‹ Les Soeurs de Charité en OrientChapitre 28 sur 30 · LE P. DE DAMAS · texte numérisé non relu

LE P. DE DAMAS

Un autre prêtre, qui a échappé deux fois à une redoutable maladie , contractée au chevet de nos soldats, le P. de Damas, a raconté en ces termes la journée d'un aumônier au camp de Sébastopol. Ce récit, aussi modeste que sincère, fera mieux comprendre encore l'étendue du dévouement de ces dignes serviteurs de Jésus-Christ.

« Les aumôniers de division visitent chaque jour et plusieurs fois par jour les malades de leur division, et chaque fois qu'un nombre considérable de pauvresjnfirmes est embarqué pour Constanlinople, l'un de nous monte sur le navire pour les assister pendant la traversée.

» Bien plus , une ambulance a été formée sur la plage de Kamiesh , et tous les malades de l'armée dirigés sur Constantinople y sont envoyés pour attendre le jour de l'embarquement. Eh bien , un prêtre encore a été attaché à cette ambulance. J'ai eu l'honneur d'être choisi pour cette fonction. Aucun malade , par conséquent , qui ne passe entre mes mains et ne puisse recevoir, par l'entremise de mon ministère, les consolations de la religion et les secours de l'Eglise.

» Voulez -vous savoir maintenant quelles sont les occupations journalières des aumôniers? Elles sont fort simples. Une partie de nos journées se passe à visiter nos malades dans nos ambulances. Nous allons d'une tente à l'autre , consolant ceux qui souffrent , réconciliant les mourants avec Dieu et leur donnant le sacrement de l'Extrême-Onction. Pour cela il faut beaucoup de temps. En France , ce serait un travail facile ; on a bientôt parcouru les salles d'un hospice , secouru les malades et adressé la parole aux convalescents. Mais ici, nous devons nous glisser sous une foule de tentes dressées les unes auprès des autres ; ramper, c'est le mot , entre les infirmes couchés à terre côte-à-

côte, soulever les couvertures qui voilent leur visage, et nous rendre compte de l'état sanitaire de chacun. Ce n'est pas, je vous assure, une petite affaire; et si la pluie, le vent ou la neige viennent ajouter à la difficulté du pèlerinage , vous comprendrez que la fatigue est assez grande après deux visites journalières dans les ambulances.

» Mais les malades sont-ils seuls à profiter des services du prêtre dans l'armée de Crimée ? Non assurément. Notre tente est ouverte à tout le monde , et beaucoup profitent de la présence du ' ministre de Dieu, pour purifier leur conscience ou pour chercher des consolations désintéressées. Et pourrait-il en être autrement ? En France, la plupart de nos soldats et de nos officiers ont été élevés par des mères chrétiennes. Ceci soit dit à l'honneur de notre pays où les mères, à très-peu d'exceptions près, comprennent si bien la grandeur et la sainteté de leur mission. Or, dans les circonstances actuelles, au milieu de dangers sans cesse renaissants , la foi parle haut , les jeunes souvenirs se réveillent , on sent qu'il faut assurer le bonheur de l'autre vie, et on vient au prêtre pour demander l'absolution des fautes passées avec une bénédiction pour l'avenir.

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» Et puis , le sacrement de Pénitence n'est pas le seul motif qui conduise le soldat ou l'officier à la tente du prêtre. Si loin de son pays , sur la terre ennemie, on se trouve souvent bien seul au milieu d'un camp. Ce père qui a quitté sa femme et ses enfants, peut-être pour toujours, a bien des sollicitudes qui lui rongent le cœur. Ce jeune homme avait de belles espérances ; il prévoyait dans un avenir prochain la possibilité de s'unir à l'objet de ses chastes affections , et il a reçu l'ordre d'aller à neuf cents lieues et d'y rester jusqu'à la fin d'une campagne dont le terme est incertain. Ce fils unique a dû dire adieu à un vieux père et à une vieille mère dont il est adoré. Oh 1 il y a bien des douleurs et des regrets dans toutes ces poitrines militaires si admirablement généreuses ! Mais la douleur est expansive ; elle a besoin de se communiquer. Eh bien , le prêtre est là pour accepter les confidences intimes, et rendre les consolations chrétiennes et le baume de la religion en retour des larmes amères de l'humanité.

« Il y a bien des années que je n'ai parlé de prêtres que pour en rire, me disait un officier nouvellement arrivé de France , et cependant, lorsque

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cette lettre est venue me remuer le cœur et me livrer à de cruelles aDgoisses, c'est à vous que j'ai pensé. Seul dans ma tente , je pleurais des larmes de désespoir pendant cette nuit, et ma seule consolation était celle-ci : demain , je pourrai me soulager en racontant ma peine ; j'irai trouver ce prêtre que je ne connais pas , mais que j'ai aperçu devant sa tente sur le rivage. Je lui parlerai et je serai consolé. >

» Heureux officier ! il a trouvé Dieu au moment où il y songeait le moins. Il lui a été beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup aimé. La balle ennemie peut venir maintenant le frapper; il est prêt. La mort lui est un gain ; elle le réunira à ce qu'il aimait uniquement sur la terre.

