LETTRE AU DIRECTEUR DU JOURNAL DES DÉBATS
20 août 1885.
Monsieur le directeur,
Parmi les renseignements qui vous ont été transmis par votre honorable correspondant de Londres, sur les visites qu’a faites la délégation du conseil municipal de Paris aux workhouses , asiles de nuit, hôpitaux
d’isolement ethôpitauxordinaires à Londres,
il y a quelques lacunes. Permettez à un membre de celte délégation d’ajouter quelques détails complémentaires que le public attendait peut-être.
Le point le plus brièvement traité est celui qui est relatif aux hôpitaux. Les remarques d’un chirurgien de l’hôpital de la Charité peuvent compléter les lettres que vous avez publiées; c’est à ce titre que je vous adresse cette Note que le Journal des Débats veut bien accueillir, comme il a déjà accueilli en 1882 et 1888 deux autres Notes sur les hôpitaux de Paris.
Tous les hôpitaux de Londres sont des etablissements prives, c’est-à-dire qu’ils sont entretenus par des contributions volontaires. Les immeubles sont des biens de mainmorte, comme on le dirait en France.
LETTRES
Fondés d’abord par des souscriptions et des donations auxquelles prenaient part les souverains, les hôpitaux ont été transmis de génération en génération à des administrateurs qui eux-mêmes sont renouvelés, à l’élection, par une assemblée générale ou corps électoral composé des souscripteurs qui payent pour l’entretien de l’hôpital. 11 en est presque comme de nos compagnies d’assurances dont les actionnaires nomment un conseil qui choisit à son tour tout le personnel de la compagnie, directeurs, agents, gérants de propriété, et même médecins. En effet, le corps médical des hôpitaux de Londres n’est pointcomme chez nous un corps d’élite recruté exclusivement par le concours ; les médecins sont nommés par le conseil de l’hôpital à la majorité des voix.
Chaque hôpital est maître chez lui. Son conseil n’est point astreint à recevoir des membres des municipalités, et, s’il reçoit des membres du clergé, c’est à titre de souscripteurs pour l’hôpital . Le conseil administre, nomme et révoque les clercs ou employés aux écritures, les employés subalternes et les pourvoyeurs.
Les ressources de l’hôpital consistent en revenus mobiliers, souscriptions volontaires, redevances payées par des élèves qui font dans les grands hôpitaux de Londres la totalité de leurs études médicales, comme ils le feraient dans une université ou fa-
culté d’Etat.
Les autorités royales ou provinciales, les districts, ne prétendent à aucune ingérence dans les hôpitaux; ces établissements privés
LETTRES
sont entièrement libres et ne sont soumis qu’aux règlements d’hygiène publique au même titre que les particuliers.
On pouvait d'avance prévoir quelle est la situation des malades dans de tels hôpitaux ; il était facile de deviner qu’on ne trouverait pas chez les malades cette exigence si commune chez nos administrés de Paris, qui considèrent l’assistance publique comme un droit, se plaignent souvent à tort et sont parfois trop écoutés. Mais ce qui est frappant à cet égard, c’est la résignation exemplaire que nous avons constatée chez les malades des hôpitaux de Londres. On soupçonne vite que le patient se sent chez quelqu’un qui n’entend pas qu’on abuse de sa charité. Jamais un malade n’ose refuser l’opération que l’on a décidé de lui prati-
f|uci , et les exemples d’indiscipline sont inconnus dans les hôpitaux de Londres.
Le n est ni le service médical qui a lieu à une heure de 1 après-midi, et non Je matin comme chez nous, ni les pratiques des médecins et chirurgiens anglais qui doivent être ici en question. Le côté technique de la médecine et de la chirurgie anglaises ne doit tiouver de place que dans des journaux spéciaux. Ce que tout le monde doit savoir,
< est le mode d installation des hôpitaux chez le peuple qui passe pour donner souvent l’exemple; c’est, en dehors de cet 01 die, de ce confort et de cette organisation pratique qui caractérise les Anglais, la manière dont les hôpitaux anglais exercent la charité et les moyens qu’ils emploient.
