ET SES COMPAGNES
versé ! que de précieuses vies glorieusement éteintes !
» Grâce, Seigneur, grâce pour ces âmes si chères, véritables martyres du devoir et de l'honneur ! Entendez-les s'écrier comme David du haut du ciel : Tendez-nous la main et délivrez-nous I
» Messieurs, à de si grands sacrifices , Dieu a voulu donner des gages de son infinie bonté , des espérances toutes particulières de sa miséricorde. Que sont, en effet, au milieu de !a mêlée, dans les ambulances, dans les hôpitaux, partout où régnent la souffrance et la mort, ces vénérables prêtres, ces saintes Filles de la Charité ? C'est la consolation , le bonheur, la plus douce image de la Providence. Il faut savoir, comme le disait si bien un noble enfant de la France, tout ce que souffre parfois le cœur d'un pauvre soldat loin de tout ce qui lui est cher, pour comprendre l'émotion que fait éprouver la voix d'une Sœur de Charité : c'est une mère, c'est une sœur ; c'est plus que cela, c'est un ange ! a Ah ! disait un vieux soldat tout mutilé, entouré de ses camarades, pourvu que nous ayons des Sœurs pour nous soigner, des prêtres pour nous bénir dans le danger, le gouvernement peut tout nous demander; nous nous jetterons à la mer s'il le faut ! »
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» Qu'à jamais béni soit le cœur qui a conçu l'admirable pensée de donner à notre armée des aumôniers et des Sœurs de Charité! que sur lui , sur la France tout entière retombent comme une douce rosée ces bénédictions de nos soldats mourants, ces larmes de bonheur, ces paroles de salut si abondantes et si glorieuses 1 Quelle moisson pour le ciell quel triomphe! Officiers et soldats, tous voulaient mourir en chrétiens; le zèle le plus sublime pouvait à peine répondre , jour et nuit , à des appels si touchants. El ces bons prêtres, ne prenant ni repos ni nourriture, s'épuisaient de fatigue, offraient à Dieu ces âmes généreuses si bien disposées, et, succombant à leur tour, allaient recevoir la plus brillante couronne ! Jamais le respect humain n'a reçu peut-êlre un coup plus violent : il est dans la poussière, qu'il y reste; nos braves soldats l'ont foulé aux pieds ! »
Ces paroles , ce livre que nous écrivons , et tant d'autres écrits consacrés à leurs louanges , resteront également ignorés des Sœurs de la Charité. En vain le monde admire leur vertu : ces éloges n'auront pas le pouvoir d'enfler des
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cœurs que l'humilité défend si bien; petites à leurs propres yeux , elles se considèrent , selon la paroles du Seigneur, comme des servantes inutiles, et, confondues parmi leurs compagnes , humbles , anéanties , les héroïnes de la Crimée , aux pieds des autels ,
a Vont demander à Dieu le pardon de leur gloire (1) ! »
(1) Delphine Gay, les Sœurs de Sainte-Camille.
Etablissements catholiques en Orient.
Le dévouement des prêtres et des religieuses que la France, la nation missionnaire, a envoyés en Orient, a frappé d'un saint respect les peuples assis dans la nuit de l'erreur. L'entêtement héréditaire des musulmans, les préjugés des schismatiques ont cédé devant cette force irrésistible et attrayante de la charité; mais ce triomphe serait court, si nos établissements chrétiens en Orient ne devaient en conserver le souvenir, si les bienfaits qu'ils répandent tous les jours, goutte à goutte, ne venaient perpétuer la mémoire de ces actes sublimes mais passagers; car l'héroïsme n'est pas le cours ordinaire des choses ici-bas. Il ne sera donc pas sans intérêt de retracer les œuvres de la charité française sur cette terre qui a vu les
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triomphes de la France à main armée , et de dire un mot de ces établissements qui, établis par d'humbles prêtres et de simples filles, ont acquis en Orient à notre patrie une influence sans rivale. Depuis longtemps déjà , les Lazaristes , les Sœurs de la Charité , les Frères de la Doctrine chrétienne , les Conférences de Saint- Vincent de Paul se sont établis dans les principales cités de l'Orient. La Turquie, la Grèce, l'Egypte, la Syrie ont vu fonder, au nom du catholicisme et de la France, des collèges pour l'instruction supérieure, des écoles gratuites pour les deux sexes , des ouvroirs , des orphelinats , des salles d'asile , des crèches , des dispensaires , destinés à secourir les pauvres et les malades sans distinction de nation ou de croyance. Ce que toutes ces œuvres ont déjà fait pour la cause de la vraie civilisation et de l'action prépondérante de la France est incalculable. Ce qu'elles sont destinées à produire encore, c'est le secret de Dieu et de l'avenir ; mais, dès maintenant , il est facile de prévoir que la douce influence de la charité pourra seule rétablir l'unité et l'harmonie sur cette terre si profondément divisée de culte, de race et d'opinion.
