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CHAPITRE XVI

S/iirley, composé dans les tristes circonstances que nous avons dites, parut à la fin de 1849. En voici le sujet ou, pour mieux dire, le germe, l'imagination mère qu'il faut toujours chercher quand on veut voir ce qui, dans un livre, a d'abord séduit L'auteur.

Une jeune fille douce et charmante, Caroline Helstone, aime son cousin Robert Moore, garçon bizarre, à retours et détours, nature indomptable dans la vie pratique mais agissant dans la vie sentimentale comme le ferait une nature timide. Lui aussi aime Caroline, ou plutôt condescend à se laisser pénétrer par son charme, quand survient une autre jeune fille, Shirley Keeldar, d'un caractère tout autre. Elle est riche, fière, généreuse, intelligente ; impérieuse et même irascible, comme il appartient à la puissance, mais vraiment noble et grande. Robert Moore et elle sont deux forces qui

ne peuvent que s'attirer ou se repousser. Elle s'attirent, et nous assistons, ou plutôt nous voyons la pauvre petite Caroline assister muette au progrès qu'elles font l'une vers l'autre.

Telle est la donnée qui remplit les deux premiers volumes et une partie du troisième. Rien de plus naturel et de plus fréquent dans la vie de tous les jours. N'était la composition compliquée du caractère de Robert Moore, Shirley pourrait être, jusque là, un dur roman fataliste de Hardy. Sous la plume de celui-ci il se terminerait d'une manière inévitablement tragique. Caroline Helstone, aussi délicate de corps que dame, mourrait de langueur peu après le mariage de son cousin, et sa mort mettrait une ombre éternelle sur le bonheur des deux autres ; ou bien elle guérirait et épouserait par dépit un homme qu'elle n'aimerait jamais ; ou bien, Robert et Shirley, après s'être aimés quelque temps, se heurteraient, et Robert s'apercevrait de l'erreur qu'il a commise et ici commencerait un tout autre roman, de possibilités infinies. Mais Charlotte Brontë n'est pas Thomas Hardy. Son réalisme est psychologique et artistique ; il ne va pas jusqu'à une conception de la vie. Charlotte, à trente trois ans, est toujours jeune fille, fille de pasteur et provinciale : on sent sourdre en elle un désir de vérité totale qui s affirme deux ou trois fois en

phrases presque franches, mais elle est timide et, si l'amour cessait d'aller vers le mariage, la terreur de regarder en face un sentiment coupable lui ôterait aussitôt la puissance de le peindre. Il faut donc que les choses s'arrangent.

Mais comment ? Sans aucun doute, Charlotte n'en savait rien en commençant son livre. Gomme George Sand, comme presque toutes les femmes, elle se lie aux premiers bouillons de sa fantaisie et croit que ce qui est vital et naturel ne peut dégénérer en artifice de second ordre. De là les longues périodes pendant lesquelles elle ne voit plus son sujet, et est obligée d'attendre qu'une veine nouvelle lui rende confiance et vigueur. On sent d'ailleurs toujours, malgré son talent, qu'il lui faut, comme elle dirait, cravacher son Pégase : si extraordinaire virtuose qu elle soit, nous apercevons parfois son elïort.

Nulle part on ne la voit moins convaincue qu'elle ne lest ici. Le roman se dénoue mais il se défait. Shirley et Robert ne se sont jamais aimés véritablement : ils 1 ont peut-être cru, mais ils se sont trompés et nous aussi. Survient un personnage falot, Louis Moore, qui ressemble à son frère comme l'image d'une vieille glace dépolie ressemble a la réalité. A peine est-il en scène que Shirley, son ancienne élève, s'attache à lui, — du moins on

nous le dit, car de le faire voir ne serait au pouvoir d'aucun génie — et il est entendu qu'elle l'épousera. Quant à Robert que pourrait-il faire sinon épouser Caroline ? Qu'ils s'épousent donc tous et qu'il n'en reste aucun pour venir nous irriter, et fermons à jamais ce troisième volume que les couventines de chez nous traiteraient avec un scepticisme méprisant et que le lecteur anglais lui-même, vieil enfant et prodigieux imaginatif qu'il soit, ne termine pas sans un sourire.

