‹ Les soeurs BrontëChapitre 25 sur 27 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Il y a peu à dire sur les deux dernières années de Charlotte. Le bonheur lui vint, mais ce ne fut que pour un instant, et il semble que ce bref répit après une vie toute entière aride ou triste ne lui fut que l'antichambre du repos définitif. Les souvenirs de ses amies sur cette époque sont uniformément colorés par cette idée et l'on croirait qu elles parlent d'une morte plutôt que d'une mariée.

En 1851, pendant que Charlotte travaillait à son roman de Villette, un de ses correspondants londoniens, M. James Taylor, fit dans le nord un voyage d'affaires au cours duquel il s'arrêta à Haworth. Miss Brontë l'estimait et lui écrivait volontiers, mais elle n'avait jamais soupçonné que cet homme pratique et froid eût pour elle un sentiment et un attachement et la lettre qui suit montrera l'impression que fit sur elle une brusque demande en mariage : « Pourrais-je avoir jamais assez de sympathie

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pour M. Taylor pour l'accepter comme mari ? De l'amitié, de la reconnaissance, de l'estime, oui certes; mais chaque fois qu'il m'approchait et que je sentais ses yeux sur moi, mes veines se glaçaient. Maintenant qu'il est parti, je n'éprouve plus cette révolte; c'est seulement quand il est près de moi que je me raidis dans une appréhension étrangement mêlée de colère aussi longtemps qu'il ne quitte pas la place ou ne revient pas entièrement à sa manière habituelle. Je ne voulais pas être fîère, mais j'y ai été obligée. Tant il est vrai que nous sommes gouvernés d'en haut et que nous sommes entre les mains de Dieu comme l'argile dans les doigts du potier. » Qui croirait que cette fille écrit des romans ? Un an et demi plus tard, autre demande en mariage. Un après midi de décembre après le thé, elle avait laissé comme d'habitude, M. Nicholls, le vicaire de M. Brontë, en tête à tête avec son père. Au moment où elle croyait l'entendre sortir par la porte de devant, il se dirigea au contraire vers le petit salon où elle se tenait et frappa. « Ce qu'il dit vous pouvez l'imaginer, son air et sa façon je ne les oublierai jamais. Il me fit sentir ce qu'il en coûte à un homme de déclarer son attachement quand il n'est pas sûr de la réponse qu'on lui fera. Le spectacle d'un homme habituellement de marbre, ainsi tremblant, me bouleversa. Je ne pus que le

prier de se retirer après lui avoir promis de lui donner réponse le lendemain. Je lui demandai aussi s'il avait parlé à papa: il me répondit qu'il n'avait pas osé. »

Sitôt M. Nicholls parti, Charlotte alla raconter sa démarche à son père. M. Brontë avait toujours envisagé la possibilité du mariage de sa fille avec une extrême aversion. Il entra en colère et se mit à juger M. Nicholls avec une violence d'expression qui effraya Charlotte. Elle se hâta de dire que son parti était pris et que M. Nicholls saurait son refus dès le lendemain.

La conséquence de ce refus catégorique était facile à prévoir. M. Nicholls qui était à Haworth depuis huit ans, universellement estimé et apprécié même par M. Brontë, envoya à celui-ci sa démission. Sitôt son successeur trouvé il demanderait un autre poste.

Le successeur n'arriva qu'au mois de mai et Charlotte put voir le pauvre garçon s'attrister et s'alanguir près de son père chaque jour plus sombre, et peut-être mécontent de lui-même. Chose bizarre, la santé de Charlotte devenait meilleure : elle ne se souvenait pas de s'être sentie si forte que pendant cet hiver de 1853.

Nous ne savons rien de ce qui se passait entre elle et M. Nicholls. Elle ne le voyait sans doute pas

à la cure, mais la maison où il prenait sa pension n'en était séparée que par la longueur de l'école, et ils devaient se rencontrer souvent. En mars, le Dr Longley, évêque de Ripon, qui vint pour la visite pastorale, soupçonna qu'il y avait une tendresse secrète entre eux. Sans doute que lorsque M. Nicholls partit ils avaient échangé des promesses et comptaient sur l'avenir. Et peut-être aussi Charlotte se chargea-t-elle de faire revenir son père sur sa décision.

En avril 1854, elle mande à Ellen Nussey : « Il faut vous dire que, depuis ma dernière lettre, papa a bien changé d'avis. Après quelque correspondance et une visite de M. Nicholls, il y a huit jours, il a été décidé que ce dernier reprendra le vicariat de Haworth. Dès que son successeur sera casé et, lorsque les circonstances le permettront, il habitera dans cette maison.

Je suis indiciblement heureuse de voir que papa, non seulement n'est plus hostile à cette solution, mais qu'il s'y arrête avec complaisance. D'ailleurs tout sera subordonné à ses désirs et à son bien-être et M. Nicholls paraît vouloir uniquement lui adoucir ses dernières années. »

Quelques jours plus tard elle annonçait la nouvelle à son éditeur, M. George Smith, marié lui aussi depuis peu, et ajoutait : « Je crains d'avoir à

me reprocher de n'avoir pas toujours apprécié M. Nicholls comme je l'aurais dû. Heureusement qu'il nous revient. Il a renoncé à plus dune chance d'avancement pour regagner cet obscur village. Je crois bien faire en l'épousant ; je tacherai de lui être une bonne femme. Après bien de l'anxiété, je commence à espérer que tout finira heureusement. Mes prétentions sont modestes, bien différentes, j'en suis sûre, de ce qu'étaient les vôtres, aux approches de votre union. La crainte et le souci sont si près de l'espérance que parfois ils m'empêchent de la voir. Mais il faut laisser l'avenir incertain à la Providence. »