Le premier établissement des Lazaristes fut fondé à Constantinople , en 1774. Les missionnaires s'établirent d'abord dans le bel enclos de Saint-Benoît, situé à Galata , à peu de distance de la porte de Péra. Depuis cette époque, malgré de nombreuses vicissitudes , des embarras et des persécutions de toute nature , ils sont demeurés à leur poste. En 1822 , ils se \irent réduits au nombre de trois; aujourd'hui , ils comptent , seulement dans Constantinople, deux établissements : le magnifique collège de Bebek , situé au bord de la mer, à une lieue seulement de la ville , et où une nombreuse jeunesse reçoit une éducation très-soignée , et une maison plus spécialement destinée aux missions.
Les Sœurs de la Charité ont trois maisons à Constantinople.
Dans la première , confiée aux soins de trentehuit Sœurs , il y a un pensionnat de cent jeunes filles, un orphelinat où cent trente pauvres orphelines ont été recueillies et sont formées à diverses professions , des classes externes et des ouvroirs qui reçoivent quatre cents enfants , un catéchuménat pour l'instruction des hérétiques et des schismatiqiies convertis, enfin un établissement d'enfants
trouvés. Le même établissement contient en outre un dispensaire et une pharmacie où se distribuent journellement des secours à plus de quatre cents malades.
La seconde maison est desservie par douze Sœurs. Elle est particulièrement consacrée à l'hôpital français , où des malades de toute nation et de toute religion viennent de tous les points implorer le secours de la charité. Mais elle contient de plus les classes externes où sont reçues chaque jour plus de trois cents enfants.
Enfin, elles ont, sur la côte d'Asie, un établissement où elles dirigent une colonie agricole d'orphelins et d'enfants trouvés.
Les Lazaristes et les Sœurs de Charité ont pour auxiliaires, à Constantinople , des Frères de la Doctrine chrétienne qui se consacrent à l'instruction gratuite d'un nombre considérable d'élèves de tout âge , de toute nationalité et de toute religion , et qui enseignent simultanément à leurs élèves la langue turque et la langue française ; — de plus , plusieurs Conférences de Saint-Vincent de Paul, composées surlout de Français ; elles donnent leurs soins à plus de cinq mille familles. Aux Confé-
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rences se joint une association de Dames de Charité.
En résumé, vingt prêtres lazaristes, plus de cinquante Sœurs de Saint- Vincent de Paul, trente Frères de la Doctrine chrétienne , telles sont , sans compter l'armée laïque des Conférences, les forces dont dispose la charité à Constantinople.
La seconde ville de l'empire ottoman , Smyrne , possède deux maisons de Lazaristes et trois maisons de Sœurs de Saint- Vincent de Paul , divisées, comme à Constantinople , en pensionnat , hôpital et orphelinat. Les îles de la Grèce sont enrichies des mêmes œuvres.
Les institutions et les œuvres de charité ont pris un développement très-rapide en Egypte , grâce à la protection déclarée de Méhémet-Ali et d'Ibrahim- Pacha. Là aussi nous trouvons des Lazaristes, des Sœurs de Charité, des Frères des Ecoles chrétiennes et des Conférences de Saint- Vincent de Paul, qui rivalisent de zèle et de dévouement avec les Pères de Terre-Sainte , qui , depuis tant de siècles, édifient la chrétienté en gardant , à travers mille dangers, les lieux consacrés par la présence de notre Sauveur.
