‹ Les Soeurs maçonnesChapitre 22 sur 73 · IO · texte numérisé non relu

IO

Chœur des Jeunes

* S'ils s'éloignent de la vieillesse, S'ils dédaignent ses chevaux blancs, Ils embellissent la jeunesse Et fonde charme du printemps.

Chœur des Vieilles

* O grand Jupiter, de ta foudre Arme aujourd'hui notre fureur!

Donne, et nous réduirons en poudre Ces monstres qui nous font horreur !

Chœur des Jeunes

* Jupiter laisse en paix ta foudre Qu'implore une injuste fureur; Oserais-tu réduire en poudre Des enfants qui font ton bonheur ?

Chœur des Vieilles

k Fuyez !... En marchant sur vos traces, Vers l'abîme nous marcherions ; Non, jamais l'Amour et les Grâces Ne captiveront les Maçons 1

Chœur des Jeunes Venez !... Sur vos aimables traces, Sans cesse, ici nous marcherons ; Oui, toujours l'Amour et les Grâces Enchaîneront les Francs-Maçons !

(Vénus, les Grâces, l'Amour et les deux chœurs sortent. Oi referme sur eux le- oites de la salle. — Il esta rema'que qu'on a ouvert tantôt les portes sans bruit, et qu'on les re, ferme de même.)

VÉNUS, chantant au dehors Temple sacré de la Maçonnerie Asile heureux de la fraternité, Par les sentiers de la philosophie Tu nous conduis à la divinité !

(Tout le monde réptteen chœur cette strophe, tant le? i et Sœurs qui sont dans la salle que ceux et celles qui soi au dehors.»

VÉNUS

** Loin, loin d'ici, Profane téméraire, Léger mortel, égoïste Oigueilleux, Qui que tu sois, ennemi du mystère, Fuis, ton aspect souillerait ces saints lieux.

Ici, des grands, des riches de la terre, Si quelquefois on exauce les vœux, C'est qu'on les voit mettre le nom de Frère Bien au-dessus du nom de leurs aïeux.

Du sort jaloux victimes innocentes, Faibles humains, nobles fils du malheur, Venez, venez, dans nos mains consolantes, De vos destins oublier la rigueur.

Plaisirs d'amour, volupté douce et pure, Aux Francs-Maçons ne sont pas défendus ; La voix du cœur, la voix de la nature Feront toujours leur culte et leurs vertus.

Modeste Amour, et vous, Grâces décentes, Tendres enfants qui charmez les humains, De ce parvis les portes bienfaisantes, Si vous frappez, s'ouvriront sous vos mains.

Chœur Général

** Temple sacré de la Maçonnerie, Asile heureux de la fraternité, Par les sentiers de la philosophie Tu nous conduis à la divinité !

(Les Grâces, et l'Amour frappent à la porte de la s. Ile.)

Le Frère Couvreur

* Qui frappe ainsi d'une main téméraire Et des Maçons trouble le sanctuaire ?

(Le quintetti qui suit est chanté à l'extrémité de la salle.)

Les Grâces

** Ouvrez à trois faibles enfants Qui sur les traces de leur mère, Viennent vous offrir leurs serments Et vous demander la lumière.

L'Amour

** Je suis l'Amour, et de mes sœurs Ici j'accompagne les traces ; Auriez-vous, messieurs, des rigueurs Et pour l'Amour et pour les Grâces

VÉNUS

** Ayez pitié de leur effroi ;

Pardonnez aux Grâces timides :

Elles n'entendent près de moi

Qu e le bruit des ruisseaux limpides.

Les Grâces

** Oui, pardon, si nous frémissons Au bruit que l'on fait sur nos traces.

L'Amour

** Vous-mêmes, messieurs les Maçons, Seriez-vous sans crainte à nos places ?

** Oui, mes enfanta, nous le savons, Un rien effarouche les Grâces.

Tous LES CINQ

Ouvrez à de faibles enfants Qui, sur les traces de leur mère, Viennent'vous offrir leurs serments Et vous demander la lumière.