Saint-Bar tholo m ew ’s hospital , fondé en
LETTRES
1002 par des religieux comme la plupart des hôpitaux, sécularisé par Henri VIII, reconstruit en 1730, le plus ancien hôpital de Londres, que j’ai visité â fond, occupe une vaste étendue de terrain dans le district de Smithfield et est contigu à un hôpital du même genre, Chrit's hospital , — devenu depuis une école — d’une construction postérieure ; il est composé de bâtiments séparés, hauts de trois étages. Dans chacun des bâtiments séparés par de vastes cours plantées d’ormes, il y a de grands vestibules, de larges escaliers; et de nombreuses annexes aux salles destinées aux malades offrent toutes les commodités recherchées par les Anglais. Quoi qu’on ait dit de l’hôpital Saint- Thomas, qui est aussi composé de grands bâtiments séparés, Saint-Bartholomew's
n LES SOEURS HOSPITALIÈRES.
hospital est supérieur, en ce sens qu’il est mieux situé et que ses pavillons sont entièrement séparés les uns des autres. Saint- Thomas, en effet, est sur les bords de la Tamise, et en plein brouillard, même dans la saison d’été. Saint-Thomas est d’ailleurs un hôpital nouvellement construit à la place de l’ancien hôpital exproprié en 1870 pour le passage du Metropolitan Railway.
Saint-Bartholomevjs hospital , en français Saint-Barthélemy, peut donc être considéré comme l’hôpital type, le modèle national des hôpitaux anglais. Les anciennes traditions y sont conservées, quoique tous les progrès modernes y aient trouvé leur application, tels que le chauffage à la vapeur et le chauffage des offices au gaz. Je ne parle pas des cuisines, des salles de bain,
LETTRES
des privés qui sont installés avec cette précision et cette abondance d’eau qui est dans les mœurs de l’Angleterre. Je ne parle pas de la ventilation des salles, où les Anglais emploient le moyen le plus simple et le plus sûr : des ouvertures en bas au niveau du plancher et une ouverture au plafond. Les règles de l’hygiène sont encore ici observées.
Un point cependant laisse à désirer. Le linge est en grosse toile écrue et la lingerie ne renferme guère que des draps et des taies d’oreiller. L’on est frappé de la petite quantité de linge en réserve dans les lingeries annexées à chaque salle. Nous qui sommes habitués à voir, dans les hôpitaux qui sont encore tenus par des religieuses, des armoires pleines de linge, nous qui pouvons
changer dix fois dans une journée la literie
n LES SUE U H S HOSPITALIÈRES, d’un malade sans que le linge vienne jamais à manquer, nous avons été un peu surpris, et cela nous a fait apprécier davantage une des richesses de nos hôpitaux de Paris : le linge si bien entretenu par nos religieuses.
Les salles où sont placées les malades ont 18m,30 de long sur 6m,40 de large, la hauteur du plafond est de 4 mètres. Ces salles contiennent de vingt à vingt-quatre lits. L’aspect général de la salle, en dépit de quelques fleurs disposées dans des vases placés çà et là, est très différent de celui des salles de nos hôpitaux. Les lits sont bas, à peine hauts de 50 centimètres compris la paillasse en forme de matelas et un matelas de laine. De sorte que, pour examiner ou panser les malades, le chirurgien doit se mettre à ge-
noux ou s’asseoir sur le lit du patient.
ïl n’y a point de rideaux aux lits ; on ne saurait considérer comme tels deux rideaux à toile à carreaux blancs et bleus, soutenus par une tringle demi circulaire fixée à la muraille de telle manière que ces rideaux fermés ne couvrent que la tête du malade. Qu’il y a loin de là à nos rideaux blancs toujours propres! Nos rideaux entourent complètement le lit, de façon à permettre aux femmes dedaire leur toilette avec pudeur et à les cacher lorsque, pour les besoins d’une exploration, les médecins les découvrent entièrement. Les Anglais n’ont-ils donc jamais songé aussi à épargner aux malades d’une salle le spectacle de l’agonie de leur voisin? Ici la supériorité de nos hôpitaux est très apparente, et le souci du bien-être
du malade, le désir de lui rendre supportables les inconvénients de la vie en commun paraît dominer davantage l’esprit de ceux qui, chez nous, soignent les malades.
Il y a dans la salle deux tables : sur l’une se trouvent les instruments d’exploration usuels nécessaires aux médecins, sur l’autre des bacons renfermant les médications d’un usage journalier, et, parmi ces flacons, ceux qui renferment des substances dangereuses sont revêtus d’une étiquette portant le mot : 'poison. Cela existe aussi dans nos hôpitaux, à cela près qu’ils sont enfermés dans une armoire, excepté pendant la visite du chef de service; de la sorte, les méprises peuvent être évitées.
Lorsque l’on pénètre dans les salles des malades dans les hôpitaux anglais, on est