On voit la distance qui sépare Shirley de Jane Eyrc, livre d'une si belle unité, et où l'inspiration, même quand elle tourne au lyrisme, va sans cesse croissant. Sauf Caroline, tous les personnages de premier plan y jouent un rôle faux. Ajoutez que l'absurdité de la formule du roman en trois volumes éclate ici. Richardson et Fielding n'avaient qu'à ajouter à leur manuscrit vingt lettres ou deux aventures supplémentaires pour faire un volume ; mais, en dehors de leur genre, un roman qui s'allonge est un roman allongé. Charlotte intitule un de ses chapitres : « où les choses font quelque progrès mais peu. » Elle pourrait en commencer dix autres par cet aveu. La fête scolaire — car il y a une fête scolaire, — le devoir français de Shirley, Shirley mordue par un chien enragé, et plusieurs autres chapitres sont des cauchemars.

S'il en est ainsi, pourquoi Shirley reste-t-il un roman célèbre et pourquoi la critique du temps lui fît-elle si bon accueil ? On pourrait peut-être répondre aux deux questions d'un seul coup en disant que dans une œuvre aussi restreinte que celle de Charlotte Brontë, le tout aide singulièrement les parties et que, aujourd'hui comme en 1850, le succès de Jane Eyrc intimide les jugements. Mais il faut dire aussi que Charlotte, toujours inégale, n'est jamais faible. La superbe mosaïque de son style amuse l'œil, même quand on attend, et, quand elle se sait invraisemblable, son vouloir résolu à nous convaincre n'est jamais complètement impuissant.

Il faut surtout se souvenir que les deux premiers volumes de Shirley n'ont pas les défauts irrémissibles du troisième. Lorsqu'on les lit avec une àme assez fraîche pour ne pas douter de l'innocence, il est impossible de ne pas sentir le charme des figures de jeunes filles. Shirley est peut-être un peu conventionnelle, bien qu'Emilv ait posé pour elle et que l'un des noms qu'elle lui donne, — le « cygne noir » — résume admirablement notre impression de l'une et de l'autre. Elle est trop la fille aristocratique, imaginée par une fille bourgeoise avec toutes les perfections supposées de sa classe et uniquement des défauts ennoblis. Mais il v a bien de la vérité humaine subtile à dégager et traduire dans

ses jolies passes avec Robert Moore. Ce frais duvet sentimental, délicat et brillant, qui résiste si mal au toucher des romanciers, les fines mains de Charlotte le laissent intact.

Caroline est tout à fait exquise et suffirait à assurer l'avenir du roman. En apparence, rien de plus convenu que son personnage. L'orpheline de dix huit ans, élevée par un oncle bourru, aimant comme elle respire, point coquette et pourtant piquante, assistant douce et résignée au triomphe de sa rivale qu'elle aime, se mourant faute des rayons du bonheur, revivant quand ils brillent, quoi de plus usé, et quelle gageure que de rendre la vie à une peinture si fanée ! Charlotte y a réussi. Elle a cru à sa Caroline. Elle ne s'est pas souvenue une minute qu'elle côtoyait un abîme. Deux fois elle a refait une scène éternelle : la rêverie nocturne de la jeune fille triste et sans espérance, sans veille de Sainte Agnès qui lui fasse attendre même un songe ; deux fois elle a su y mettre une poésie pénétrante. Que le lecteur fasse le compte des vraies jeunes filles qu'il a rencontrées dans la littérature de tous les pays !

Donc, une grande partie du charme de Slrirley est faite de poésie, d'idéalisation. Cependant quand ce livre se représente brusquement à la mémoire, la sensation qu'il éveille est souvent toute autre : on

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revoit des scènes réalistes et pleines de vigueur. Ce n'est pas du fait de Robert Moore, frère de Hunsden autant que de Rochester, et aussi bizarre qu'énergique. Il n'est guère qu'une énigme. En revanche, presque tous les personnages de second plan sont rudes et l'eau-forte a mordu profondément sur eux. Les Brontë — Anne autant que ses sœurs — ont toujours aimé cette manière. Les ligures qui meublent le fond de leur scène, celles qu elles créent — n'y attachant qu'une importance secondaire — le plus facilement et spontanément, prennent généralement ce dur relief. C'est une des raisons pour lesquelles les gens délicats trouvaient Charlotte vulgaire. Kingsley, écrivain de rare mérite, fut rebuté dès le premier chapitre de Shirley par le vacarme qu'y font les vicaires.