(La porte s'ouvre. Vénus entre, conduisant les Grâcel et l'Amour qui, les yeux bandés, se tiennent par la main. On fait un grand silence.)

Le Vénérable, durement

* Que dans l'instant on enchaîne l'Amour ! Dépouillez-le d'un pouvoir éphémère.

Dans un cachot qu'il endure à son tour Tous les tourments qu'il a faits à la terre !

(Le Frère Terrible s'empare de l'Amour, le bous coule un peu et va le renfermer dans un cabinet quelconque.)

Le Vénérable, aux Grâces

* Pour vous, enfants chers à tous les humains, Jeunes beautés que guide l'innocence,

Ne craignez pas de semblables destins

Et parmi nous restez en assurance.

Que de leurs bras on détache, en ces lieux,

Ces durs liens, ces fers de l'esclavage !

Aimables sœurs, dignes filles des dieux,

La liberté, voilà votre partage.

Dans ce parvis aux vertus consacré,

Des Francs-Maçons l'unanime suffrage

Par des bravos pour vous s'est déclaré.

On a fait plus : votre sexe, votre âge,

Votre faiblesse ont mérité de nous

Moins de rigueur, des traitements plus doux;

Chez les Maçons, il n'est point en usage

De tourmenter fille gentille et sage....

Asseyez-vous. D'un dieu qu'on nomme Amour

Vont commencer les épreuves pénibles;

Vous les verrez; à leurs leçons terribles,

Vous comprendrez les lois de ce séjour.

Asseyez-vous, et n'ayez point d'alarmes.

(On les fait asseoir. Vénus s'assied auprès d'elles.)

Ce noir bandeau, qu'on a mis sur vos yeux, Pour un moment nous en voilent les charmes; Tendres beautés, n'en versez point de 'armes; Il vous promet un jour plus radieux. .. Quel est votre âge ? En quels lieux de la terre Habitez-vous? Est-il vrai que des dieux Le plus riant vous donna la lumière ?

Aglaé

** Riches de l'éclat du printemps, Gomme la fleur qui vient d'cclore, Les Grâces sont de tous les temps Et n'ont que l'âge de l'aurore.

Quand tout marche vers le déclin, Nouveaux charmes les embellissent ; La rose ne vit qu'un matin, Les Grâces jamais ne vieillissent.

Thalie

** Au siècle heureux où la beauté Suivait la voix de la nature, Seule, en un vallon e'carté Vénus passait par aventure :

Sous les pampres de ses vergers, Bacchus la trouva sans défense ; Elle sourit à ses baisers, Et les Grâces prirent naissance.

Euphrosyne

** Depuis ce jour, à ses autels, Sur les traces de notre mère, Près d'elle, même aux immortels, C'est nous qui montrons l'art de plaire; Filles des innocen:s plaiârs Qu'inspire une volupté pure, Nos mains enchaînent les désirs Dans les trois noeuds de sa ceinture.

Le Vénérable

* Ce nombre trois que vous avez nommé, Vous paraissez dès longtemps le connaître. Q.i vous l'apprit P.. . Un indUcret, peut-être, En vous trompant, vous l'aura diffamé.

Aglaé

** Depuis le jour où dans Cythère Venus Maçonne a fait des lois, Je ne sais quel joyeux mystère Y consacre le nombre trois ; Ce nombre, dit-on, maçonnique Eut à sa cour tant de succès, Que chacun aujourd'hui s'y pique De devenir Maçon français.

Thalie

** Ce goût, que la déesse inspire, Étend partout ses nouveaux droits, Et maintenant, dans ton empire, Rien ne se fait que par trois fois :

Au boudo;r, au temple, à la table, Soir et matin, à tout moment, Des amours la maîtresse aimable Caresse ce nombre charmant.

Euphrosyne

** Par trois fois, ardent et fidèle, Adonis y fait son bonheur, Et par trois fois, e.cor plus belle, Elle applaudit à son vainqueur.

