CERF
Le cerf n'a jamais la fièvre, et il suffit de manger chaque jour un peu de sa chair pour se trouver désormais exempt de cette maladie. Son sang ne se fige jamais et reste toujours aussi limpide que celui du lièvre ; mais il a les entrailles amères, aussi les chiens n'y touchent-ils que s'ils sont affamés, « nisi sint valde famelici. »
Le cerf a un faible pour la musique ; il aime surtout que l'on siffle auprès de lui. Et, à ce propos, il ne faut pas négliger de rappeler que cet animal est complètement sourd quand il a les oreilles baissées : pour entendre, il faut qu'elles soient dressées et bien droites.
La femelle ne peut concevoir qu'après le lever d'une étoile nommée Arcton, et elle porte ses petits pendant huit mois.
Le cerf qui se voit cerné par les chasseurs s'arrête et pleure. Toutefois, au temps de ses amours, il lui arrive d'attaquer l'homme, et il devient pour lui plus dangereux encore que le sanglier ; car, écrit le comte de Foix : « à grant peine ung homme garira, se il est fort blecié d'ung cerf. Et pour ce, dit-on : après le
sanglier, le mire' ; après le cerf, la bière. » Le cerf déteste les serpents, et toute personne ointe de sa graisse n'a plus rien à craindre d'eux. La haine qu'il porte à cette vivante image du démon lui a valu l'honneur d'être adopté parfois comme symbole de Jésus- Christ. D'ailleurs, il ne se borne pas à haïr les serpents. Quand il peut, il les mange, et sa mort est infaillible s'il reste trois heures sans boire après un pareil repas ; mais s'il rencontre une fontaine où il puisse largement s'abreuver, il rajeunit en un instant de plusieurs années. Ainsi s'explique sa longévité. Combien d'années vit-il ? Question très controversée et qui mérite qu'on s'y arrête.
Buffon s'exprime ainsi : « Ce que l'on a débité sur la longue vie des cerfs n'est appuyé sur aucun fondement, ils ne dépassent guère trente-cinq à quarante ans*. » Aristote avait dit à peu près la même chose ^ deux mille ans auparavant. Mais Pline n'en voulut rien croire, et le moyen âge, ami du merveilleux,
' Le médecin.
* Édit. de 1756, t. VI, p. 93.
' « On fait bien des contes sur la prétendue longévité du cerf, mais il n'y a rien de bien clair dans tout ce qu'on en débite. » (Histoire des animaux^ traduct. Barthélémy Saint- Hilaire, t. II, p. 387.)
donna raison à Pline contre Aristote. u La longévité du cerf, écrivait le naturaliste latin, est un fait reconnu. Quelques-uns ont été pris, au bout de cent ans, avec des colliers d'or qu'Alexandre le Grand leur avait fait mettre, et qui étaient cachés sous les plis de la peau, à cause de l'embonpoint que ces animaux avaient pris^ » Nous verrons plus loin notre roi Charles VI rencontrer à son tour un de ces vénérables quadrupèdes, qui aurait eu alors environ quinze cents ans.
Hugues de Saint-Victor accorde au cerf neuf cents ans d'existence.
Guillaume de Normandie, plus prudent, se borne à constater que le cerf
Se reforme et longuement vit.
Barthélémy l'Anglais estime que le cerf prolonge son existence plus de cent ans.
Vincent de Beauvais lui accorde seulement une centaine d'années.
Albert de Bollstadt s'en réfère à l'histoire des cerfs d'Alexandre.
Brunetto Latini raconte en ces termes le procédé de rajeunissement que je signalais
* Lib. VIII, cap. l.
tout à l'heure : « Quant li cerf vuet^ déposer sa viellesce ou maladie que il ait, il manjue* le serpent, et por la paor* dou venin, court à la fontaine et boit assez. Et en ceste manière mue son poil et ses cornes et giete fuer* toute viellesce. Et por ce, vit le cerf longuement. »
Enfin, le beau Phébus affirme que « ung cerf vit plus longuement que beste qui soit, car il puet bien cent ans vivre. Et tant est vielz, plus est bel et de corps et de teste, et plus luxurieux; mais il n'est mie si viste, si legier, ne si puissant. »
Au dix-septième siècle, Aldrovande* et Ruysch^ invoquent l'autorité du vieux poète Hésiode. En des vers, qui ne figurent pas dans ses œuvres, il affirmait, disent-ils, que la corneille vit neuf fois autant que l'homme, et le cerf quatre fois autant que la corneille. Le cerf, ajoutent-ils, vivrait donc environ 3,600 ans.
On a vu que Buffon lui accordait de trentecinq a quarante ans. Cuvier est du même avis,
» Veut.
* Il mange.
^ Par la peur.
^ Jette dehors, rejette.
^ Quadrupedum historia, édil. de 1621, p. 808
® Theatrum universale, édit. de 1718, p. 60. *
mais Milne-Edwards se prononce pour vingt ans seulement.