Evidemment Charlotte envisageait son mariage sans enthousiasme ni illusions. Elle ressemblait sous ce rapport à ses propres héroïnes qui, toutes ardentes amoureuses qu'elles soient, recouvrent un très grand calme à la veille de leur mariage. Elle s'était méfiée des emportements du bonheur. Tout ce qu'on trouve d'allusions à l'amour dans ses lettres pourrait convenir à une femme âgée et désabuelle croit à l'amour qui vient six mois après le mariage. « Quant à la passion intense», — écrivaitelle quatorze ans plus tôt, à l'âge de vingt-quatre ans, — « je suis convaincue qu'elle n'est pas désirable. Elle n'est jamais ou elle n'est que rarement payée de retour, et, quand cela se trouve par hasard,

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le sentiment ne dure que la lune de miel et ne tarde guère à faire place à l'indifférence ou au dégoût. »

Il est certain cependant qu'elle ne se mariait pas pour se marier. M. Nicholls qu'elle avait confondu longtemps parmi les autres vicaires, antipathiques ou grotesques, avait peu à peu gagné sur elle, et, bien avant qu'il ne fît sa demande, elle avait dû se convaincre qu'elle l'avait traité injustement. C'était un homme de bonne famille, né en Irlande mais d'origine à la fois anglaise et écossaise — mélange que Charlotte estimait tout particulièrement, — bien élevé et réservé, clergyman zélé et estimé. Il avait un an de moins que sa fiancée. Cela, et une petite santé et un manque total de fortune, avait été probablement le prétexte, sinon la cause véritable, de l'opposition de M. Brontë. En somme, personne ne pouvait être moins romanesque et le mariage de Charlotte était bien dans la note de son existence toute entière.

Elle fit ses préparatifs comme on les fait à la campagne, et avec un plaisir évident. On peignit et on tapissa de frais la vieille demeure où « M. Nicholls allait habiter », on lui arrangea un cabinet de travail, Charlotte alla à Leeds et à Manchester pour acheter son trousseau et sa toilette et le 29 juin 1854, ils se marièrent. Charlotte avait fait un grand secret du jour et de l'heure qui fut matinale; ses amies

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Ellen et Miss "Wooler n'arrivèrent que la veille au soir et M. Nicholls et son confrère qui devait faire le mariage vinrent d'assez loin à l'église en voiture. Personne dans le village n'était donc averti; mais à la sortie de l'église un grand nombre d'humbles amis, accourus en hâte, s'étaient rangés dans le cimetière pour voir Miss Brontë « blanche comme une petite perce-neige». Audernier moment, le vieuxM. Brontë avait subitement déclaré qu'il ne sortirait pas de chez lui et Charlotte avait eu une minute d'angoisse. Les trois amies tinrent conseil sur un prayer-book et virent avec un soulagement inexprimable que le texte n'indique pas formellement que ce doive être un homme qui conduit la fiancée à l'autel. Miss Wooler remplaça donc M. Brontë.

Charlotte fit son voyage de noces en Irlande où elle fit la connaissance des parents de son mari. Il ne semble pas qu'elle ait désiré voir le village natal de son père et les Prunty qui y restaient encore. Les beautés naturelles de l'Irlande la ravirent.

A son retour, elle se partagea entre son mari et son père et s'habitua peu à peu à être heureuse. On la voit dans ses lettres passer rapidement de « M. Nicholls » à « Arthur » et, bientôt, « mon cher mari ». En octobre, elle écrit à. Mrs Gaskell: «J'ai un bon mari, doux et affectueux et mon attachement pour lui devient chaque jour plus fort. »

Un passage d'une de ses lettres laisse entendre que M. Nicholls qui avait aimé en elle la femme et non l'auteur ne l'encourageait pas à écrire. M. Xicholls a protesté contre cette interprétation disant, qu un soir, sa femme lui avait lu le premier chapitre d'un nouveau roman, Emma, qui ne dépassa pas ce début. M. Nicholls était un homme pratique et actif, qui aimait le grand air et l'exercice, et on se le figure plutôt emmenant sa femme à la promenade que lui mettant des feuillets blancs dans les mains. Les quelques lettres que Charlotte écrit à cette époque sont des récits d'excursions dans les moors, et à deux reprises, elle note malheureusement, qu'elle a eu les pieds mouillés ou que l'orage les a surpris. Elle était enceinte : sa délicatesse naturelle aidant, un peu après le nouvel an, elle se trouva très souffrante et s'alita. Vers le même temps, la vieille Tabby mourut. Charlotte n'avait ni forces, ni appétit. Pendant six semaines, elle vécut sans manger et buvant à peine, écrivant péniblement deux ou trois billets à ses amies, et déclinant avec une effrayante rapidité. A ce moment un changement survint : sa faiblesse restant la même et telle que souvent elle délirait, elle se mit à manger avidement tout ce qu'on lui présentait. Mais il était trop tard Elle entendit un jour son mari prier tout bas pour sa guérison. « Vais-je donc mourir ? », demanda-t-

elle ; « non, Dieu ne nous séparera pas, nous » été si heureux. »

Elle mourut le 31 mars 1855, âgée de trente-huit ans et onze mois. Elle fut enterrée comme les autres, dans l'église. Son épitaphe, gravée aujourd'hui sur une belle lame de cuivre, encastrée dans les dalles, ne porte que son nom et les dates de sa naissance et de sa mort.

M. Brontë survécut six ans à sa fille. A sa mort M. Nicholls renonça à ses fonctions ecclésiastiques <et retourna en Irlande faire valoir lui-même son bien. Il se remaria en 1866 et ne mourut qu'en

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