‹ Les soeurs hospitalièresChapitre 7 sur 28 · AU DIRECTEUR DU TEMPS · texte numérisé non relu

AU DIRECTEUR DU TEMPS

9 juin 1882.

Monsieur le directeur,

11 serait peut-être bon que vos lecteurs

lussent informé du fait suivant :

Il y a un mois, j’ai eu l’honneur d’adresser

à M. le président du conseil municipal de

Paris une lettre dans laquelle je demandais

à discuter, loyalement, entre républicains,

la laïcisation des hôpitaux, c’est-à-dire l’ex-

pulsion des religieuses des salles d’hôpital ; j’ajoutais que je me chargeais de la partie matérielle de trois réunions publiques, et que je priais le conseil de choisir les présidents.

M. le président m’accusa réception de ma lettre et m’annonça qu’il la transmettait à la commission du conseil chargée de l’Assistance publique, commission composée de MM. Tliulié, Bourneville, Level, Loiseau, Gattiaux et A. Rey, à qui, à ce qu’il paraît, sont livrées les destinées des hôpitaux.

j’ai écrit alors au président et au secrétaire de la commission que je proposais pour le 8 juin une première réunion à la salle Fernando, contenant 3500 places, et que je pouvais avoir ce jour ; que j’attendais l’avis des membres de la commission pour

LETTRES

choisir l’heure à leur convenance, et faire les affiches.

Je n’ai reçu aucune réponse.

Veuillez agréer l’assurance de mes sentiments distingués.

P. -S. — Si les membres de la commission se ravisaient, je me lutte de dire que la salle Fernando est encore libre, et que je suis toujours prêt à montrer que la population républicaine de Paris n’a jamais demandé l’expulsion des religieuses des hôpitaux.

AU DIRECTEUR DE LA GAZETTE DES HOPITAUX

27 septembre 1882.

Mon cher directeur,

La désorganisation des hôpitaux continue. M. Quentin, directeur de l’Assistance publique, à l’instigation de la commission municipale qui a refusé de venir dans une grande réunion publique discuter Futilité de l’expulsion des religieuses des hôpitaux, se propose, à ce qu’il paraît, de laïciser encore

LETTRES

l’hôpital Necker desservi par les sœurs de Saint-Yincent de Paul et l’hôpital Cochin desservi par les sœurs Sainte-Marie.

Vos lecteurs ont sans doute présent à l’esprit le fait douloureux qui s’est passé à l’hôpital Cochin, il y a peu de temps. Une malade de la maternité de Cochin (un bâtiment séparé desservi exclusivement par des laïques) a été empoisonnée avec un lavement d’acide phénique, par suite d’une erreur de l’infirmière et du défaut de surveillance de la sage-femme et de la surveillante laïque. M. le directeur de l’Assistance publique ne l’a point ignoré. Néanmoins il se propose de renvoyer les religieuses des salles communes de l’hôpital Cochin, mon ancien service, auquel j’ai été attaché pendant neuf ans et où, de mémoire d’homme,

aucun accident de ce genre n’a été observé. On va remplacer les religieuses par des laïques, à la charge de qui, en moins d’un an, il y a deux morts par négligence, un à l’hôpital Cochin et l’autre à la Salpêtrière. Les laïques sont insuffisantes, [ce sont les religieuses que l’on expulse.

M. le directeur de l’Assistance publique, sorti du conseil municipal et qui en fait moralement partie, continue ici de méconnaître l’intérêt des malades; il méprise en outre l’autorité désintéressée du corps médical qui a protesté etproteste encore contre des mesures déraisonnables, inutiles au triomphe de la République et de la liberté de penser.

On se demande comment ces choses peuvent se passer. Ministres, préfets, pris à

LETTRES

part, reconnaissent la vérité et la sincérité du jugement des médecins sur le régime hospitalier; quelques conseillers municipaux même et des meilleurs républicains partagent notre avis; la population parisienne ne demande pas l’expulsion des religieuses des hôpitaux. Les journaux républicains sérieux : le Siècle , le Temps, la République française , le National , le Rappel , le XIXe Siècle , la Justice ne le demandent pas davantage. Je ne parle pas du Journal des Débats et du Parlement qui ont pris parti pour nous depuis longtemps. Tout semblerait devoir arrêter des hommes soucieux des intérêts qui leur sont confiés. Rien n’y fait.

Je ne trouve plus d’autre raison à invoquer qu’une explication toute médicale. Il

y a, en effet, un genre d’aliénation mentale qu’on appelle la folie en commun. Elle consiste en ceci que deux ou trois personnes, douées de raison individuellement, déraisonnent lorsqu’elles sont réunies. Nous assistons aujourd’hui, de temps à autre, grâce à la permanence des assemblées et des réunions, au spectacle de l’aliénation en commun ou folie collective, phénomène que l’on peut observer rétrospectivement dans l’histoire du temps passé. Cinq ou six esprits mal équilibrés ou pervers, dans une réunion d’hommes de facultés moyennes, donnent le ton; le reste suit par un entraînement connu.