Ces antiques ennemis de Charlotte reparaissent à intervalles dans le roman comme un fléau périodique et inévitable. Jamais on n'a peint avec tant d'amour des objets qu on hait. Les saturnales lévitiques qui remplissent le premier chapitre et qui choquèrent si fort le goût délicat de Kingsley nous paraissent un pur chef-d'œuvre. A peine pouvons-nous distinguer ce que braillent les trois vicaires en finissant leur dîner qu'ils nous apparaissent étonnamment vivants, avec leurs caractères : l'un, grand Irlandais bravache, un autre

cockney vantard, le troisième petite poule mouillée, égoïste habile bien que sans esprit, faisant la cour aux filles riches du pays et refusant de se risquer parmi les ouvriers en grève, parce que sa maman n'aimerait pas. Chaque fois qu'ils reparaissent, nous nous attendons à des paroles de vérité et notre attente n'est jamais trompée: ces encyclopédies ambulantes des défauts ecclésiastiques ne tournent pas un seul instant à la satire conventionnelle. Charlotte les traite avec férocité — l'un d'eux est mis à la porte du château par Shirley, et nous assistons à la scène — mais on ne peut rester plus artiste en faisant une exécution.

Il y a peut-être encore plus d'art, parce qu il y a plus de nuances, dans le portrait du recteur de village, Helstone, curé soldat brave comme une épée, mais assez méchant vieux bonhomme, sarcastique, sardonique, autrefois mal marié et ennemi des femmes, ennemi aussi de la plupart des hommes. Il est l'oncle de la pauvre petite Caroline et le contraste est grand.

Autres figures parfaitement vivantes : des ouvriers, de vrais ouvriers en grève, nullementpoétisés comme ils le seraient par George Eliot, mais simples et réels, douloureux et médiocrement sympathiques dans leurs cottes bleues de teinture; un manufacturier intelligent et cultivé méprisant toutes les con-

ventions et parlant patois quand l'envie len prend ; la sœur de Robert Moore, moitié belge, moitié anglaise, économe et autoritaire; des hobereaux, de sèches et anguleuses provinciales dont le maigre protestantisme déplaît autant à Charlotte que la pompe de la Haute Eglise; des paysans bonnes gens, parmi lesquelles une femme de bien, simple et charmante ; tout cela vu droit et dessiné net, sans apprêts d'aucune sorte.

Voilà ce qui surnage quand on n'a pas rouvert Shirley de quelque temps et voilà probablement ce qui caractérise le mieux le talent de Charlotte dans ce roman et, — je suis porté à le croire, — dans ceux qu'elle aurait écrits si la mort lui avait laissé le temps de profiter de ses écoles : elle n'aurait guère tardé à découvrir que son lyrisme et sa formule enfantine de construction de romans gênaient son aptitude la plus naturelle qui est une sincérité virile, disons mieux, — les hommes d'aujourd'hui empruntent trop souvent des plumes de femmes — une sincérité Shakespearienne dans l'expression de la vie.

Shirley était plein de promesses qui devaient se réaliser en partie dans Villette.

Villeitc est, le lecteur s'en souvient, le produit du séjour de Charlotte à Bruxelles. Elle avait tiré des mêmes souvenirs son premier roman, le Professor, dont personne ne voulut et qui ne parut qu'après sa

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mort. De 1849 à 1852, clic reprit cette ancienne donnée, travaillant avec une extrême difficulté et à travers mille dégoûts, et le livre parut au commencement de 1853.

Ignorance du monde ou égoïsme d'écrivain il y avait d'étranges simplicités dans la composition de Charlotte. Pendant trois années elle s'occupe d'un roman dans lequel l'homme qui est sa grande vénération, M. Héger, joue un rôle sympathique assurément mais où il fait un personnage très inférieur à ce qu'il était, et où Mme Héger, femme de bien et à qui Charlotte devait beaucoup, est noircie avec une maîtrise extraordinaire. Il ne lui vient pas à la pensée qu'elle fait peut-être une mauvaise action. On le lui dirait qu'elle s'en défendrait avec indignation et et avec son éloquence habituelle. Au dernier moment, elle s'assure près de M. Smith qu'aucune traduction du livre ne paraîtra à Bruxelles : elle ne réfléchit pas qu'elle-même a donné des leçons d'anglais à son ancien maître et que, dans quelques semaines, les revues parisiennes analyseront son roman et mettront en mouvement toutes les curiosités et les malignités d'une petite capitale comme Bruxelles. Nulle inquiétude sur ce point ne traverse sa correspondance.

