‹ Les soeurs BrontëChapitre 26 sur 27 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

La réputation ou, pour mieux dire, la gloire de Charlotte Brontë est aujourd'hui à son zénith. Elle a des millions de lecteurs dans toutes les classes de la société; les éditions, luxueuses ou populaires, de ses œuvres se multiplient; on parle d'elle dans les sociétés littéraires et ses moindres billets sont des découvertes. Haworth est devenu un endroit célèbre. On y vient en pèlerinage de toutes les parties du monde.

Cependant un je ne sais quoi fait que la pauvre fille n'a pas l'air triomphante dans son triomplie. Sous les froides dalles qui recouvrent leurs tombeaux, Emily a plus que jamais son expression de hauteur stoïque et d'indifférence dédaigneuse ; Anner la petite sainte, est au port, souriante et douce[; mais Charlotte a conservé quelque chose de vaïncor une résignation triste à un repos trop tôt venu,

C'est qu'Emily ne demandait rien qu'à elle-même ; Anne au contraire était toute remplie sur la terre des pensées de l'éternité ; mais pour Charlotte, elle vécut oppressée de désirs, qu'elle ne réussit même pas toujours à s'exprimer à elle-même, et mourut après avoir à peine goûté au bonheur qu'elle avait rêvé. Il y a dans sa vie, — dans sa vie d'artiste autant que de femme, — quelque chose d'inachevé et d'éternellement contrarié dont la pensée attriste.

Il lui a manqué la chance, ou à son défaut la force ou le sourire. Voyez Emily dont l'existence fut exactement pareille à la sienne, mais que, son imagination autant que sa volonté faisaient planer au-dessus des contingences banales. Voyez George Sand qui lui est si inférieure comme femme et souvent comme écrivain : certes sa vie n'est ni noble ni belle, mais elle ne craignait pas de lutter contre sa destinée avec les premières armes qui se trouvaient sous sa main et, toujours pliant, elle ne s'est pas laissé briser. Voyez notre délicieuse Marceline Desbordes Valmore, — poète si jamais on le fut, jetée dans la prose d'une existence besogneuse ; grande dame de nature, égarée dans la bohème; chrétienne obligée de vivre toujours comédienne; pendant quarante ans éprouvée, ballottée et torturée; — en dépit d'un sort irréconciliable, il y a en elle une grâce persistante, une facilité à s'enchanter, à espérer quand

même, à sourire à travers ses larmes, qui est la forme la plus aimable et sans doute la plus héroïque du courage.

Ces femmes résistent à leur fortune et, en déiinitive la dominent.

Il n'y faut pas toujours l'énergie. George Eliot, de trois ou quatre ans, à peine, la cadette de Charlotte Brontë, mais qu'on dirait séparée d'elle par un siècle, tant elle connaîtlesmoindresressources d'une culture dont la pauvre cloîtrée de Haworth n'av;tii pas l'idée, doit une sorte de royauté moins a La force de sa volonté qu'à l'assurance de sa philosophie et aux raffinements de son dilettantisme. Un instinct infaillible lui fait tirer partie d'elle même et des chances les plus minimes qui passent à sa portée.

Charlotte est malchanceuse, faible, et d'une sincérité qui laisse voir à chaque instant combien elle est sans défense. A part une enfance bouillonnante, sa vie est petite et comprimée : éducation humble, amis humbles, milieu sans horizon; rien qui la libère, point de lectures révélatrices; pas un mot de cette philosophie où George Eliot est assise comme dans une tour; peu de jouissances artistiques : elle a vingt-six ans quand, pour la première fois, elle entend de vraie musique, et voit de vraie peinture ; tout conspire à la faire provinciale et étroite. Elle tend

de toutes ses forces vers l'amitié et l'amour ; mais l'amitié qu'elle cherche inconsciemment est celle qui la sortirait du milieu où elle étouffe, celle de gens de cœur et d'esprit, et quand elle vient, il est trop tard: ses correspondants de Londres lui sont un peu trop des bienfaiteurs ; trop tard aussi l'amour de M. Nicholls; à peine en est-elle sûre que la mort vient. Toujours elle se traîne, fatiguée ou blessée, sur la route où tant d'autres avancent hardiment.

Elle le sent et se raidit. Or, la pauvre fille n'était pas faite pour se raidir : elle aurait eu besoin de foi et d'amour, il lui aurait fallu un catholicisme vivifiant qu'elle crut un jour trouver à Bruxelles dans un confessionnal ; rien ne s'offrit que le protestantisme brisé d'Anne ou le protestantisme orgueilleux d'Emily, et sa nature fière quoique faible ne lui laissait pas le choix. Avec le don des larmes elle aurait notre sympathie toute entière; elle n'a que la pitié qu'on donne au coureur battu d'avance et qui s'acharne à la lutte.