A l'ombre de chaque boege, Il est écrit : « Qui que tu so's, Vénus ne reçoit ton hommage Que s'il est offert par trois fois. »

Toutes Trois

** Par trois fois, dans ce sanctuaire, Messieurs, accordez à nos vœux Ce qui, par trois fois, dans Cythère, De Vénus rend les jours heureux ; Et, lorsque, marchant sar ses traces, L'Amour s'instruira de vos lois, Que chez vous le devoir des Grâces Soit d'embellir le nombre trois.

Le Vénérable

Dans le beau monde, où de choses futiles, De riens brillan s le sexe est occupe', Que faites-vous ? par quels travaux utiles L'ennui chez vous peut-il être trompé ?

Aglaé

** Les Grâces, messieurs, sur la terre, Remplissent maintes Jonctions :

D'abord, le culte de Cythère Demande nos attentions ; Des élégantes la toilette N'est belle que de nos faveurs, Et la plus simple bergerette Nous doit ses rubans et ses fleurs.

Thalie

** Jadis, aux beaux jours de la Grèce, Quand les Grâces dictaient leurs lois, Sans nul apprêt et sans richesse, Tout s'embellissait sous nos doigts; De rose une écharpe fleurie Paraît môme les immortels, Et l'heureux boudoir d'Aspasie Etait au rang de nos autels.

Euphrosyne

** Ensuite, aux champs de l'Italie, Auprès d'Auguste et de Léon Nous fixâmes de compagnie Et notre empire et notre nom :

Bientôt, aux rives de la Seine, Sur les pas du plus grand des rois, La Vall ère fut notre reine Et la France reçut nos lois.

Thalie

** Aujourd'hui qu'aux journaux de modes On nous appelle tous les jours, A des fonctions incommodes Nous nous dérobons pour toujours :

Mais, ici, près de la nature, Entre l'Amour et les Maçons, De la sagesse et d'Épicure Nous embellirons les leçons.

Toutes trois

** Dans ce temple de la nature, Entre l'Amour et les Maçons, De la sagesse et d'Épicure Nous embellirons les leçons.

Le Frère Terrible

Je sais trop bien ce que l'on doit aux Grâces; Nul, plus que moi, ne respecte leurs droits; Je suis terrible, et cependant ma voix N'appelle point les tourments sur leurs traces; Mais qui de nous, foulant aux pieds les lois, Dans ce parvis empressé de leur plaire, A nos statuts oserait les soustraire ?

Des qualités qui forment les Maçons Ont-elles donc jamais donné des preuves? Vous le savez, ici nous n'admettons Qui que ce soit sans l'astreindre aux épreuves ! De la beauté déienseurs trop légers, Du sexe faible adorateurs peu sages, Pouvons-nous donc, au mépris des usages, A ces trois sœurs épargner les voyages ? Non ! que chacune en courre les dangers Dans nos sentiers environnés d'abîmes; De l'amitié généreuses victimes, Que tout leur sang, offert à nos autels, Soit toujours prêt à couler pour un Frère;

C'est mon avis!... Puis, dans la coupe amère Faites-les boire, ainsi que les mortels... Alors, certains de leur jeune courage, Fixant les goûts d'un se^e trop volage, Nous recevrons leurs serments solennels Et leur bonheur deviendra notre ouvrage.

L'Orateur

' Pourquoi faut-il, par de longues rigueurs, Persécuter trois jeunes innocentes?