Comment expliquer ce mystère ? C'est, sans doute, que Charlotte a deux âmes, une dans la vie réelle où

nous la voyons parfois raide et ulcérée, mais soucieuse de justice et naturellement bonne ; une autre, littéraire, facilement satirique et se complaisant aux défauts de ses créations plus qu'à leurs qualités, amère, pour tout dire ; indépendante aussi et, — témoin sa brouille avec Miss Martineau — ne souffrant guère la discussion. Dans plusieurs de ses lettres elle revendique hautement le droit de l'écrivain à disposer souverainement de ce que la vie lui apprend, et rien ne l'irrite comme de voir attribuer une exactitude littérale à ses peintures. A qui lui eût reproché d'avoir trahi l'hospitalité, elle aurait probablement répondu : qui vous dit que j'aie peint les Héger dans Villette ? J'ai pris le cadre où ils vivent, il est vrai, pour y mettre mon roman; mais j'ai fait Mme Beck veuve et M. Paul célibataire, ce qui ne va nullement aux Héger ; de quel droit leur attribuezvous davantage l'odieux que j'ai attaché à l'une et les ridicules dont j'ai marqué l'autre ? qui vous dit que je n'ai pas emprunté aux Héger uniquement les qualités que je donne à Mme Beck et à M. Paul ? Et, si l'on insistait, bientôt les grands yeux gris s'allumeraient et Charlotte vous donnerait clairement à entendre que votre propre méchanceté transparaît dans vos paroles. Que répondre à cela ? rien, sinon qu'après un demi-siècle, le monde entier continue à croire que M. Paul est M. Héger et Mme Beck sa

femme et qu'il faut faire un effort pour ne pas garder l'impression que celle-ci a été, dans la réalité aussi bien que dans la fiction, un des types les plus extraordinaires de la fausseté.

Fillette passe assez généralement eh Angleterre pour le chef-d'œuvre de Charlotte Brontë. M. Birrell l'appelle 1' « éblouissant Villette », la « perle » de Miss Brontë; Mrs H. Ward n'est pas moins affirmative. Son introduction à Villette est si enthousiaste qu'elle en devient emphatique et finit par manquer son effet. On dirait de la rhétorique d'écolier au lieu de la critique fine et directe habituelle à Mrs H. Ward quand elle nous donne simplement son impression de femme de goût au courant des secrets du métier. Il y a cependant dans ces pages tendues une phrase assez profonde. « L'étroitesse du théâtre sur lequel Faction se passe », dit Mrs Ward, « le cadre étranger, la plénitude même de poésie, de vue directe, qui envahit tout le roman comme un fleuve de feu baignant et embrasant jusqu'au moindre détail, répugnent ou fatiguent un esprit dépourvu de la force nécessaire pour répondre à l'énergie de l'auteur. » Voilà qui est assez mal écrit mais d'une bonne observation. Mrs H. Ward sent bien que le lecteur de Villette doit y mettre beaucoup du sien. J'ai eu l'occasion de dire plusieurs fois que le lecteur anglais est, en général,

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admirable sous ce rapport : aussi imaginatif, aussi éloigné de préoccupations littéraires étroites qu'un Arabe ou un enfant. Cependant Mrs H. Ward exige de lui des dispositions particulières pour apprécier parfaitement ce roman. Les raisons quelle en donne sont d'ailleurs peu convaincantes. Nil'étroitesse de la scène, ni le cadre étranger, ni surtout une poésie brûlante et envahissante n'ont jamais nui à un bon roman.

Ce qui manque à Fillette, comme à S/iirley, et que nous trouvions dans Jane Eyre, c'est précisément ce quelque chose d'envahissant que Mrs H. Ward voit dans Villette et qui n'y est, en réalité, qu'à intervalles.

Ce que nous demandons aujourd'hui au roman, c'est moins de nous faire tourner fiévreusement des pages pour nous amener à un dénouement illuminateur ou vengeur que de nous laisser voir une coulée de vie. L'esprit humain estdevenu, depuis cent ans, à la fois positif et lyrique. Le lecteur moderne (voyez, par exemple, Taine, resté incroyablement instinctif quand il lit pour son plaisir) veut être à la fois instruit et charmé. Il croit son temps perdu s'il ne sent pas dans ce qu'on lui dit la vérité de quelque chose de réel, — tragique ou non, — et si l'artiste n'a pas su choisir assez habilement son point de vue pour qu'une émotion, forte ou rêveuse, sui-

vant la nature de la narration, se dégage à chaque instant des faits. La loi des créations littéraires, c'est la vérité et l'unité. L'une et l'autre manquent souvent à Villette et des parties admirables ne suffisent jamais à racheter ce défaut. Voici le sujet.

