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CHAPITRE XV

Charlotte ne revint pas à Haworth, comme on pourrait le croire, sitôt l'enterrement de sa sœur. Elle était à bout de forces et la fin d'Anne avait été si paisible que Scarborough et son cimetière lui offraient moins d images lugubres que la demeure où Branwell et Emily avaient laissé leur terrible souvenir. Son père lui-même le sentit et lui écrivit de rester. Elle resta donc, avec Ellen Xussey, une quinzaine de jours, dans la même pension sur la falaise.

Quand elle revint, une réaction favorable s'étai* faite, elle se remit à son roman et en écrivit le dernier volume en moins de trois mois. Elle ne put cependant s'empêcher d'y inscrire le souvenir de ses deuils et emprunta au vieux Bunyan le titre de son vingt-quatrième chapitre : la Vallée de l'ombre de la Mort (1).

(1) On y lit ce passage : « Nuit après nuit, le suppliant peut demander grâce de cette voix imperceptible qui est

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Shirley parut à la fin d'octobre 1849. Le succès de Jane Eyre avait préparé le public, et la critique — à part un article du Times qui fit pleurer la pauvre Charlotte — fut aussitôt conquise. On se rendra mieux compte delà position que Miss Brontë avait dès lors dans son pays par le fait que la Revue des Deux Mondes publia une longue étude d'Eugène Forcade sur Shirley, dans le mois qui suivit 1 apparition du livre. Cette critique parut à Charlotte de beaucoup la plus intelligente de toutes et elle revient à plusieurs reprises sur le plaisir qu'elle lui fit.

En novembre, elle alla à Londres, un peu pour consulter un médecin, beaucoup pour faire plaisir à ses éditeurs ; elle rencontra Thackeray, son héros, et Miss Martineau, esprit viril et volonté de fer, qui l'attacha aussitôt. Son père lui avait demandé d'aller voir tout ce qu'elle pourrait de vieilles armes et armures dont il ne savait rien que par les livres et, quand elle fut de retour au logis, elle trouva plus d'une fois moyen de l'intéresser en lui décrivant les harnachements d acier qu'elle avait vus dans la galerie du Prince Albert.

celle de 1 âme quand elle s adresse à linvisible : épargnez mon bien-aimé. guérissez la vie de ma vie, ne m'arrachez pas ce qu'une longue affection a soudé à mon être. Dieu du Ciel, pencliez-vous, écoutez, soyez clément ! On s'approche de l'oreiller de souffrance : une main invisible retravaille étrangement les traits familiers. 1 horrible moment approche. »

ET SES SŒUHS 203

Un beau matin, Martha, jeune servante que Ion avait adjointe à Tabby, maintenant plus qu'octogénaire, se précipita chez sa maîtresse en criant en patois : « Oh ! Mademoiselle, mademoiselle ! quelle nouvelle ! ! — Quoi donc ? — Vous avez fait deux ouvrages, les plus beaux ouvrages qu'on ait jamais vus. On l'a dit à Halifax à mon père et trois hommes d'ici l'ont vu à Bradford, et on va faire une réunion à l'Institut ouvrier pour les acheter. »

Le secret de Charlotte avait été pénétré par un habitant du district, né à Haworth, qui avait reconnu plusieurs des personnages de Shirley et n'avait vu dans tout le pays qu'une seule personne capable de les peindre. Tout Haworth fut dans l'enthousiasme (1), sauf naturellement les vicaires qui sont cruellement malmenés d'un bout à l'autre du roman : encore se consolèrent-ils à la longue et finirent par se féliciter d'être immortels. Charlotte fut plus heureuse que fâchée de se trouver prophète dans son pays, mais, en peu de temps, la curiosité s'ajoutant à l'intérêt, des gens vinrent de loin, en voiture, les dimanches, pour la voira l'église, et, de cette sorte de popularité elle avait horreur.

M. Brontë fut très fier de la gloire de sa fille et

(1) La gardienne du musée de Haworth, rude fille de dix-huit ans, lisait Shirley pendant que l'auteur de ce livre examinait les reliques des Brontë.