Qu'exigez-vous de ces vierges tremblantes ? Et quel plaisir auriez-vous à des pleurs Que verseraient des yeux remplis de charmes ? Ah ! réservez aux cœurs durs et méchants Et ces rigueurs et ces tristes alarmes; Mais deVénus les aimables enfants, Timides sœurs que l'univers adore, De leurs tourments faut-il que l'on s'honore ? Faut-il?... Mais non !. .. Loin de l'injurier, De la beauté, qui l'invite et l'implore, Un Franc-M.içon est toujours chevalier !... Honneur du sexe et son plus bel exemple, Filles des cieux, déesses du printemps, Le monde entier pour elles n'est qu'ua temple; Sur leurs autels, vieillards et jeunes gens Viennent sans cesse apporter leur hommage. Sœurs de l'Amour, elles sont tout pour lui; Ce dieu n'a point de plus solide appui, Et son bonheur est tout leur apanage.

De l'Hélicon égayant les sentiers, Près du Permesse embelli de leur trône, Leur main féconde y sème les lauriers Dont Apollon compose sa couronne; Sur les coteaux de Tibur amoureux, Dans ses beaux vers Horace les honore; D'Anacréon l'encens voluptueux A leurs genoux s'allume et brûle encore;

Et sur la lyre, au milieu des neufs Sœurs,

L'heureux Pindare a chanté leurs faveurs

Pour ajouter à leur gloire éclatante,

Que vous dirai-je?... Elles sont des bienfaits

La source pure et toujours consolante,

Et des anciens la main reconnaissante

Sur mille autels avait gravé leurs traits....

Et l'on voudrait à de tristes épreuves

Assujétir leurs membres délicats !....

Vierges d'amour, ne vous effrayez pas;

J'en jure ici vos célestes appâts,

De vos bienfaits mes Frères ont des preuves,

Et, dans ces lieux, nul effroi, nulle horreur

Ne causeront près d'eux votre frayeur.

Approchez-vous, divinités charmantes;

Voyez déjà de nos mains caressantes

Tomber les fleurs au-devant de vos pas :

Dans ce beau jour qui devient notre fête,

Voyez déjà comme chacun s'apprête

A vous presser par trois fois dans ses bras.

Approchez-vous, et ne nous craignez pas.

Aglaé

' Merci des soins que ta bouche éloquente, Jeune Orateur, a prodigués pour nous; Dans notre cœur ta voix tendre et touchante Vient de porter les plaisirs les plus doux.

Thalie

Que ne viens-tu sur les bords du Géphise? Dans ces beaux lieux nous t'offririons des fleurs, Et du destin qui nous immortalise Nous t'y verrions partager les douceurs.

Euphrosyne

Pour prix des biens dont tu sèmes nos traces, Nous te vouons un hommage éternel, Et tu verras auprès de toi les Grâces Sur ton pupitre élever leur autel.

Après ces trois quatrains qui se chantent sur Vair de Femme sensible, le Secrétaire prend la parole et lit une longue et fastidieuse série d'accusations. Ce sont des lettres, venant les unes de Quimper, les autres de Paris (chaussée d'Antin) ; dans ces épitres, des coquettes prétentieuses et des élégants de mauvais goût se plaignent de ce que les Grâces, agissant de partis pris, contrecarrent toutes les modes qu'ils s escriment à inventer. Le Vénérable invite les Grâces à se défendre.

Le Vénérable

* Parlez, parlez, néophytes charmantes, Et répondez à vos accusateurs ; 11 est partout de lâches imposteurs, Et, je le crois, vous êtes innocentes : Mais les Maçons verront avec plaisir L'essaim nombreux d'ignorants petits-maîtres, Tous les méchants, les fourbes et les traîtres, Ici par vous condamnés à rougir.

Aglaé

** Sans doute, à Quimper-Corentin, On ne peut que mal nous dépeindre ; Et de nous, au quartier d'Antin, Les beaux messieurs ont à se plaindre.

D'un faux goût blâmant les travers, Rebelles toujours au caprice, Voilà tous les crimes divers Dont nous accuse l'injustice.

Thalie

** Tant que la mode, réglant tout, En France tiendra son empire, A ses enfants les lois du goût Ne paraîtront qu'un vain délire :

A tort, on y sera surpris Que parfois on perde nos traces; Car, on le sait, même à Paris, La mode est le tombeau des Grâces.

Page 1