A Alexandrie, il y a deux établissements de
Lazaristes , un collège et une maison de missions. On y trouve, en outre, deux maisons de Sœurs de Charité : 1° l'hôpital européen, dirigé par sept Sœurs et dans lequel sont reçus les malades de toutes les nations; 2° la maison de la Miséricorde , qui contient, sous la direction de vingt-deux Sœurs, pensionnat , orphelinat de jeunes filles , établissement d'enfants trouvés , classes externes et ouvroirs qui reçoivent trois cents enfants. Une réunion de Dames de Charité, une Conférence de Saint- Vincent de Paul, un établissement de Frères de la Doctrine chrétienne partagent, à Alexandrie, les travaux des Lazaristes et des Sœurs de Charité. Si, malgré les préjugés du schisme oriental et du fanatisme musulman qui régnent souverainement en Turquie, en Grèce et en Egypte, la charité catholique a réussi à fonder des œuvres durables dans ces contrées, elle ne pouvait rester inactive en Syrie , où l'on rencontre des populations entières qui ont su conserver intact le précieux dépôt de la foi que les Apôtres avaient confié à leurs pères. Aussi l'influence des établissements charitables est-elle , dans ce pays , très-féconde et très— multipliée. Les Lazaristes, les Jésuites, les Pères
de Terre-Sainte se partagent en Syrie la tâche de l'éducation et de la charité. A Beyrouth, quatorze Sœurs de Charité se dévouent aux œuvres de zèle et de miséricorde. Elles sont extrêmement aimées de la population , qui conserve un réconnaissant souvenir du dévouement qu'elles ont montré pendant l'épidémie cholérique qui éclata dans cette ville en 1849. A cette époque, une d'elles mourut atteinte du fléau. Toute la population voulut assister à ses funérailles , et l'on vit les Grecs , les Turcs, les Arabes, les catholiques suivre son convoi et confondre leurs larmes dans une même douleur, comme l'humble Fille de Saint- Vincent les avait tous confondus dans l'immensité de son dévouement et de son amour. Frappées de tant d'abnégation, les autorités turques ont toujours donné aux Sœurs de Beyrouth des preuves de leur confiance et de leur estime. Un voyageur bien digne de foi , Mgr Meslin , s'exprime à ce sujet en ces termes :
a Ces jours derniers , dit-il dans son journal de » voyage , après l'arrivée du nouveau pacha , les » autorités ont été changées; plusieurs de ces fonc- » tionnaires ont témoigné à la supérieure le cha-
» grin qu'ils ont de quitter Beyrouth , en ajoutant » que leur seul regret était d'être transférés dans » une ville où il n'y a pas de Sœurs de Charité. » Un d'eux, qui avait eu le choléra et qui avait été » soigné par la supérieure, l'a suppliée, en la » quittant , de lui permettre de demeurer en cor- » respondaace avec elle. Il ne faut pas oublier que » ce sont des Turcs qui expriment de pareils sen- » timenls et qui demandent quelquefois à ces reli- » gieuses si elles sont descendues du ciel , ne com- » prenant pas que des femmes sur la terre puissent d porter à leurs semblables une affection aussi » angélique. On l'a dit, et il faut bien le redire » tout haut : Si les anges du ciel se manifestaient à » la terre, pourraient-ils se montrer à l'humanité » sous des apparences plus dignes de leur céleste » nature ? »
A Antoura , dans le Liban , les Lazaristes possèdent un collège dans lequel les études , moins fortes qu'à Constantinople ou qu'à Smyrne, répondent cependant à toutes les nécessités du pays. L'enseignement s'y fait en français, en italien et en arabe.
Les mêmes religieux possèdent aussi à Tripoli une maison de mission et de retraite ecclésiastique
dans laquelle ils instruisent le clergé indigène destiné à évangéliser les campagnes. Ils ont des établissements semblables à Alep et à Damas. Dans cette dernière ville , qui est en quelque sorte le boulevard de l'islamisme en Orient , ils ont ouvert deux écoles , et ils les voient fréquentées par des enfants de diverses religions.
Les Sœurs ont également à Damas des œuvres diverses. Leur établissement dans cette ville, si longtemps hostile aux chrétiens, où ceux-ci ne pouvaient entrer qu'en couvrant leur tête du turban , leur établissement a été provoqué par les Damasiens eux-mêmes, à la nouvelle du dévouement dont les Sœurs avaient fait preuve à Beyrouth pendant le choléra. Elles furent reçues avec enthousiasme , et elles continuent leur œuvre avec toute sorte de bénédictions.