Même dans son métier d'écrivain, Charlotte n'est pas heureuse. Ici encore, que Ton songe à George Eliot. Avec moins de génie celle-ci fit des livres plus parfaits. Elle était dans le monde, dans le monde le plus raffiné, le plus conscient, le plus averti. Elle savait où en étaient les théories et les écoles, où allait le goût et d'où il revenait. Au point de vue

artistique elle était dans la situation privilégiée où sont les jeunes érudits formés dans les écoles modernes. Elle n'eût pas à tâtonner : critique clairvoyante, elle sut faire l'inventaire de ses ressources, regagner en poésie et en compréhension large et subtile ce qui lui manquait du côté dramatique et s'adapter à la meilleure tendance de son temps.

Charlotte ne soupçonne même pas que l'art puisse gagner à devenir ainsi conscient, Elle ne savait rien des théories ni même des problèmes. Elle vit à Haworth près d'un père cultivé exactement comme on l'était vers 1780. Sa plus grande chance est sa rencontre avec M. Héger : et qu'on mette ce professeur de rhétorique à côté d'un George Lewes. Ainsi elle écrit de vieux romans, et, quand la critique la met en garde contre l'emploi de machines plus qu'usées, comme toujours, il est trop tard, elle s'étonne et s'irrite.

Ses défauts littéraires viennent de la même cause que les échecs de sa vie. Avec du génie elle est souvent faible, comme avec une rare élévation morale elle paraît souvent petite. Faiblesses littéraires et petitesses morales sont le fait du froid village yorkshirien et non d'une nature où la tendresse dominait et à laquelle il n'eût fallu que le soleil.

Cependant une leçon et un encouragement sortent de cette petite vie manquée. Notre siècle esl

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matérialiste, utilitaire et court : il voit une honte dans l'échec. On n'entend parler que du devoir de se réaliser soi-même. Bien analysée cette formule signifie ce que plus d'un dit tout haut qu'elle veut dire. Se réaliser soi-même c'est évaluer jusqu'au dernier centime ce que l'on croit valoir et n'en vouloir rien perdre; c'est penser qu'on est dupe si l'on sacrifie son bonheur du moment à un avenir problématique ou au bonheur d' autrui. Il se trouve une théologie pour affirmer qu'on plaît à Dieu quand on se plaît à soi-même.

A ce compte Charlotte Brontë fut bien sotte. Elle se serait autrement réalisée en quittant Havs'orth où elle étouffait et en venant s'épanouir à Londres où tout semblait sourire à sa vanité. Elle aurait peutêtre vécu; elle aurait connu toutes sortes de jouissances et d'orgueils, sûrement son art aurait gagné. Mais quelle déchéance ! Elle aurait été sinon une George Sand, du moins, une George Eliot toute tendue vers la production littéraire et notant jour par jour l'état de son cerveau. Au lieu d'écrire de petites lettres simples et sincères à des auteurs obscurs ou à des commis d'éditeurs, elle aussi peut-être aurait eu un salon à Ghelsea et rendu des oracles au milieu d'un cercle admiratif. Oui, mais elle aurait été une femme de lettres au lieu de ne vouloir qu'être la femme de devoir modestement heureuse qu'elle sou-

haita toujours d'être. Que gagnerions-nous à son égoïsme élégant que nous appellerions force ? Au lieu de l'admirable intransigeance de sincérité que nous aimons chez elle, elle se serait peut-être accoutumée à jouer un rôle, c'est-à-dire un peu une comédie. Au lieu de l'entendre dire que, ses livres une fois finis, elle n'y pensait que pour se souvenir de la peine qu'ils lui avaient coûtée, nous l'aurions vue parler de son art avec des sots prétentieux qui y auraient cherché une philosophie. Provinciale, malheureuse, inhabile à vivre, parfois même amère comme nous la connaissons, elle est du moins toujours simple et naturelle, elle est femme et non le produit monstrueux de l'artificialité moderne qu'est la femme de lettres. Ainsi du moins une partie, la plus haute et la plus belle, de sa vocation d'être humain a été remplie. Elle a préféré être que paraître. Il lui aurait été facile de se grandir de la hauteur de son talent. Elle ne l'a pas voulu. Charlotte Brontë n'a jamais rien voulu devoir à Currer Bell. La conspiration moderne pour transformer le succès en bonheur, l'habileté en vertu et le talent en héroïsme lui aurait fait horreur. En revanche elle paraît gauche, campagnarde et bornée à notre monde de comédiens. Mais un retour viendra. On reverra clairement quelque jour que le talent n'est pas l'homme, que l'inspiration est un accident, que le poème n'est

que trop souvent supérieur au poète et que l'écrivain vieillissant voit ses livres s'éloigner de lui comme des enfants étrangers. On remettra la littérature à sa place, qui est secondaire, comme on y remet déjà l'intelligence. On ne se fera plus des dieux d'hommes qui n'auront eu que le brillant, on n'auraplus un culte matérialiste pour ce qu'on appelle leurs reliques. Ce jour-là, on n'ira plus en pèlerinage à Haworth où la poussière des Brontë achèvera de se dissoudre, mais Charlotte paraîtra grande d'avoir, ayant du génie, consenti à vivre et mourir petite.

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