Lucy Snow est orpheline, comme Jane Eyre. Comme elle aussi nous la voyons d'abord chez des parents ou alliés assez riches, les Bretton, la mère et le fils, chez qui elle vient deux fois l'an. Une fois, elle y rencontre une bizarre fillette, cousine aussi des Bretton, et qu'on appelle Missy ou Polly. Huit ans se passent (en quatre lignes) et nous retrouvons Lucy demoiselle de compagnie d'une vieille Miss Marchmont qui meurt et la laisse dépourvue. On lui conseille de se faire institutrice à l'étranger. Elle part pour Londres (où elle descend au Café du Chapitre) et de là pour Bruxelles qui, dans tout le roman s'appellera Villette. Sur le bateau elle fait la connaissance d'une jeune anglaise, Miss Ginevra Fanshawe, coquette sans cervelle, brillante et égoïste, papillon peint de couleurs vénéneuses, qui, elle aussi, va à Bruxelles-Villette. Elles se séparent à Boue-Marine, c'est-à-dire Ostende, la pauvre Lucy ayant perdu sa malle dans laquelle est son argent. Lucy finit cependant par arriver à Villette où un jeune homme de bonnes façons qui se trouve être anglais, la guide à sa descente de la diligence

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et lui recommande une auberge. Lucy part à la recherche de cette hôtellerie, mais elle se perd dans les rues mal éclairées et erre longtemps. Enfin elle aperçoit dans une rue écartée une enseigne audessus d'une porte. Serait-ce son auberge ? Non, c'est un « pensionnat de demoiselles » et, sur une plaque, se lit le nom delà directrice, Mme Beck. Le désespoir lui donne cœur, elle sonne, elle entre, elle demande Mme Beck. Celle-ci arrive, ou plutôt elle se trouve tout à coup mystérieusement dans la chambre. Elles causent. Lucy supplie qu'on la prenne. Mme Beck hésite, mais tout à coup passe dans le corridor M. Paul, professeur de français et cousin de la directrice. Celle-ci l'appelle et lui soumet le cas. M. Paul met ses lunettes, scrute un instant la physionomie de l'étrangère et rend un oracle qui fait qu'on la garde. Voilà Lucy Snow casée et nous voilà dans le milieu où se passera à peu près tout le roman.

Mme Beck, la directrice, est une maîtresse-femme. Elle n'est pas méchante. Elle n'a pas beaucoup de cœur, bien qu'elle aspire à reformer des nœuds, mais elle n'est pas cruelle. Elle n'est même dure, — par exemple, elle ne met ses sous-maîtresses sur le pavé, — que lorsqu'il est absolument nécessaire et que le bien de sa maison l'exige. Le pensionnat est bien tenu et réputé. La religion y est en grand

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honneur et on y exerce une surveillance incessante. Mme Beck est inlassable. Jour et nuit elle est partout, glissant comme une chatte sur ses souliers de silence, écoutant aux portes, regardant par le trou de la serrure, vidant les tiroirs et les poches, lisant les lettres et remettant toutes choses en place avec une adresse miraculeuse. Dès le jour de son arrivée, Lucy s'aperçoit qu'elle est enveloppée de cet espionnage invisible et son profond mépris pour ce qu'elle appelle aussitôt des'« pratiques catholiques » apparaît.

Elle est d'abord bonne d'enfants au service des trois marmots de Mme Beck. Cette femme habile considérant qu'elle peut lui être utile à deux fins renvoie bientôt son professeur d'anglais et met Lucy à sa place. La voilà sur le pied d'égalité avec maîtresses et élèves. Parmi celles-ci se trouve être la Miss Fanshawe que nous avons rencontrée sur le bateau. Elle bavarde incessamment et raconte à Lucy qu'elle a deux amoureux dont l'un s'appelle Isidore et l'autre M. de Hamal. Elle aime mieux M. de Hamal, mais accepte les cadeaux d Isidore. Pendant plusieurs chapitres nous sommes en suspens au sujet de cet Isidore.

