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CHAPITRE XIV

Il fallut des années, il fallut toute la célébrité de Charlotte et le succès de sa Vie par Mrs Gaskell pour que le nom d'Anne, sa pâle et douce figure, sa poésie douloureuse et sans apprêts, sortissent de l'obscurité qui s'était aussitôt épaissie sur son tombeau.

Emily dut aussi attendre. Ses vers qui sont ce quelle a fait de plus semblable à elle-même ne sont appréciés à leur valeur que depuis vingt ans à peine, et son roman serait encore ignoré s'il ne s'était fait en Angleterre une rapide évolution du goût. Mais cette évolution était proche au moment même où Emily mourut et, dès 1849, un jeune critique. M. Sydney Dobell, montra dans le Palladium qu'il avait senti la grandeur de ce Wuthering Heig/its où ses confrères plus âgés ne voyaient qu'extravagance et impudeur. Ce n'est qu'avec Matthew Arnold et Swinburne que le roman passa au rang des œuvres

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immortelles, sinon parfaites — ce que Wuthering Heights est loin d'être — mais, à partir de l'article du Palladium, Emily eut un nombre sans cesse grossissant de fidèles.

Wuthering Heights (1) ne ressemble en rien aux œuvres de Charlotte et il ressemble peu aux œuvres de qui que ce soit. C'est, comme le dit Miss Brontë, un pur produit des moors et d'une imagination exclusivement nourrie d'elle-même. On n'en indique que le cadre ou l'apparence en l'appelant un roman rustique. Il est vrai que Wuthering Heights est le nom d'une ferme où l'action se passe presque complètement, grande ferme centenaire et d'aspect sinistre avec sa porte barrée de chaînes, son jardin à l'abandon, sa grande salle sombre à profonde cheminée et profonds recoins d'où de rudes échelles partent vers le toit ouvert jusqu'au faîte, à travers l'enchevêtrement des poutres. Deux ou trois paysans taciturnes et malveillants vont de çà de là écartant du pied des chiens méchants qui sortent de

(1) Ce titre est pris du nom de la maison où se passent les événements principaux. Il signifie à peu près « Collines d'orage ». M. de Wyzewa a publié ou édité une traduction française de Wuthering Heights sous le titre de l'Amant. Ce titre paraît juste quand on connaît l'ouvrage. Quand on ne le connaît pas, placé comme il l'est sur une couverture de papier jaune, il ne peut donner au lecteur français que l'idée la plus fausse du roman. La traduction est précédée d'une introduction intéressante et sans lyrisme creux.

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partout. Ils parlent le plus épais dialecte du nord. La brutalité règne à travers tout le roman : on s'y bat à chaque page et le sang jaillit, on y bat les femmes ; les enfants y pendent de jeunes chiens au dossier des chaises dans un coin de la salle où l'on se cogne. Deux ou trois fois la terreur irrésistible donne la chair de poule et ôte la force d'avancer. La cruauté de certaines scènes révolte. On vous laisse dans une chambre où Heathclilï s'apprête à martyriser son fils poitrinaire. Rudesse et brutalité sont des choses campagnardes, la cruauté non. Mais il y a dans Wuthering Heights bien autre chose que de la rusticité et même de la sauvagerie. C'est un livre de passion furieuse où la violence des sentiments fait qu'on oublie promptement les détails du cadre. Le drame se placerait aussi bien à n'importe quelle époque et dans n'importe quel milieu.

Un soir, revenant d'un voyage, M. Earnshaw, le propriétaire de « Wuthering Heights » dans un temps où c'est encore une ferme paisible et heureuse, laisse tomber de son manteau un petit être bizarre qu'il a ramassé dans la rue. On adopte le petit bohémien. On l'appellera Heathclilï. M. Earnshaw a deux enfants : un garçon, Hindley et une fille, Catherine. Hindley brutalise le petit étranger; Catherine au contraire l'adore, ils sont insépara-