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en fît les honneurs avec une singulière dignité. Toujours il vit sa Charlotte dans l'auteur de Jane Eyre, mais, même tant qu'elle vécut, il savait parler de son « génie » sans forfanterie ni ridicule. On a jasé à tort et à travers sur M. Brontë (I). Toutes ses lettres, même celles qu'il écrivait aux approches de quatre-vingts ans, sont d'un esprit au-dessus de l'ordinaire et d'une noblesse de ton qu'on ne peut plus que singer aujourd'hui. Un jour il apporta à Charlotte une liasse de papiers jaunis. C étaient les lettres que sa femme lui avait écrites, bien longtemps auparavant. an commencement du siècle, quand ils étaient fiancés et que sa dure période de probation touchait à sa fin. Il y avait dans cette démarche de vieillard une jeunesse de sentiment, une délicatesse et un tact qui n'appartiennent pas à une nature commune. Charlotte fut profondément touchée (2). L'affection de ses domestiques lui était aussi précieuse. Elle écrit à Martha dans tous ses vovageset signe ses lettres en s'appelant sa très sincère amie. Quant à Tabby dont elle avait énergiquement refusé de se séparer quinze ans auparavant, elle la regardait comme une vieille nourrice. La pauvre vieille femme était un peu jalouse de Martha : elle

(1) Personne plus inexactement qne .M. Maeterlinck.

(2) Ces lettres de Mrs Brontë, très bien écrites, sont délicieusement anciennes, virginales el voilées.

faisait bonne garde le matin pour la devaneer à l'arrivée du facteur. Elle était devenue complètement sourde. De temps en temps, Charlotte remmenait dans les prés qui séparent la cure des moors et lui criait dans l'oreille les nouvelles qui pouvaient l'intéresser.

M. Xicholls, le futur mari de Charlotte, était à Haworth depuis six ans. Il n'est cependant pas caricaturé dans Shirley, et Charlotte ne l'aurait plus jugé à cette époque comme elle l'avait fait dans la lettre que nous avons citée. Il rendait de grands services à M. Brontë et on le voyait journellement à la cure.

Pendant les trois années qui suivirent la publication et le succès de Shirley, c'est-à-dire du commencement de 1850 au commencement de 1853, Charlotte retomba dans l'état de dépression nerveuse où nous l'avons vue plusieurs fois. Son milieu l'étouffait, et les anniversaires qui jalonnaient son année lui étaient de cruelles souffrances. Sa santé restait mauvaise : souvent, le point de côté ou des maux de gorge persistants lui rappelaient qu'elle était la sœur d Emily et d'Anne et probablement l'effrayaient. En dépit des voyages auxquels ses amis la contraignaient, elle sentait lourdement peser sa solitude. « Comment passez vous l'hiver ? » écrit-elle à Miss Wooler. « Seule, probablement, comme moi. » Le

rythme triste de cette petite phrase est celui de son existence. En tous temps, elle sent le vide, et, à intervalles, elle s'abat.

« Parfois, le silence de la maison, la solitude delà chambre, m'oppressent d'un poids insupportable; et la mémoire ne manque pas d être alerte, importune et torturante, tandis que tout le reste de mon être est languissant. Je suis avertie des changements atmosphériques par une sensation physique de faiblesse, et par une tristesse lourde et envahissante que d'autres appelleraient pressentiment. J'ai toujours un peu d'impatience et d'attente jusqu'à l'heure de la poste, mais quand, jour après jour, elle n'apporte rien, je retombe. C'est stupide, absurde et déshonorant. Je souffre de ma sottise et de ma dépendance, mais il est mauvais pour l'àme d'être seule et de n'avoir personne à qui parler de ses petites croix et, à l'occasion, en rire. »

Elle avait conservé l'habitude de se promener dans la maison, jusqu'à onze heures du soir, comme du vivant de ses sœurs, et l'on devine ce qu'un esprit tournant ainsi sur lui-même pouvait enfanter d'imaginations tristes ou sentir de vide accablant. Parfois elle a envie de s'enfuir de Haworth, ou elle elle écrit à Ellen Nussey qu'elle est à bout et qu'il faut qu'elle vienne promptemeul à son secours. Ellen, à peine partie, elle se retrouve au même

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point. «J'ai été mieux tant qu'elle a été là. mais le mieux est déjà passé. La solitude de ma position aggrave tous mes maux. Il y a eu des nuits de tempête pendant lesquelles je sentais un besoin d'appui inexprimable. Je restais sans sommeil, faible et incapable de m'occuper. J'ai passé des jours et des jours, assise, avec les plus tristes souvenirs pour toute compagnie. Dieu l'a voulu : c'est sans doute pour le mieux. »