On le voit, la France chrétienne creuse sur cette terre antique de l'Orient un laborieux sillon , et l'on est en droit d'attendre de ces travaux une récolte abondante. Tant de charité après tant d'héroïsme, tant de bienfaits et tant de sang versé ne demeureront pas toujours stériles, et la vérité finira par pénétrer dans ces cœurs que la charité a
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déjà touchés. Nos Pères, nos Soears de Charité ont précédé notre armée en Orient ; ils y restent après elle , ils y travaillent à l'œuvre de civilisation pour laquelle elle a combattu ; soldats pacifiques de la grande cause de Dieu , leurs paroles , leurs labeurs, leurs bienfaits concourent à éloigner la barbarie , à dissiper l'erreur, à faire pénétrer dans les âmes les rayons de l'éternelle vérité , et si un jour cet Orient, berceau du christianisme, revient à l'unique Eglise de Jésus-Christ , si la femme est affranchie , la famille reconstituée , la société régénérée , le monde s'étonnera et se demandera à qui sont dues de si grandes choses.... Alors ceux qui connaissent les voies secrètes de la Providence loueront Dieu , qui aura parlé à ces peuples par la science et le zèle des prêtres et la bonté bienfaisante des Sœurs de la Charité.
Quelques détails sur les aumôniers.
Nous ne consacrons que quelques pages à la mémoire bénie de ces prêtres qui ont suivi notre armée des hôpitaux de Gallipoli jusque sous les murs de Sébastopol , et pourtant ils mériteraient un livre , un poëme , ces hommes admirables à qui le zèle des âmes communiquait une intrépidité égale à celle des plus vaillants soldats. Qui pourra oublier le P. Parabère, gravissant courageusement sur l'affût d'un canon les hauteurs de l'Aima, pour ne pas quitter ses soldats, ses enfants , sous le feu de l'ennemi? le P. Gloriot, veillant, pendant six semaines , jour et nuit , au chevet des cholériques , et conquérant enfin la mort dans ces généreux combats? le P. de Damas, logeant sous sa tente les malades atteints du typhus et leur rendant ces soins
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minutieux et vils que la charité ennoblit seule? N'était-ce pas avec justice que les soldats mourants nommaient ces prêtres leur Père, leur tout (1)? Mais, ainsi que les Filles de la Charité, le corps des aumôniers paya par de grands sacrifices les services immenses qu'il rendit à l'armée. Trente-quatre prêtres accompagnèrent l'expédition ; douze d'entre eux sont morts , et dix ont été si gravement malades qu'ils ont dû suspendre ou., cesser leur service.
Voici , par ordre de date de décès , les noms de ceux qui ont succombé :
MM. Vandrey, Ferrari, Gloriot, de Geslin, Papin, Gauthier, Rupert , Hauvert, Huré, Delclos , de Reinach et Strickland. Le P. Strickland , anglais, n'ayant pas de malades dans sa division,
(1) Hier, écrivait le P. de Damas , un pauvre enfant reçoit une balle dans le ventre. Je vais a lui, et il me dit : Je suis perdu 1 Je lui adresse quelques paroles de piété ; il les reçoit avec ardeur, se confesse et reçoit l'absolution. Je me retirais lorsque j'entends mon infortuné s'écrier : Papa I papa ! Je reviens à lui pour l'engager à ne pas se tourmenter vainement et à diriger ses regards vers le ciel. « Mais c'est à vous que je m'adresse , c'est vous que je veux, reprit-il; n'ètes-vous pas en réalité mon père et mon tout?» 11 eBt mort peu après.
visitait chaque jour une ambulance française où se trouvaient des malades atteints du typhus ; c'est ainsi qu'il a été victime de la contagion.
Voici des détails particuliers sur quelques-uns de ces généreux soldats de Dieu , morts au milieu des hôpitaux , que Fénelon appelait si justement le champ de bataille des prêtres.
LE P. GLORIOT
Le P. Gloriot naquit à Pontarlier, département du Doubs, .en 4810. Un de ses oncles, qui était membre de la Compagnie de Jésus, prit soin de son éducation et le fit entrer au séminaire de Saint- Àcheul. Après des études brillantes, il fut admis à faire son noviciat. Devenu membre de la Compagnie de Jésus , il alla à Fribourg , en Suisse , dans le célèbre collège que son ordre y possédait. Il y est demeuré l'espace de dix-sept à dix-huit ans, occupé à parcourir la carrière non moins longue qu'épineuse de tout l'enseignement collégial. Au moment où la révolution suisse vint fermer cet établissement, il était professeur des hautes études.