Le conseil municipal n’a pas échappé au danger que lui a fait courir le nombre excessif de ses séances. La laïcisation des

LETTRES

hôpitaux est une de ses idées délirantes, et, ce qui le prouve, c’est que, comme les idées délirantes ordinaires, elle ne peut être combattue par aucun avis bienveillant, aucune bonne raison, aucune expérience.

Il est peut-être bon en thérapeutique mentale de ne point contrarier des idées délirantes; mais, lorsqu’il s’agit de graves intérêts, la complaisance est le pire des périls. Prenons garde que les idées délirantes n’envahissent d’autres assemblées, d’autres milieux. Nous sommes une nation déjà vieille qui ne peut se permettre longtemps de jouer avec sa raison.

Quant aux malades pauvres, qu’ils se

rassurent, on leur enlèvera peut-être leurs

meilleures gardes-malades, mais ce ne sera

qu un moment à passer. On les leur rendra

parce que tant qu’il y aura des religieuses dans le monde, ce sont ces femmes qui resteront les plus propres à donner au malade utilement et honnêtement leur temps et leurs soins.

P. -S. — M. le conseiller municipal Bourneville, dans un discours prononcé à une distribution de prix, dit: « M. Quentin possède dans les écoles d’infirmières laïques, un personnel suffisant pour la laïcisation d’au moins trois établissements hospitaliers pour la fin de l’année. »

Yoici ce qu’il y a de vrai.

L’administration n’a jamais eu un personnel suffisant pour les laïcisations qu’elle a exécutées. On saura le cas qu’il faut faire de l’affirmation du directeur des écoles

LETTRES

d'infirmières, quand on apprendra que, pour laïciser l’hôpital de Lourcine, on était si peu prêt qu’on a dû prendre pour surveillante une simple infirmière sachant à peine écrire; que l’administration a proposé aune de mes infirmières et sans doute à d’autres de les nommer d’emblée surveillantes quoiqu’elles ne connussent même pas de nom les écoles d’infirmières.

AU DIRECTEUR DE LA GAZETTE DES HOPITAUX

[ ï février 1883.

Mon cher directeur,

Le conseil municipal de Paris vient de voter le budget de l’Assistance publique, à condition que le directeur de cette administration laïciserait en 1883 trois hôpitaux, c’est-à-dire que 1 on en chasseiait les sœurs hospitalières. Ce vote est sans valeur. La subvention que la ville accorde aux

LETTRES

hôpitaux et qui est destinée à équilibrer son budget est obligatoire sans condition. C’est l’équivalent de l’ancien droit sur l’octroi que la loi de 1801 avait accordé aux hôpitaux et qui était également obligatoire.

Néanmoins, trois hôpitaux ont été condamnés, je ne dirai pas par le conseil, il n’en avait pas le droit, mais par le directeur de l’Assistance publique qui s’est fait l’exécuteur fidèle des volontés du conseil, et a

examiner la question, ainsi qu’un certain nombre de journaux républicains qui ne savent plus où est la vérité.

Je fais appel ici à tous mes collègues des hôpitaux et je déclare, sans crainte d’un démenti, que, contrairement à l’assertion de

M. Quentin, les religieuses dans nos salles

font autre chose que de surveiller les infirmiers, c’est-à-dire les serviteurs, et que c’est là un des avantages qu’elles présentent. Ce sont les surveillants laïques qui jouent ce simple rôle. Ces femmes mercenaires à 000 francs par an, qui ont le gage de nos domestiques, font en réalité ce qu’elles peuvent faire, le moins de travail et le plus de profits possibles. Les religieuses distribuent la nourriture aux malades, elles leur administrent les prescriptions dangereuses; elles nettoient et changent les grands malades et les pansent quelquefois; enfin elles ensevelissent les morts et empêchent ainsi les mauvais infirmiers de dépouiller les moribonds.

Je demande pardon au public de prendre toujours la parole, mais il m’excusera quand

LETTRES

il songera que, en dehors de l’intérêt que je

porte à mes malades, je suis un républicain

et un libre penseur qui dit la vérité à son %

parti et voudrait à tout prix empêcher de faire du mal aux pauvres sans profit aucun pour la République, et de sacrifier les graves intérêts des malheureux à des intérêts privés ou à la réclame électorale des politiciens du jour.

J’ajouterai qu’à mon sens, un gouvernement travaille à se ruiner, lorsque, sur des questions en apparence aussi petites et aussi spéciales que celles des hôpitaux, il laisse violer la loi, le bon sens et la vérité.

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