Mais enfin un heureux hasard ayant amené au pensionnat un jeune médecin d'origine anglaise appelé familièrement Dr John, Lucy découvre pre-

mièrement que le Dr John est la même personne qu'Isidore et deuxièmement qu'il n'est autre que son guide du premier soir où elle a débarqué à Bruxelles. Il y aurait même un troisièmement, mais je n'ai pas le droit de le dire maintenant. Mme Beck est amoureuse de ce Dr John et fait des frais pour lui, mais lui n'aime que Miss Fanshawe. Lucy le trouve séduisant bien qu'il ne soit pas beau. Mme Beck s'en aperçoit et les épie. Vient la fête de Mme Beck. Ce jour-là on joue la comédie. M. Paul, le professeur de français est grand manager, directeur, metteur en scène et souffleur. C'est un drôle de petit bonhomme, fier comme Artaban d'être professeur de rhétorique, vif comme la poudre, myope, noir et colère, intelligent d'ailleurs et instruit, et le meilleur fils du monde quand il n'est pas furieux. Lui et Lucy se font la guerre pour des questions d'examen, des petits débats de salle d'étude, des broutilles de cuistrerie, auxquelles Lucy s'intéresse prodigieusement. Souvent elle le brave et il enrage, mais ils se raccommodent. Le jour de la fête de Mme Beck, ils ont deux batailles terribles. Une des actrices est malade, il faut la remplacer au pied levé et Lucy se défend, tant que M. Paul n'est pas monté sur ses grands chevaux. Quand enfin elle sait le rôle, nouveau combat pour obliger la pudeur britannique de Lucy à accepter un costume d'homme. La scène

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est épique et Lucy veut appeler en duel une d< camarades qui a eu l'air de rire. Enfin elle se décide et a un grand succès.

Mais bientôt viennent les grandes vacances. La pauvre Anglaise reste seule à la pension et s'ennuie et s'abat tellement qu'elle finit par aller à confesse (on se rappelle la scène) à un vieil abbé qui parait d'abord excellent, mais qui se trouve plus tard être un vieux jésuite et un vieux coquin. Quelques jours après, n'en pouvant plus d'ennui et de solitude, elle sort du pensionnat, erre à l'aventure et s'épuise et finit par tomber sans connaissance dans la rue. Quand elle revient à elle, elle est dans un lit; autour d'elle, des objets familiers. Elle se croit en Angleterre. Une femme et un jeune homme lui parlent dans sa langue.

0 prodige ! le jeune homme est le Dr John, la femme est sa mère et celle-ci s'appelle Mrs Bretton et n'est autre que la bonne marraine de Lucy chez qui nous étions pendant les premiers chapitres.

Quand la pauvre institutrice rentre à la pension après quelques semaines de convalescence, elle est folle du Dr John qui s'en doute à peine bien qu'il commence à s'apercevoir des manèges de Ginevra Fanshawe. Elle va avec lui au Musée, au concert, et à des conférences. Partout ils rencontrent M. Paul qui est furieux et laisse éclater sa

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jalousie. Lucy devient élégante et méprise la Belgique et les Belges. Le Dr John n'aime plus du tout Ginevra, mais il n'a qu'une bonne amitié pour Lucy. Un soir, il conduit Lucy au théâtre — Rachel joue — et la pauvre anglaise est bien contente. Mais voilà que le feu prend, une panique se déclare, on s'écrase et le Dr John sauve une jeune fille avec son vieux père. On les reconduit à leur hôtel. 0 surprise ! la jeune fille est la petite Missy du chapitre premier, cousine des Bretton, et bientôt le Dr John s'en éprend, lui fait la cour et ils s'aiment.

Lucy est beaucoup moins malheureuse qu on ne croirait : elle continue à se quereller avec M. Paul, lui fait pour sa fête des chaînes de montre qu'elle ne lui donne pas, accepte des déclarations qu'il lui fait d'un ton furieux à son pupitre quand elle lui casse ses lunettes, et quand, à la page 490, nous lisons cette phrase délicieuse : « mais, dira le lecteur, pourquoi étiez-vous si contente d être en bon termes avec M. Paul? », nous nous disons que nous ne sommes pas l'honnête lecteur qui demande cela.

Il ne reste plus que cent pages pour arriver au dénouement. Les événements se précipitent. Il n'y y plus de doute que M. Paul aime Lucy. Mme Beck prend des mesures. Elle forme une coalition avec le P. Silas, — le confesseur d'occasion de Lucy, mais directeur habituel de M. Paul. On s'arrange

pour que celui-ci s'en aille passer trois ans à la Basse Terre où il doit hériter de grands biens ; une police merveilleuse empêche qu'il ne dise au revoir à sa petite amie. Mais il déjoue tous ces complots ; non content de voir Lucy avant son départ, il l'établit dans une petite école à elle, un bijou de petite école, lui engage sa foi, et, quand il reviendra, il y a tout à parier qu'ils se marieront.