» L'histoire de cet officier est celle de bien d'autres , je vous l'assure ; et journellement nous bénissons Dieu de nous avoir appelés à consoler un grand nombre de chagrins secrets que le cœur seul du prêtre peut comprendre.

t Est-ce donc qu'il n'y a de cœur que parmi les prêtres ? reprend en souriant l'incrédulité haineuse qui lira peut-être ces détails. L'officier français n'a-t-il point d'ami auquel il puisse s'ouvrir?»

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Assurément , je suis loin de refuser les qualités du cœur à notre armée ; au eontraire, elle est bien belle et bien noble à cet endroit : mais quiconque a vu une armée en campagne et surtout dans des circonstances aussi difficiles ; quiconque a vu cette multitude d'hommes tiraillés dans tous les sens par les exigences du service; celui auquel il a été donné d'observer en philosophe ce croisement de vues contraires , ces froissements occasionnés par le contact des passions , ces rivalités d'intérêts divers 5 celui qui a entendu tout ce bruit , qui a vu tout ce mouvement , qui a compté tous ces pas en sens inverse , celui-là est obligé de répéter cette parole que m'adressait un jour un officier général fort distingué : « Dans l'armée , nous avons beaucoup de camarades , mais peu d'amis. » Il faut à l'homme souffrant et malheureux , sous peine de se consumer de chagrin dans la solitude de son cœur abreuvé d'amertume , il faut la possibilité de trouver un cœur auquel il aime à s'ouvrir, un cœur tranquille et calme, exempt des petites sollicitudes de la jalousie et de l'ambition , qui puisse le comprendre, lui donner son temps et ses larmes, se donner lui-même et apporter avec soi les conso-

lations de Dieu ; il lui faut un cœur de prêtre. Voilà la pensée qui a présidé à la création de l'aumônerie d'Orient.

» Mais en dehors de nos devoirs essentiels et de nos obligations absolues, nous pouvons encore trouver mille moyens de nous rendre utiles à ceux qui souffrent et de joindre les services temporels aux consolations spirituelles. Si vous en voulez un exemple, je vous le présenterai dans l'histoire d'un jeune homme dont le souvenir est encore tout vivant dans mon âme.

» C'était un fils unique. Son père , ancien officier supérieur, étail mort en laissant à fa veuve ce gage unique de sa tendresse. Il avait grandi sous les yeux de sa mère ; il s'était instruit et avait été admis à Saint-Cyr. Depuis un an , il était sorti de l'école , jeune et brillant officier, plein de santé et d'avenir. Le mois de décembre l'avait vu débarquer sur la terre de Crimée, pour y prendre part aux glorieux travaux de la campagne. Un jour, on nous l'apporta à l'ambulance. La fièvre le consumait. Le médecin en chef était dans l'anxiété sur l'issue de cette maladie et sur la possibilité de lui donner des soins. Envoyer ce jeune homme à Cons-

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tantinople , c'était l'exposer à mourir dans la traversée ; mais le garder sous la tente ne valait guère mieux.

» Alors il prit un moyen terme. Je venais de faire construire sur le bord de la mer une petite cbapelle en bois. Le médecin me demanda l'hospitalité pour son malade dans la maison de Dieu, et nous construisîmes aussitôt dans ma chapelle , au pied de l'autel où je dis la messe chaque jour, une petite alcôve en natte de jonc et en couvertures de laines. Nous y déposâmes l'officier sur un petit lit de campement que j'avais fait venir de Constantinople pour mon usage , et je me mis à son service. Etant supérieur de collège , j'avais soigné bien des jeunes gens atteints de la même maladie , et je savais que des soins assidus pour faire observer à la lettre les prescriptions de la science étaient comme une sorte de garantie de guérison. Je promis donc au malade de le veiller moi-même et de le servir le jour et la nuit.

» Le premier jour il parut gêné de cette position. C'était un effet de sa délicatesse de cœur. Mais , le lendemain, pendant que j'étais à genoux au chevet de son lit , priant et attendant qu'il me

demandât quelque chose , il se souleva sur son oreiller, et passant son bras autour de mon cou , il me dit : « Oh ! voulez-vous me servir de père î c'est la première fois que je suis malade. Et seul , si loin de ma famille , je sens que j'ai besoin de quelqu'un en qui j'aie confiance et par qui je me laisse conduire comme par mes parents. » J'embrassai ce pauvre enfant, et je lui promis de nouveau de ne pas le quitter.

» A dater de ce moment, il ne voulut plus même accepter les soins du soldat qui est attaché à mon service , et si je m'absentais quelque temps , sa tête , fatiguée par une sorte de délire, s'exaltait au point que, plus d'une fois, il fallut aller me chercher pour le calmer.

» Huit jours se passèrent ainsi entre la crainte et l'espérance. Mais un soir le choléra vint compliquer l'état si grave du pauvre patient. Je ne lui avais pas encore parlé de la préparation à la mort , et , comme son mal demandait un grand calme et un grand silence, je n'avais pas même entamé avec lui la question religieuse. Seulement j'avais vu à son cou le scapulaire de la sainte Vierge. Dans ce moment , il n'y avait plus à hésiter. J'embrasse cet

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