bles ; quant au fermier il prend en toute occasion le parti de celui qu'il a sauvé d'une mort misérable. Heathclifï est une énigme, une créature d'une autre race et, pourrait-on croire, dune autre sphère. Il est fourbe et courageux, dur à la souffrance et lâchement dénonciateur, avare, passionné et silencieux. Sa caractéristique, à mesure qu'il grandit, est son attachement pour Catherine. Tout ce que les enfants ont d'infini dans l'âme est dans ce sentiment^ A quelques milles de « Wuthering Heights » se trouve une sorte de ferme-château, « Thrushcross Grange » occupée par un riche propriétaire du nom de Linton. Vers sa quinzième année, Catherine passe quelques semaines chez ses voisins. Au retour, elle n'est plus la même. La petite coureuse de moors partie à califourchon sur son poney, revient élégante amazone, parlant bien, se tenant bien, riant de tout ce qu'elle retrouve d'agreste chez son père et de Heathclifï plus que de tout le reste. Un enfer de fureur s'allume dans les yeux du noir adolescent. Catherine est déjà fiancée à Edgar Linton, le fils affiné et indolent du propriétaire de « Thrushcross Grange ». On lui demande si elle aime mieux Edgar que Heathclifï. La question lui paraît absurde. Heathclifï, c'est comme elle-même, on ne s épouse pas soi-même. Le mariage a lieu, Catherine s'en va et Heathclifï reste avec une soif inex-

tinguible, il ne sait d'abord de quoi, niais peu à peu, il sent que c'est de vengeance réclamée par une haine folle contre ceux qui lui ont ôté Catherine et contre Catherine elle-même. Bientôt, il disparaît et pendant des années on n'en entend plus parler.

Quand il revient c'est un homme, grand, de tournure militaire et presque distinguée, l'expression sarcastique et fréquemment sinistre. Il a de l'argent. Il rencontre Hindley dans une auberge où, depuis la mort de son père, il travaille à se ruiner; ils jouent, Hindley perd si bien qu'il est obligé d'en passer par les volontés du revenant, lequel s'installe chez lui et s'y rend promptement maître, tandis que Hindley s'abrutit de boisson. Heathclifï voudrait revoir fréquemment Catherine devenue Mrs Edgar Linton. Son mari y met bon ordre. Alors Heathclifï entreprend l'exécution d'un plan de vengeance savante. Il précipite la décadence de Hindley et fait élever comme un sauvage Hareton son seul fils. L'abrutissement du père et la stupidité du fils rafraîchissent constamment sa vue. En même il fait la cour à Isabelle, sœur d'Edgar Linton, l'enlève et l'épouse : il en a un fils qui s'appellera Linton Heathclifï et qu'il déteste comme il a toujours détesté la mère, même au temps où il l'a enlevée et épouser.

Cependant Catherine meurt en couches après une dernière entrevue avec Heathclifï où ils laissent

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éclater la flamme dont ils ont toujours été l'un et l'autre consumés. Heathcliff l'adorait autant qu'il la haïssait vivante. Morte il ne vivrait pas une heure s'il ne sentait qu'elle le hante. Il se nourrit de sa présence invisible et la pensée de sa mort n'a d'autre effet que de lui ôter les sentiments qui étaient son dernier frein. Catherine a laissé une fille appelée du même nom. Elle grandit. Un jour vient où Isabelle meurt et où l'on ramène à « Thrushcross Grange » son chétif rejeton. La deuxième Catherine s'est attachée à lui dès l'instant qu'elle l'a vu. Un dernier plan diabolique naît dans le cerveau d'Heathelilï. Il vient réclamer son fils. Il l'emmène ; il l'élève avec soin bien qu'il le haïsse, il s'arrange pour qu'il rencontre Catherine et s'en fasse aimer, tout valétudinaire égoïste qu'il est. Il réussit. Un hardi coup de force et les voilà mariés. Bientôt le lamentable jeune époux meurt, mais la vengeance de Heathcliff est complète. Il est le maître de « Thrushcross Grange » commme de « Wuthering Heights ». De toutlepassé il ne reste que la deuxième Catherine qu'il martyrise à son tour. Il meurt enfin, dans un transport horrible de haine satisfaite. On l'enterre de nuit comme un chien, mais il a soudoyé le fossoyeur pour que son corps soit placé dans la fosse même de celle qu'il a aimée. Ses os, à tout le moins, seront mélangés aux siens.

ET SES SŒURS l!).")