Voilà Villette.

On pouvait l'analyser sans sourire, il y a un demisiècle, aujourd'hui on ne peut plus. C'est un vieux roman. Un écrivain d'aujourd'hui accepterait sans hésiter la même donnée, y compris le « cadre étroit et étranger », mais il la traiterait bien différemment. Il ferait une étude de jeune fille pauvre, aussi peu conventionnelle que possible et tâcherait de voir clair dans les ressorts subtils qui la font simple et sentimentale avec le Dr John, coquette et compliquée avec M. Paul. Le cadre servirait de prétexte à une étude de mœurs scolaires et ici, je le dirai bientôt, personne vraisemblablement n'approcherait de Charlotte Brontë. L'unité du livre viendrait du développement de Lucy et de son épanouissement progressif au bonheur. Tout le romanesque qui provoque un sourire incrédule serait écarté : plus de reconnaissances empruntées à Plaute : le Dr John ne ferait pas trois personnages et il ne sauverait pas

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dans un théâtre une jeune fille qui se trouverait être sa cousine, cent pages après avoir sauvé dans la rue une autre jeune fille qui serait aussi sa cousine ; un revenant n'apparaîtrait pas dans trois ou quatre chapitres nous effrayant d'abord, mais nous faisant rire ensuite ; Mme Beck ferait difficilement prendre un lait de poule plein d'opium à Lucy pour l'empêcher de sortir, et Lucy ne se trouverait pas assez alerte après l'avoir pris pour se promener toute la nuit ; on ne piquerait pas notre curiosité avec des lettres jetées par les fenêtres; le roman serait en un volume et non en trois et nous ne piétinerions pas des chapitres entiers, — passant du musée au concert et du concert à la comédie — uniquement pour noircir du papier ; il y aurait peu ou point de rhétorique : Bonheur, Désespoir et Imagination ne prendraient pas la parole comme dans le Pilgrim's Progress ; il y aurait beaucoup moins de ce que Mrs H. Ward appelle poésie (1).

Surtout, il y aurait dans le récit plus d'atmosphère et plus d'unité. On nous montrerait avec autrement d'art Lucy passant du Dr John à M. Paul ; il y aurait

(1) Elle cite la promenade nocturne de Lucy échappée du pensionnat ; je me permets de lui rappeler un chapitre tout semblable dans Jude the obscure. Le grand style appartient à Charlotte, mais c'est M. Hardy qui obtient l'effet dramatique.

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moins de morcelage et de reprises à l'ancienne, les chapitres seraient mieux soudés. Il y aurait aussi moins d'autobiographie. Malgré qu'elle en ait, Charlotte est trop souvent entraînée à sortir toute sa petite expérience. Elle avait si peu vu, la pauvre lille ; il y a quelque chose de touchant dans son souci de ne rien laisser perdre ; seulement chaque fois qu'elle est ainsi autobiographique, elle l'est trop. Le récit de la détresse de Lucy pendant les vacances est, avec une parfaite exactitude, l'histoire même de Charlotte ; malheureusement, il n'est pas amené, on sent le carnet de notes et le lecteur le moins averti a une conscience confuse que la vérité artistique n'est pas la vérité historique.

Villette est un roman romanesque, un livre, et on ne l'oublie guère. Il serait intolérable aujourd'hui si le génie de Charlotte Brontë ne triomphait de la très mauvaise formule qu'elle lui imposait. Mais il en triomphe souvent. Charlotte est passionnée et elle ne demande qu'à croire aux événements qu'elle invente. Ce don, au degré où elle l'a, suffit.

Lucy est bien banale, niais comme Jane Eyre et eomme Caroline Helstone elle aspire à l'amour avecune sincérité convaincante. Ses préjugés, ses petitesses, S( - provincialismes, les simagrées dont elle fatigue et impatiente l'honnête homme qu'est M. Paul, la rendent assez peu intéressante, mais

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elle n'en est pas moins vivante. Si invraisemblables que soient les péripéties de son roman, chaque fois quelle reparaît, on ne doute plus. Ses insupportables manèges de coquette prude et sans gaieté, sa raideur, une ou deux fois sa morgue — par exemple, quand elle parle de la pauvre grosse allemande, sa camarade — ses airs pinces de petite bourgeoise, son snobisme, son indépendance de protestante sans superstition, sa conviction qu'elle seule, ou à peu près est droite et véridique — bien qu'elle le soit moins qu'elle ne pense — ses déclarations antifrançaises, tout cela fâche, mais tout cela est vrai.