Elle craint quelquefois de s'ulcérer. Mary Taylor perd sa dernière sœur à la Nouvelle-Zélande et elle écrit à Charlotte qu'elle a peur, dans son isolement, de devenir froide, dure et égoïste. « Gomme j'ai senti cela ! mille fois j'ai eu la même frayeur. »

Haworth était par trop triste et resserré. Même les moors, où elle allait chaque fois qu'elle se trouvait mieux, étaient trop pleins de souvenirs ; des bouts de vers d Emily, des commencements de strophes mélancoliques, l'y poursuivaient.

Pendant trois ans sa correspondance donne uniquement l'idée d'une malheureuse qui se débat contre un torrent d'amertume.

La littérature lui était d'un pauvre secours. Cette grande artiste ne trouva jamais en elle les petites ressources de la femme de lettres. C'est une de ses caractéristiques : la femmme en elle envahissait tout. Elle ne pensait jamais à ses livres qu'avec une

sensation de fatigue et une terreur de ne plus faire aussi bien. D'autres auraient trouvé une jouissance au souvenir du succès foudroyant de Jane Eyre, au nom de Gurrer Bell devenu, presque du jour au lendemain, célèbre dans tous les pays anglais, à l'admiration de Thackeray, à la déférence d'un puissant éditeur comme Smith. Aucune de ces idées ne lui venait. Entre deux triomphes, elle redevenait promptement, comme elle l'écrivait à Sydney Dobell, la simple fille d'un recteur de village.

Il est surprenant que Villette dont certaines parties sont éblouissantes ait été écrit pendant cette période. Elle tarda longtemps à le commencer. M. Smith lui avait d'abord proposé de faire paraître un roman en livraisons mensuelles, comme le faisaient Dickens et Thackeray. Cette idée l'épouvanta. Elle mettait trop haut son idéal artistique pour se résignera écrire au hasard de l'inspiration. Quand elle eût commencé Villette, ses éditeurs lui écrivaient fréquemment pour en savoir le progrès. Un de ses fantômes habituels était la crainte d'un échec qui eût refroidi « Cornhill » à son égard. L'impatience de ses éditeurs lui grossissait sa crainte de les voir déçus et mécontents. Elle finit par les supplier de ne plus faire aucune allusion à son travail.

Souvent les Smith insistent pour qu'elle Laisse son manuscrit et vienne à Londres chercher un peu

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de distraction. Maintes fois ces invitations arrivent au moment où elle-même soupire après ce cercle de ligures intelligentes et sympathiques ; mais au moment de dire oui, elle aperçoit toutes sortes d'objections : son père qui dépend d'elle chaque jour davantage ; la pensée du retour prochain à la tristesse à peine secouée ; une certaine crainte du qu'en dira-t-on, (à un de ses voyages précédents on a dit qu'elle avait négligé le Sabbat et qu'on l'avait vue ou bal et à l'opéra); plus que tout le reste, sa terreur d'être montrée et regardée.

La timidité de Charlotte Brontë était plus grande encore, s'il est possible, qu'au temps où elle décourageait la bienveillance de ses amis de Bruxelles. Mrs Gaskell en cite des traits incroyables : Charlotte marchant de long en large pendant une demi-heure devant la porte d'une jeune fille qui l'a invitée, et ne se décidant pas à entrer; disparaissant du salon au moment où l'on annonce des visiteurs et, après leur départ, émergeant rouge et confuse de derrière les rideaux, etc.

Mrs Ritchie (la fille de Thackeray) raconte aussi comment son père l'ayant invitée à rencontrer quelques personnes sympathiques, elle s'enferma dans un mutisme absolu dont son hôte, causeur étineelant, essaya vainement de la faire sortir, comment peu à peu une gène terrible se répandit dans le

salon et comment enfin Thackeray, à bout de forces et de patience, se glissa dehors en télégraphiant à sa fille à grands gestes silencieux qu'il se sauvait à son cercle. Il fallait qu'elle se trouvât dans un tout petit groupe d'amis, chez Mrs Gaskell, par exemple, ou chez Mrs Smith ; ou encore que la conversation amenât un sujet qui lui tenait à cœur et sur lequel il y avait du courage à exprimer une opinion : aussitôt elle parlait et parlait très bien, ses grands yeux gris illuminant sa figure.