Ce résumé laisse deviner les improbabilités, impossibilités et crudités de toutes sortes qui abondent dans WutheringHeighls, plus encore que dans Jane Eyre. Il dissimule la complication du livre. Emily commence son roman par la fin, comme le font beaucoup de conteurs contemporains et souvent la narration est à double fond et l'on entend le récit d'un récit. Il faudrait un effort de mémoire prodigieux pour en reproduire la suite dans l'ordre quelle a choisi. La lecture même demande une attention soutenue ; presque involontairement, on se met à dresser des arbres généalogiques, ce qui n'empêche pas qu'il faille deux cents pages pour qu'on soit fixé sur la relation existant entre la deuxième Catherine et Heacthliff.

Ces défauts et la simplicité enfantine de la donnée choquent à une première lecture ; on passe dessus à la seconde, et, si le livre s'impose assez au souvenir pour qu'on y revienne plus souvent, on ne tarde guère à n'en plus sentir que le charme extraordinaire. Wuthering Heiglits est une de ces rares oeuvres d'art d'où l'art semble avoir entièrement disparu et où il ne reste que de la passion.

Le côté diabolique de Heathcliff choqua beaucoup

a critique respectable de 1848. Charlotte elle-même

se demande avec hésitation s'il est sage de créer des

êtres semblables. Cette question ne nous arrête plus

aujourd'hui. Heathcliiï démon nous paraît purement romantique : c'est un des points — avec les scènes de terreur — où nous retrouvons la trace des lectures allemandes d'Emily, c'est-à-dire la partie la moins originale et la seule périssable de son talent. Il n'en est pas de même du sexualisme dominateur qui envahit l'œuvre toute entière. Gela aussi révolta la conscience anglaise, et, pendant des années, il parut abominable qu'une jeune fille, une fille de pasteur, eut écrit avec ce qu'on appelait cette licence.

Il est inutile de discuter ce reproche qui a, lui aussi, cessé d'en être un aujourd'hui. Charlotte a essayé d'en laver sa sœur en disant, avec une intuition profonde, qu'elle n'avait pas bien su ce qu'elle faisait. Du point de vue purement psychologique, cette parole est admirable. Il n'y a pas une ligne, pas un mot dans Wuthering Heights, qui éveille une idée sensuelle. Même la scène, — merveilleuse dans son impossibilité, — où Heathcliiï et Catherine se jettent dans les bras 1 un de l'autre avec des cris de passion qui ressemblent à des cris de torture, ne pourrait être rabaissée que par une imagination impure. Chose singulière, quand on lit Wuthering Heights, quand on voit lésâmes des deux prodigieuses héroïnes jeter des flammes dès l'apparition de Heathcliiï ou de Linton, ce n'est pas tout de suite a

Phèdre que Ion pense, bien que, peu à peu, le même souffle de tempête se fasse sentir, c'est à Miss Austen avec ses mariages, ou même aux romans d'enfants que nous lisions jadis. L'idée de l'amour est aussi pure, aussi dépouillée, pour Emily que l'idée et le mot de mariage le sont pour les enfants. Certains détails feraient même croire à des ignorances de parfaite innocence. L'amour, tel qu'elle le conçoit et le peint, est trop inquiet pour qu'on puisse le mettre dans quelque sphère céleste où les anges vivraient de la vie des hommes, mais il irait parfaitement à un monde de génies incorporels et fougueux. C'est une attraction souveraine où la matière n'a point de part, mais dont les âmes sont les jouets sans résistance.

Il faut une puissance lyrique exceptionnelle pour soutenir cette gageure pendant tout un volume. Emily la possède. Personne ne donne autant l'impression de l'aisance dans la force. Mais elle a de plus une clarté de vision réaliste qui perce à chaque instant, dans des mots de vérité simple et profonde qui sont la rançon princière des improbabilités qu'elle suppose. Ce n'est plus seulement alors la jeune fille qu'on croit entendre, mais une femme qui aurait vécu plusieurs vies. L'enfantillage foncier de la conception disparait comme s'il n'eût jamais existé. Lisez les reproches de Catherine mourante