C'est que Charlotte affleure à chaque instant dans Lucy, et avec une sincérité prodigieuse. Là est son secret. Mrs H. Ward dit bien : à première vue rien de plus imposssible que d'attacher le lecteur avec une école, des professeurs et des élèves. Cependant Tom Brown est un livre qui dure et, quand nous lisons des mémoires, c'est dans les souvenirs d'enfance du héros que nous sautons le moins. La vivacité des impressions met un sortilège sur le récit autrement banal. C'est ce qui arrive dans Villette. Des scènes comme Lucy et M. Paul se disputant parce que celui-ci flaire que l'autre aspire à t examiner », ou la soupçonnant de savoir le grec et de n'en vouloir rien dire, pourraient être mille fois intolérables : on n'en passe pas une ligne dans Villette,

Plus au courant du monde, plus affinée littérai liment Charlotte aurait eu une fausse honte à traiter ces pauvres sujets et nous aurions perdu cette merveilleuse exaltation du banal.

A côté de Lucy qu'on imagine aisément que Charlotte ait peinte avec amour sont d'autres caractères encore plus vivants. Les portraits de M. Paul, de Mme Beck, et même de Ginevra Fanshawe, tout simples et élémentaires qu'ils paraissent, — car au premier coup d œil on les croit monochromes — restent éternellement dans la mémoire. Ils sont tous plus ou moins satiriques. C'est une des grandes caractéristiques de Charlotte : ses livres ne sont pas bons ; sans que l'on ait jamais la tentation de conclure contre l'auteur, on ne peut s'empêcher de remarquer qu'ils manquent d'aménité.

M. Paul étant à la fois M. Héger et Rochester aurait pu n'être que violent. Il est ridicule. Ses ridicules sont sympathiques, à vrai dire, mais ils lui donnent par moments un faux air de roquet, tandis que Rochester est toujours au moins terre-neuve. Il faut avouer d'ailleurs que, du point de vue de l'art, le caractère de M. Paul gagne à cette conception. Ce mélange de noblesse et de bonté foncières avec une méchanceté qui ne va pas plus loin que les dents et une force intellectuelle de premier ordre, lui donne une réalité extraordinaire.

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Ginevra est trop volatile pour se prêter à un traitement aussi énergique, mais son charmant égoïsme et sa sottise spirituelle ne fatiguent pas.

Quant au portrait de Mme Beck, je le crois, — contrairement au sentiment des critiques anglais,

— supérieur même à celui de M. Paul. La fin — les chapitres où elle ourdit des complots romanesques avec le P. Silas et fait prendre des drogues à Lucy

— le gâte un peu, mais dans l'ensemble il reste un chef d'œuvre. Charlotte s'y reprend à mille touches, se servant indifféremment de 1 outil de Balzac ou de celui de Saint-Simon, creusant, adoucissant, voilant, sans cesser une seconde d'avoir devant les yeux son énigmatique modèle. L'étonnant est, qu'avec cela, elle ait réussi — ce à quoi elle tenait évidemment — à ne pas faire Mme Beck profonde comme l'est M. Paul. C'est une flamande fine et femme d'affaires, une fausse dévote teintée d'un rien de sensualité, une hypocrite de profession plus que de nature, une femme forte par manque de cœur, mais son machiavélisme est en surface et sa composition reste un peu épaisse. Charlotte a fait une faïence à transparence de porcelaine.

Quelles prodigieuses ressources ne devait-il p&s y avoir dans cette fille qui avait si peu vu et retravaillait si puissamment la réalité ! Une heure de conversation avec une artiste doublée d'un critique

comme allait se révéler George Eliot, lui aurait fait comprendre que c'était en elle-même qu'il fallait puiser et non dans sa chétive expérience. Supposez Villette pris tout entier dans la veine artistique que nous voyons dans les premiers chapitres (la petite Missy) ou dans l'espèce de nouvelle intitulée « Malevola », ce serait le livre le plus pénétrant, au lieu de n'être qu'un livre fort doublé d'un roman faible.

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