Elle fit quatre voyages à Londres pendant ces dernières années : la première fois elle ne vit guère qu'un médecin, les Smith et des curiosités. Son dernier séjour fut principalement un voyage d'affaires à l'occasion de la publication de Villette. Les deux autres furent intéressants. Le premier la mit surtout en rapport avec des littérateurs qu'elle ne connaissait encore que par leurs lettres ou leurs critiques de ses livres : Thackeray « le grand Turc et grand païen », qu'elle aima aussitôt et qu'elle chapitrait sans fin, avec la simplicité du génie, sur son paganisme, son cynisme, son mysogénisme et, en général, sur tout ce qui lui déplaisait dans son grand homme ; Lewes, à qui elle trouva une ressemblance avec Emily qui l'absorba à l'exclusion de tout le reste ; Miss Kavanagh, jeune irlandaise de beaucoup de talent, pauvre et qui travaillait pour entretenir

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sa mère. Charlotte s'arrangea avec M. Smith pour que ses droits sur les ouvrages de ses sœurs fussent transmis pour moitié à cette jeune fille. Elle vit ausssi Richmond qui fit son portrait (1) et exécuta pour elle une copie de son Duc de Wellington, que Tabby prétendit être le portrait de M. Brontë.

Des amis de Charlotte la ramenèrent à Haworth par Edimbourg, un de ses rêves, dont la réalité la ravit. Londres lui parut en comparaison une « grande, lourde, tumultueuse épopée », tandis qu'Edimbourg lui faisait l'effet d'un « poème lyrique rapide, brillant et vivant comme l'éclair ».

Le voyage de juin 1851 la fit entrer dans le grand monde. Thackeray venait de mettre les conférences littéraires à la mode et Charlotte s'arrangea pour assister à celle qu'il consacra à Fielding. Un peu avant de commencer, Thackeray vint lui serrer la main et la fit asseoir près de sa mère. Cette attention publique l'avait un peu effarouchée quand un monsieur placé derière elle demanda la permission, en qualité de Yorkshirien et compatriote, de se présenter : elle eut la perspicacité de deviner que ce devait être Lord Carlisle. Un instant après, un autre compatriote Yorkshirien demanda aussi la permission de se présenter : c'était Monckton Milnes (plus

(1) Aujourd'hui à la National Gallery.

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tard Lord Houghton) ; après cela, ce fut le Dr Forbes. Pendant ce temps Thackeray la faisait remarquer à d'autres personnes, si bien que la conférence finie et tandis que l'orateur lui demandait son appréciation, il se formait une haie d'aristocratiques personnages entre lesquels il lui fallut passer, prête à défaillir de honte.

Quelques jours plus tard, elle fut invitée par le marquis de Westminster qui ne l'eut pas sans peine et par Lord Ellesmere ; elle fut d'un des célèbres déjeuners du vieux Rogers ; elle fut conduite à l'exposition par Sir David Brewster ; elle vit Rachel dont le jeu la pénétra d'admiration et d'horreur; bref, elle fut, contre son gré, ce qu'on appelait un lion. Les lettres où elle raconte à son père tous ces succès mondains sont dune parfaite justesse de ton. Peu de romancières à la mode, de tous temps et de tous pays, ont été capables de ce tact. Il y faut des qualités que la littérature ôte plus souvent qu'elle ne les donne.

Ce voyage lui offrit aussi une des rares occasions qu'elle eut jamais d'entendre de la musique. Elle y était extrêmement sensible et d'un goût naturel qui allait droit au plus rare.

En dehors de ces voyages à Londres qui étaient des événements, les amis qu'elle avait dans le nord la décidaient parfois à une absence de quelques jours.