à Heathcliff : « Je voudrais pouvoir vous tenir jusqu'à ce que nous soyons morts tous les deux. Je ne m'inquiéterais pas de ce que vous souffririez. Pourquoi ne souffririez-vous pas ? Je souffre bien, moi. » Et, plus loin, la fin des reproches de Heathcliff à Catherine : « Je ne vous ai pas brisé le cœur, c'est vous qui vous l'êtes brisé, et, en le brisant, vous avez brisé le mien. Tant pis pour moi si je suis robuste. Quelle espèce de vie sera-ce quand vous... oh ! Dieu ! ! Aimeriez-vous vivre avec votre àme dans le tombeau ? »

On citerait cent paroles où la passion se joue ainsi dans des subtilités plus vraies que la simplicité apparente d'une émotion moins chargée. Qui tiendrait le pari de faire dire des paroles d'amour à une morte couchée dans sa tombe ouverte ? Le génie d'Emily court à chaque instant au devant de pareilles épreuves. Cette profonde vérité humaine est aidée par la réalité — infiniment prenante pour nous — du cadre, des caractères, de l'atmosphère du récit. Nous sentons ici dans l'exécution le même quelque chose insaisissable qui est la perfection de la nature. Une création comme Joseph, le vieux paysan pharisien avec ses sermons et sa Bible, suffirait à immortaliser un livre. La poésie des moors, la grande brise chantante, ouvre des horizons sans bornes à travers tout le récit, cependant

que la poésie familière du talus en fleurs, du creux rocheux, du vieux mur envahi de végétation, le ramène à notre échelle et nous fait sentir une sécurité. Emily est maîtresse de toute cette symphonie : ses mots simples et anciens évoquent bien plus qu'ils ne décrivent. Car son génie apparaît aussi dans la forme dont elle revêt ce conte extraordinaire. G est la langue du peuple, comme Shakespeare l'aurait parlée s'il fût resté toute sa vie à Stratford, merveilleusement simple, directe et nuancée, en tous temps et ici, élargie et enrichie par une sorte de science infuse ou d'activité intérieure, aussi habile que l'érudition des plus grands écrivains.

Les particularités locales savoureuses n'y manquent pas, mais Emily, même réduite à la langue de tout le monde, en ferait autre chose que tout le monde. Son anglais a une qualité telle qu'on croit entendre une langue toute nouvelle. Style, personnages et caractères, tout est simple et élémentaire dans ce livre prodigieux, mais tout est à une puissance que, seul, le plus rare génie atteint. L'effet est singulier. Des livres que l'on avait toujours crus des chefs d'œuvre de naturel, — les meilleurs de George Eliot, par exemple, s'affaiblissent et s'entachent de littérature en comparaison. On se rend compte qu'on fait tort à Wutliering Heights en l'appelant un roman. C'est une sorte de poème

homérique où tout est vrai en détail et où cependant, on perçoit quelque chose d'irréel. On dirait la vérité, mais dans un autre monde que celui-ci. C'est le défaut du livre : un manque d équilibre et d'harmonie, un je ne sais quoi de troublant qui tient du rêve et, trop souvent, du cauchemar. Mais c'est aussi sa magie. Emily a eu l'extraordinaire puissance de croire et de nous faire croire à des caractères et des événements dont un garçon de quinze ans démontrerait l'impossibilité.

Qu'aurait-elle produit si elle avait vécu ? Auraitelle appris à faire un usage plus sobre de son étonnante faculté créatrice, ou aurait-elle tenu deux fois la gageure de Wuthering Heights ? Mystère. Nous ne savons même pas si elle avait les matériaux d'une autre histoire des moors. Ses vers ne nous disent rien de ce qu aurait pu devenir sa prose. Ils n'ont rien de commun avec elle que l'originalité et Emily était parvenue plus d'une fois, dès l'âge de seize ans, à la perfection de sa manière. Ce dont on peut être sur, c'est qu'elle n'eût jamais rien écrit qui n'eût porté la marque de sa hautaine nature, la touche naturelle et rare. C'est à ce mot qu'il faut toujours revenir quand on essaie de fixer l'impression qu'elle laisse. Son art aussi bien que sa vie, 1 isole, et on la voit toujours dans des sentiers inaccessibles.

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