Obligé de quitter la Suisse , le P. Gloriot revint
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en France. Le projet d'un collège à Dôle lui réussit à merveille , grâce à la protection de personnes influentes. Il en était le supérieur, quand le succès de certaines prédications vint le faire changer de carrière. Lorsque la campagne d'Orient fut résolue, il se trouvait à Paris , prêchant dans l'église de Notre-Dame de Lorette. Le maréchal Saint-Arnaud eut occasion de le voir et le demanda à ses supérieurs. Après une petite excursion à Constantinople, le P. Gloriot se trouvait derelour à Gallipoli, juste au moment où le choléra exerçait d'affreux ravages dans le camp français. Lui-même a raconté quelle fut sa vie durant ces jours terribles. « J'étais seul, écrivait-il , au milieu des malades. Pour les confesser, j'étais obligé de me tenir à genoux à côté d'eux. Là seulement j'ai bien compris que, pour sauver les âmes à Jésus-Christ, il faut être prêt à subir avec lui la double agonie du corps et de l'âme. Ma plus grande épreuve, c'était mon isolement; je suis resté six semaines sans pouvoir me confesser, et en voyant tout succomber autour de moi, je n'atais pas même l'espoir d'être assisté par un prêtre à mes derniers moments. Dieu évidemment ma conservait pour que je pusse admi-
nistrer les secours de la religion à tant d'âmes bien préparées; car si l'épreuve a été grande, grande aussi a été la consolation.
» Toutes les fois que j'entrais dans ces lieux désolés , je m'entendais appeler de toutes parts : a Monsieur l'aumônier, venez à moi ; hâtez-vous de me réconcilier avec Dieu , car je n'ai plus que quelques instants à vivre I » D'autres me serraient affectueusement la main et me disaient : « Que nous sommes heureux de vous avoir au milieu de nous ! Si vous n'étiez pas là, qui nous coasolerait dans nos derniers moments? » Plusieurs me donnaient l'adresse de leurs familles , en me priant d'écrire à leurs parents qu'ils étaient morts en bons chrétiens. J'en ai vu qui recueillaient le peu de forces qui leur restait pour chercher au fond de leurs poches quelques pièces de monnaie, qu'ils me remettaient en me disant de faire prier Dieu pour eux après leur mort.... Sous l'impression de terreur que causait le choléra, les sentiments de la foi se ranimaient dans tous les cœurs. Les officiers étaient les premiers à recourir à mon ministère, et ils venaient me trouver à toutes les heures du jour et de la nuit. Quelquefois j'entendais leur confes-
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sion en me rendant d'un hôpital à l'autre; d'autres fois je les rencontrais m'attendant sur les escaliers intérieurs de l'hôpital. Je m'appuyais sur les mêmes escaliers ; ils se mettaient à genoux à mes côtés et recevaient le pardon de leurs fautes. Quelquefois ils m'apercevaient dans la rue ; ils descendaient de cheval, me remerciaient affectueusement, et ajoutaient presque toujours : a Surtout si je suis atteint, ne manquez pas de vous rendre au premier appel. » Tous les soirs, nous avions une cérémonie religieuse pour l'enterrement des officiers. Un jour que j'avais sous les yeux sept ou huit bières , et autour de moi l'état-major de tous les régiments , je demandai la permission d'adresser quelques paroles. Debout sur une tombe, je parlai pendant une heure. Jamais je n'avais contemplé de spectacle plus émouvant ; je voyais de grosses larmes couler de tous les yeux , et je n'entendais autour de moi que des sanglots. »
Le 20 juillet, un nouvel aumônier arriva à Gallipoli. Le P. Gloriot trouva encore asseï de forces pour l'initier à ses fonctions , puis il entra luimême à l'hôpital. Cette fois il put recouvrer la santé. Il vint à Paris , où il ramena le corps du
maréchal Saint-Arnaud , et il ne cessa point de travailler à l'amélioration du service spirituel de nos hôpitaux. L'empereur, instruit de tout ce qu'il avait fait , voulut le voir, afin de le remercier au nom de l'armée. Le P. Gloriot s'embarqua de nouveau pour l'Orient , et reprit ses travaux dans les hôpitaux et les ambulances. Il venait d'être nommé aumônier en chef d'un des corps d'armée qui assiégeaient Sébastopol, lorsque la mort le ravit à de nouvelles fatigues et à de nouveaux combats : il succomba à une congestion cérébrale. Les restes de cet homme de bien ont été déposés dans les caveaux de l'archevêché de Constantinople.