Elle restait très fidèle, cela va sans dire, à Ellen Nussey et à Miss "Wooler, bien que cette dernière l'eût blessée profondément en lui écrivant un jour qu'elle lui gardait son estime entière, quels que fussent ses romans. La réponse, d'ailleurs, ne s'était pas fait attendre. Parmi les nouveaux venus dans sa vie, quelques-uns lui étaient très chers. Elle s'était liée intimement avec Sir James Kay-Shuttleworth, son voisin des moors, dont nous avons déjà parlé. Un été il l'invita à venir le voir dans une maison qu'il avait prise à Bowness, joli village sur les bords du lac de Windermere. Ce gracieux paysage et la lumière douce qui enveloppe ces vallées la ravirent. Le ciel changeant lui était aussi une source de plaisir continuel. C'est pendant ce séjour qu'elle lit la connaissance de Mrs Gaskell, dont l'amitié devint aussitôt un des charmes de son existence et qu elle alla voir une ou deux fois à Manchester. Miss Martineau n'était pas à Ambleside (situé à quelques milles de Bowness), où ellle habitait ordinairement, mais Charlotte revint l'y voir Tannée suivante.

Miss Martineau était un singulier caractère. Elle approchait de la cinquantaine. C'était une grande et forte femme aux allures d'amazone, grande liseuse, grande promeneuse, levée tous les jours dès cinq heures du matin, et marchant aux étoiles sitôt pris son bain glacé ; intelligence mâle qu'aucun problème

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ni aucune recherche n'effrayait ; théologienne plus que hardie, que la contradiction laissait indifférente et qui aimait mieux ses idées que ses amis ; tempérament dominateur et facilement despotique, faisant le bien avec passion, mais le faisant d'une main de fer et contre laquelle il ne fallait pas regimber ; bref, nature puissante et qui ne pouvait manquer d'asservir la faiblesse délicate de Charlotte toujours obéissante quand il ne s'agissait pas d'idées. Pendant longtemps elle fut entraînée comme dans un torrent par la force prodigieuse de cette amie. Elle apprit à ses dépens, après la publication de Villette, qu'il n'est pas toujours bon à la faiblesse de s'appuyer sur la force. Elle avait demandé à Miss Martineau si elle trouvait quelque fondement au reproche souvent répété des critiques, qu'elle manquait de délicatesse féminine. Miss Martineau lui répondit, non seulement dans une lettre intime, mais dans les colonnes du Daily Xea-s, qu'elle n'admettait pas que toutes les femmes de ses romans fussent possédées par l'amour, et qu'il ne s'agissait pas là de pruderie, mais de vérité. C'est la réponse qu'une telle Diane ne pouvait manquer de faire à une semblable Psyché. Charlotte n'accepta point le verdict : « Je sais », écrivit-elle, « ce qu'est l'amour, comme je le comprends ; et, si homme ou femme éprouve quelque honte de ce sentiment, il n'y arien de bien, de

noble, de vrai et de désintéressé en ce monde, au sens où je comprends la noblesse, la vérité et le désintéressement. Je souffre cruellement de me trouver divisée d'avec vous sur ce point. »

En effet, personne au monde ne fut plus incapable que Charlotte de subordonner la morale à l'art, et la suprématie en elle de ce qui fait la femme éclate dans sa vie entière. La pensée qu'une autre femme, une amie pût se targuer d'un idéal supérieur au sien lui était insupportable. Elles ne se virent plus et cessèrent de s'écrire. On trouve cependant quelques pages admiratives de Miss Martineau sur son ancienne amie, dans un volume de Biograpliical Sketch es.

La correspondance de Charlotte pendant ces années est, en dépit de ces traverses, assez considérable. La caractéristique en est un penchant évident à la confiance avec un manque non moins évident d'abandon. Il n'y a guère que des nuances de style entre ses quelques lettres à Sydney Dobell, connaissance purement littéraire et celles qu'elle écrit à Ellen Nussey. Elle dit aussitôt beaucoup à quiconque a gagné sa sympathie, elle ne dit tout à personne. Peut-être n'avait-elle pas même 1 idée de ce que nous appelons une correspondance tout à fait intime et qui, bien analysé, révèle généralement plus de faiblesse que de force, plus de babil que de

sincérité, et plus de complaisance propre que d'amitié véritable. Une correspondance très étalée reflète souvent une vie sans profondeur. On peut ouvrir aussi effectivement son àme à son ami par une phrase générale comme en faisaient les anciens que par un débordement de confidences. Charlotte laisse l'impression d'une femme simple qui attache plus d'importance à vivre qu'à se raconter. Aucune littérature non plus dans ces lettres; je veux dire rien d'enguirlandé ou de cherché. Elle écrit devant elle: parfois, quand il en vaut la peine, avec un singulier bonheur, toujours avec tenue et dignité, mais jamais comme dans ses livres. Peu d'esprit, et quand il y en a, lourd; peu de paysages; des faits, <!<• simples et honnêtes nouvelles ; des sentiments ; des opinions sans fard sur ce qui se passe ou s'écrit; à l'occasion, de rapides portraits. Mais partout on sent le sérieux, la sincérité et une pénétration qui fait qu'on se souhaiterait des qualités solides pour paraître devant elle. Les petites grâces sont absentes et on sent qu'elles déplairaient.

