LE MOTS DE MARIE BT LA FÊTE-DIEU
nouveau gage de leur amour en bravant la mort, sur le champ de bataille , pour le salut de leurs frères. Nul , répétons - nous avec l'Evangile , n'aime plus que celui qui donne sa vie pour ses amis.
Miss Nightingale et ses compagnes.
Le protestantisme a essayé de créer des Sœurs hospitalières, afin de les opposer à nos religieuses; il était mû par un double sentiment : la compassion et l'envie ; la compassion envers les pauvres soldats anglais qui languissaient abandonnés, et l'envie envers le catholicisme, qui, sans peine, sans efforts, voyait accourir à son premier appel une légion d'anges consolateurs prêts à donner leur vie aux êtres souffrants. Ce dévouement avait eu un grand retentissement en Angleterre; les journaux, la tribune avaient retenti des plaintes de l'armée anglaise , qui tombait , décimée par la maladie et la rigueur des saisons, sans qu'un secours intelligent, un regard compatissant et pieux vînt adoucir l'ago-
92 • MISS NICHTINGALB
nie de ces malheureux mourant loin de leur patrie. Les Anglais comparaient leur sort à celui des Français, qu'avaient suivis des médecins savants et dévoués , des aumôniers saints et intrépides , des Sœurs de Charité que rien ne rebutait'; les Français enfin, qui, au milieu des hasards de la guerre, étaient environnés de tous ces soins nécessaires à l'âme et au corps , et qui retrouvaient au milieu des camps une famille dévouée. La différence entre la situation des deux nations était trop marquée , et les protestants s'efforcèrent d'opposer quelque chose à ce dévouement catholique , qui faisait de si grandes actions avec une si merveilleuse simplicité.
Quelques dames, les unes pieuses, les autres enthousiastes, toutes zélées, se sont rendues en Grimée sous un costume plus ou moins religieux , en emmenant avec elles des servantes. Elles s'étaient placées sous la direction d'une femme distinguée, miss Nightingale, qui consacre sa fortune aux œuvres de bienfaisance. L'Angleterre entière applaudit à cette résolution , et le départ de miss Nightingale et de ses compagnes fut environné de beaucoup d'éclat. Ces dames arrivèrent en Turquie
Et SES COMPAGNES 93
et installèrent les servantes gardes-malades dans les hôpitaux affectés aux Anglais ; mais ces filles, n'éV tant soutenues ni par le dévouement, ni par l'amour-propre, ni même par la fantaisie, ne répondirent pas à l'attente de leurs maîtresses. Un journal protestant, la Tribune, de New-York, disait, à ce sujet, « que les gardes-malades payées pour prendre soin des blessés anglais étaient très zélées au début et se faisaient gloire de leurs honorables fonctions, mais que bientôt elles prirent d'autres allures , et que la plupart des dames placées à la tête de l'œuvre durent l'abandonner après avoir fait de vains efforts pour empêcher le mal. > L'une d'elles , miss Lawfield , eut le bonheur de comprendre la portée de cette expérience et se fit catholique.
Dès le début, presque personne ne voulut croire dans l'armée anglaise au succès de cette contrefaçon des Sœurs de Charité. Les officiers reçurent froidement ces nouvelles gardes-malade*, et les soldats leur montrèrent peu de respect, fis sentaient instinctivement que le protestantisme ne pouvait porter de pareils fruits, et qu'à ce tronc rabougri de la religion des Luther et des Henri VIII man-
MISS NIGHTINGALB
quait la sève généreuse qui fait éclore les grands dévouements.
Cependant, à son retour en Angleterre , et quel qu'eût été le mauvais succès de sa mission, miss Nightingale fut accueillie par les plus vives démonstrations de la reconnaissance publique. La reine lui envoya un présent avec une lettre de sa main; les villes où elle passait lui firent de brillantes ovations ; on tint des meetings en son honneur ; elle fut l'héroïae du jour, et la Grande- Bretagne ne crut pouvoir assez payer, par ses bruyantes démonstrations, l'intention charitable qui avait conduit cette dame en Crimée.
Trois cents Filles de la Charité sont parties de France pour l'Orient ; trente y ont succombé en peu de mois ; d'autres , en grand nombre, ont vu, dans ces nobles labeurs, leur santé gravement altérée et pour toujours ; celles qui ont survécu sont rentrées en France à petit bruit et se sont renfermées aussitôt dans l'obscurité de leur vie ordinaire dont un grand danger public avait seul pu les faire sortir. Elles ont fui l'éclat , elles ont évité les ovations, elles ont craint jusqu'aux plus légitimes témoignages de la reconnaissance nationale. On
ET SRS COMPAGNBS
ignore les noms de ces héroïnes de la charité ; on ignore même leurs saintes actions ; on sait seulement qu'elles ont veillé et prié auprès de nos soldats, qu'elles y ont dépensé leur force et leur vie. Ce que l'on a appris d'elles , on le doit à l'expansive gratitude de ceux qu'elles ont soignés et consolés. Elles-mêmes ont caché avec un soin jaloux leurs noms, leurs œuvres, leurs sacrifices; les lettres qu'elles ont écrites à leurs compagnes, à leurs supérieures de France, ont été dérobées à la curiosité publique; on n'a su d'elles que ce qu'elles n'ont pu cacher, qu'elles se sacrifiaient et qu'elles mouraient. Voilà la charité catholique dans sa beauté immortelle : s'immolant pour le prochain, et ne voulant de témoin et de récompense que Dieu seul !
M. de Barente, dans son rapport à l'Académie sur les prix Monthyon , a justement apprécié les services, les vertus et l'humilité des Filles de Saint- Vincent de Paul :
a Qui de nous , dit-il , avait jamais pensé à décerner un prix aux pieuses filles qui se sont consacrées au service des pauvres et des malades î Elles ont accepté la vertu que nous voulons récompenser
96 MISS H1GHTINGALK
pour condition de leur existence ; elles suivent sans relâche ni interruption cette vocation de dévouement ; nous n'avons pas à recueillir les titres qu'elles ont à notre reconnaissance. Ce n'est point tel ou tel acte de vertu, c'est l'emploi de leur vie entière qui mérite notre vénération : l'habit qu'elles portent est le signe de l'honneur qui lui est dû.
» Toutefois, en ce moment, le zèle, le courage de nos Sœurs de Charité , dont l'institution est enviée , et que veulent imiter toutes les religions et les nations civilisées, ont un caractère si admirable, et l'on peut dire si glorieux pour la France , que la pensée nous était venue de consacrer la mémoire des saintes filles qui sont allées mourir en soignant nos soldats malades ou blessés. Il nous semblait qu'en inscrivant leurs noms sur un marbre qui eût été placé sous les voûtes de Notre-Dame ou des Invalides , nous aurions consacré le souvenir de ce dévouement, et que ce modeste monument aurait, à juste titre, pris place parmi les trophées de la guerre de Crimée. On aurait pu dire comme Jeanne d'Arc : Elles ont été à la peine , elles doivent être à l'honneur.
» En y réfléchissant, l'Académie n'a point pensé