur. Mais je voudrais que Dieu m'épargnât, non seulement à cause de papa et de Charlotte, mais parce que je voudrais faire un peu de bien en ce monde avant de le quitter. J'ai toutes sortes de plans — humbles, à la vérité, et sur une petite échelle — mais que je ne voudrais pas qui s en aillent à rien. Que la volonté de Dieu soit faite. » Mrs Gaskell croit que c'esl vers ce moment qu'elle composa le cantique de résignation dont j'ai déjà parlé et qui est, en effet, bien d'accord avec ces sentiments :
J'espérais qu'avec les braves et les forts Ma tâche me serait fixée ;
Que parmi la foule affairée je travaillerais Dans un but pur et élevé.
Dieu me donne un autre rôle,
Il me le donne dans sa sagesse ;
Je l'ai dit le cœur saignant
La première fois que j'ai senti l'angoisse.
Mais ces longues heures cruelles ne seront pas perdues,
Ces jours de misère,
Ces nuits de ténèbres et d'angoisse,
O Dieu, si je puis me tourner vers Toi.
Laisse-moi te servir de tout mon cœur, Quel que soit mon destin écrit; Soit que je doive me préparer à partir Ainsi jeune, ou rester encore un peu.
Si tu me ramènes à la vie
J'en serai plus humble,
Plus sage, plus forte pour la lutte,
Plus prompte à m'appuyer sur Toi ;
Si la Mort est à ma porte, Qu'en mourant j'accomplisse mon vœu :
0 Seigneur! quelle que soit ta volonté Que du moins je te serve maintenant.
Ces vers se chantent encore souvent et portent la résignation dans le cœur de milliers d'hommes. Un des petits plans d'Anne s'est réalisé sans qu'elle s'en doutât, mais c'est sa vie qui a donné à ses humbles strophes leur vertu.
La lettre à Miss Nussey est du 5 avril. Le beau temps ne vint pas avant la fin du mois et, quand il
vint, Anne ne s'en trouva pas mieux, au contraire. Cependant elle desirait toujours aller à Scarborough et Charlotte arrêta deux chambres dans une pension bien située sur la falaise. Il fut convenu que Miss Nussey rejoindrait Charlotte et Anne à une station du parcours. Charlotte vit venir le jour du départ le cœur gros. La faiblesse de la malade augmentait de jour en jour et on pouvait tout craindre de la crise qui ne manquerait pas de suivre l'excitation du voyage. Elles quittèrent Haworth le 24 mai et manquèrent à Leeds Miss Nussey qui les y avait vainement attendues et se décida à gagner Scarborough sans elles. Anne était extrêmement faible et les hommes du chemin de fer durent la porter partout. Elles s'arrêtèrent un jour à York où Anne voulut revoir la cathédrale. La vue du noble monument lui fit une impression extraordinaire. « Si la puissance de l'homme a pu faire ceci »
dit-elle, « qu'est-ce que ne sera pas » Elle ne
put achever sa phrase, tant son émotion était grande.
Le 25 au soir elles arrivèrent à Scarborough, Anne très excitée par tout ce qu'elle voyait. Dès le lendemain elle alla sur la plage dans une petite voiture à âne qu'elle conduisit elle-même, dans la crainte que le conducteur ne fatiguât la pauvre bête. Elle était venue souvent à Scarborough avec les
parents de ses élèves et montrait à Charlotte et à Ellen tous les points de vue qu'elle préférait dans la baie.
Le dimanche 26 elle aurait voulu aller à l'église. On l'en empêcha. Elle marchait très péniblement et de passer d'une chambre à l'autre l'épuisait. Après chaque effort de ce genre, bien qu'elle n'eût jamais eu l'habitude de faire beaucoup de démonstrations extérieures de religion, elle joignait les mains et priait avec ferveur. Ce dimanche était une journée magnifique et l'on reconduisit Anne sur la plage. Elle s'assit sur le sable et demanda qu'on la laissât seule, jusqu'à la fraîcheur.
Le soleil descendit dans une gloire éblouissante.
On avait poussé le fauteuil d'Anne près d'une fenêtre et elle regarda longuement la mer, les navires et le château sur sa falaise rougis par le brasier du couchant. Quand la vision se fut éteinte, elle demanda tout à coup si l'on ne ferait pas bien de la ramener à Haworth. Le lendemain à sept heures, elle se leva et fit sa toilette elle-même. Un peu avant midi, elle demanda de nouveau avec instance, s'il ne serait pas possible de la ramener à Haworth. Elle sentait sa vie s'en aller, disait elle. Le médecin vint. Elle lui posa la même question, insistant pour savoir ce qui lui restait de vie. Le médecin lui avoua la vérité et que lange de la mort n'était pas
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loin. Elle joignit les mains appelant la bénédiction de Dieu sur Charlotte d'abord, puis sur son amie. « Soyez lui une sœur », dit-elle à Miss Nussey, « tenez compagnie à Charlotte ». Sa vie s'en alla lentement. On l'avait mise sur un canapé. « Tout ira bien, sans tarder, par les mérites de notre Rédempteur », dit-elle à sa sœur qui lui demandait comment elle se trouvait. Vers deux heures, une minute après avoir dit qu'elle était très heureuse, ses yeux s'obscurcirent et, quelques instants après, elle passa, sans un soupir. Ses dernières heures avaient été si paisibles, elle avait si bien tenu sa promesse de ne pas gêner beaucoup, que les gens de l'hôtel ne savaient pas qu'elle se mourait. Comme elle rendait le dernier soupir, on entrouvrit la porte pour annoncer le dîner.
Charlotte n'écrivit à son père que le lendemain. Le mercredi, accompagnée seulement d'Ellen et d'une amie de celle-ci qui suivit discrètement le cercueil, elle conduisit sa benjamine au cimetière de Scarborough.