Endehorsd'EllenNusseyetdeMissWooler, — les lettres à Miss Taylor sont perdues — les correspondants principaux de Charlotte sont Miss Martine au, Mrs Gaskell, M. Geo. Smith et sa mère, M. Williams, plus rarement J. Taylor, Sydney Dobell et Lewes.

Les lettres les plus intéressantes sont adress

aux hommes de « Cornhill », Geo. Smith et Williams. Charlotte avait au cœur une reconnaissance profonde d'avoir été traitée par eux avec humanité t respect au moment où elle était repoussée de partout et où le désespoir l'envahissait. Elle se sentait de la maison. [Rien d'ailleurs ne laisse soupçonner que M. Smith eût pour l'auteur des attentions qu'il n'aurait pas eues pour la femme. C'est un garçon souriant, plus spirituel qu'intelligent, homme d'affaires, sans aucun doute, mais avec les jolies nuances que le voisinage continuel des livres ne peut manquer de donner à quiconque n'est pas incurablement prosaïque. Geo. Smith est, sans aucun doute, élégant. Charlotte lui fait doucement et affectueusement la morale.

M. Williams est dans la pénombre, et il faut le regretter. C'est un doux, un modeste, et un timide, enfermé dans son rôle de conseiller littéraire des Smith ; mais à travers les réponses de Charlotte, on entrevoit une nature fine et tendre, une intelligence restée fraîche en dépit d'un métier desséchant, probablement parce que la conscience et les sympathies de l'homme vivifiaient les perceptions du critique, un cœur né pour l'amitié pure. Sa correspondante le sent, et nous sentons en la lisant qu'une autre en eût facilement abusé. Williams aurait fait une proie admirable. Pour Charlotte, avec sa noblesse morale.

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sa culture, sa sympathie éveillée et discrète, il est la violette invisible dont les vies profondes s'embaument. Bien étudiées, les lettres qu'elle lui écrit ouvrent sur son âme de femme et d'artiste un jour plus large que toutes les autres.

A chaque instant arrivent de Cornhill à Haworth, des paquets de livres nouveaux qu'on croit qui intéresseront Charlotte et parfois, bien qu'elle adore les livres, elle crie grâce. En retour, ses lettres sont pleines d'appréciations littéraires. L'expression n'est pas juste : il faudrait dire que ses lettres sont pleines d'impressions de lectures, mais ces impressions ne sont presque jamais littéraires,' elles sont morales. Si l'on n'avait d'autre guide que la critique interne, on ne pourrait soupçonner que Charlotte fit métier d'écrire. Il est vrai qu'on ne peut avoir de doutes sur sa sensibilité artistique, mais elle s'exprime avec une spontanéité infiniment rare chez les littérateurs de profession, et cède toujours quand l'élément moral entre en jeu. Mrs Gaskell envoie à Charlotte le plan d'un livre auquel elle travaille. Pas un mot dans la réponse, sur l'intrigue ou même les caractères. Charlotte déplore, comme ferait Jenny l'ouvrière, que l'héroïne soit sacrifiée, mais ce qui la frappe et la ravit, c'est que le roman peut rendre le courage et l'espérance à ceux qui les ont perdus.

Klle qui choisit et assemble les mots avec un art

infaillible devrait être tentée de regarder comment travaille le merveilleux artisan qu'est Ruskin. Point du tout. Elle n'est attentive qu'à son caractère et ne juge son style que par une métaphore qu'on dirait tombée par mégarde : « Les Pierres de Venise sont noblement assemblées et ciselées. Avec quelle majesté s'ouvrent ces carrières de grands marbres ! M. Ruskin me paraît être un des rares écrivains, par opposition aux faiseurs de livres, de ce temps. Sa sincérité passionnée m'amuse même, en certains passages. Je ne puis m'empêcher de rire en pensant que les utilitaires enrageront de son respect — qu'ils appelleront fanatisme — pour l'Art. Une âme pure et sévère respire dans ses moindres mots. On dirait un prêtre consacré de l'Idéal. »

Elle voit parfaitement où réside l'art puissant et subtil de Balzac, dont Lewes lui fait lire (en 1850) Modeste Mignon et les Illusions Perdues, mais son appréciation finale se trouve être exactement celle de Mlle Zénaïde Fleuriot : « ces livres laissent un mauvais goût dans la bouche » ; Balzac n'est pas une connaissance sympathique. »

En vérité, elle aime mieux George Sand. « Chimérique, nuageuse et enthousiaste comme elle l'est souvent, fausses comme sont beaucoup de ses vues sur la vie, facile à égarer, comme elle l'est, par ses sentiments, George Sand a une meilleure nature que

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Balzac, son cerveau est plus large, son cœur plus chaud. Ses Lettres d'un Voyageur sont pleines d'elle-même et je n'ai jamais autant senti à quel point il est vrai que ses défauts viennent de ses qualités ; mais je crois que son âme est de celles que l'expérience instruit sans les affaiblir ni les décourager, et, plus elle vivra, meilleure elle deviendra. La fausse sentimentalité française est relativement rare dans ses écrits. Il s'en trouve cependant dans les Lettres d'un Voyageur. »

Même esprit dans ses innombrables allusions à Thackeray. C'est son grand homme. Elle l'a aimé bien longtemps avant de le connaître et son nom seul figure à la première page de ses écrits. Elle a son portrait ; elle en a étudié les moindres particularités avec l'attention d'un phrénologiste : c'est son « géant » son « grand Turc » son « lion de Juda ». Elle aime sa puissante satire, sa gaieté pétillante, son fonds bon garçon. Elle prend ses Paris Sketches à petites doses de peur d'avoir trop tôt fini. Son badinage où il entre du parisianisme, de la charge d atelier et de l'humour à la glace lui fait un peu peur, mais l'amuse encore plus. Elle ne résiste pas à l'envie de lui emprunter de temps en temps son argot (1). C'est à lui qu'elle pense chaque fois

(1) Ces emprunts ne vont pas au-delà de to bore et U> get on, qui, depuis, ont bien fait leur chemin dans le mon-

qu'elle se trouve inférieure à sa matière : elle avoue qu'elle n'a ni son tact ni son fini facile. Bref, il est pour elle à la fois M. Héger et Rochester.

Malgré cela, elle ne lui passe rien. La première fois qu'il vient la voir (il reste deux heures, mais elle fait remarquer que M. Smith était clans la chambre) elle lui fait un long sermon sur tous ses défauts. Il se défend comme un païen avec des raisons encore pires que ses fautes. Elle le compare à Ruskin : elle avoue qu'il n'a nul amour pour son art et son travail, qu'il le néglige, s'en moque, et en fait un jouet. Il a écrit un poème, mais ce n'était de la poésie qu'à partir de la quatrième strophe : elle se désole qu'il se contente ainsi de peu. Il a écrit un conte de Noël, Rebecca et Rowena : elle voudrait le condamner à épouser son héroïne. Elle lui fait constamment la guerre sur l'idée qu'il se fait des femmes, sur son portrait de Lady Castlewood, son indulgence pour les calomnies anti féminines de Fielding, etc.

De celui-ci elle a horreur et l'admiration sans bornes que laisse voir Thackeray pour ce Beelzebuth finit par l'attrister. Elle écoute sans aucun plaisir la conférence qu'il lui consacre. Elle ne veut pas qu'on retrace une existence aussi dépour-

de. Mais c est beaucoup pour une personne qui dit volontiers perusal au lieu de reading, et retain au lieu de keep.

vue de moralité, comme s'il ne s'agissait que de spéculation pure et qu'un tel modèle ne pût avoir d'imitateurs. Le souvenir de Branwell lui revient avec toute son amertume : Thackeray parlerait et penserait autrement s'il avait un fils à l'entrée de la vie.

Tout cela, il est superflu de le dire, sans la moindre affectation et d'une chaleur qui n'appartient qu'à une àme candide. Charlotte peut paraître antipathique à 1 un, sympathique à l'autre, elle ne fera naître le doute chez personne.

Il y aurait bien à glaner encore dans cette correspondance. Je m'en voudrais de ne pas citer le jugement porté sur Y In Memoriam de Tennyson : « beau, triste, monotone » ; elle a fermé le livre avant la fin. Elle signale l'apparition de la Case de l'Oncle Tom, en passant, d'abord et sans s'y arrêter, mais, peu à peu, on voit qu'elle a un vif désir de connaître Mrs Beecher Stowe. Elle lit beaucoup de romans de femmes — peut-être, simplement, parce qu'il en paraît beaucoup car plusieurs, qu'elle admire, sont bien oubliés. Elle ne craint pas les livres austères et un phrénologiste qui l'a examinée et dont les obsevations semblent avoir été d'une extraordinaire justesse, lui avait trouvé un cerveau « hautement philosophique ». Cependant ses lectures ne ressemblent en rien à celles de Geo. Eliot. Elle ne va pas, dans le champ métaphysique, au-delà

de Miss Martineau et F. W. Newman, le frère du cardinal, dont elle admire beaucoup le Soûl, où pourtant il ne fait pas chaud. En revanche, elle aimerait des précisions historiques, ethnologiques, etc, qui l'intéressent vivement les rares fois où elle les rencontre.

Le seul classique qui soit cité dans ces nombreuses lettres est "YYordsworth dont elle envoie le Prélude à Mrs Gaskell, et celle-ci avait remarqué à Haworth qu'il n'y avait que des ouvrages du jour dans le cabinet de travail de son amie. Elle aurait mieux fait de lui en demander la raison. Il paraît impossible que Charlotte Brontë, après avoir aimé Shakespeare comme on le voit par la lettre à Ellen Nussey que le lecteur n'a pas oubliée, ait consenti à ne jamais le rouvrir. Ce qu'il faut se dire, c'est qu'ayant vécu jusqu'à trente-deux ans passés dans le commerce exclusif des classiques anglais qu'elle devait savoir comme nous savons la Fontaine, et les contemporains lui étant entièrement nouveaux, elle pouvait, sans infidélité, consacrer à ceux-ci ses moments de loisir pendant quelques années. Il y a des livres dont on vit toujours sans les relire jamais : ils font partie de l'homme comme ses souvenirs (1).

Chaque fois que l'occasion s'en présente Char-

(1) Cf. Shirley p. 400. « De ces fleurs fanées (les classi-

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lotte dit son mot sur les questions politiques et religieuses. Elle est conservatrice sur tous les points. Les Français de 1848 lui paraissent des révoltés , les Puseyistes, Newmanistes, etc, sontdes faiseurs de simagrées ; quant aux catholiques dont le progrès devient rapide et l'impatiente, elle les accable de lourds brocards. Elle avertit Mrs Gaskeel qu'elle voit poindre en elle une sympathie pour des catholiques qu'elle a rencontrés : c'est un cri d'alarme ; elle se plaint que Julia Kavanagh ait fait un portrait attendri de sainte Elisabeth de Hongrie : « Les Papistes habillent tous leurs prêtres d'écarlate et canonisent toutes leurs femmes de bien ».

En dépit de la mauvaise santé, des tristesses, des longs découragements, il y a une fermeté nouvelle dans les lettres que Charlotte écrit à partir de Jane Eyre. Elle a évidemment pris davantage conscience d'elle-même : elle a ses idées sur le bonheur, sur l'amitié, sur l'art et la morale, une philosophie de la vie où le soleil n'entre guère, mais où le courage met une vigueur. Aucune amertume ; même quand elle est brisée elle ne se révolte pas, elle n'est pas la rebelle que tant de gens se figurent, elle accueillerait toujours un peu de joie.

Au commencement de 1853, un mieux se dessine

ques) Caroline avait dans son enfance extrait tout le miel : ils n'avaient plus de saveur pour elle maintenant ».

dans son état : elle s'étonne de traverser facilement les mois d'hiver qui, les années précédentes, l'écrasaient; elle est heureuse d'une visite de l'évêque; elle devient souriante ; le succès de Villette est très grand et, si le refroidissement de Miss Martineau ne survenait alors, son ciel serait presque sans nuages. Ce changement nous amène à la dernière partie de sa courte existence, les deux seules années pendant lesquelles la vie lui ait été douce ; mais avant de jouir avec elle, pauvre fille, de cette embellie, il nous faut dire un mot de ses derniers romans.

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