AIGLE
L'aigle est le roi de l'air. Lorsqu'il a conquis une belle proie, il la partage avec ses familiers; mais si cette proie lui manque, il saisit un de ses compagnons, et « le met au milieu pour luy et pour les aultres. Et ce faitil comme Roy, qui peult et doit vivre du commun bien. » Il a la « voix grosse et espouvantable : tous oyseaux, soit de proie ou aultres, quant ilz voyent ou oyent Taigle, ont grand paour. »
La femelle place dans son nid deux pierres précieuses, nommées agates, dont l'une est mâle et l'autre femelle, « sans lesquelles les œufz ne peuvent esclorre. »
Fier de la noblesse de sa race, l'aigle tient à la conserver dans toute sa pureté. Au moment où ses aiglons sortent de l'œuf, il veut savoir s'ils ont, comme lui, le privilège de regarder le soleil en face, et « si fermement que si oil * ne remuent goutte. » Il les prend
' Ses yeux.
dans ses serres et les force à contempler l'astre de feu. Ceux qui en supportent les rayons étincelants sans cligner la paupière, il les reconnaît pour ses enfants ; ceux qui en paraissent éblouis, il ne peut les admettre comme étant de sa glorieuse lignée, et il les jette hors du nid ^ Sachez toutefois qu'un autre oiseau, la foulque, recueille les pauvres abandonnés et les nourrit avec ses propres enfants.
L'aigle affaibli par l'âge brise contre un rocher son bec devenu trop long. Il peut, d'ailleurs, recouvrer à son gré la force et la jeunesse. Il s'élève si près du soleil que ses plumes se consument ; ranimé par la chaleur et la lumière, il se laisse tomber du haut du ciel dans une fontaine où il se baigne trois fois, et il en sort régénéré.
Pietro Crescenzi nous apprend que, de son temps, Ton savait dompter les aigles, et qu'on les dressait pour la chasse comme le faucon et Tépervier. « Les aigles, écrit-il, sont appri-
' Belon attribue cette sélection à l'orfraie :
L'orfraye met du soleil vis-à-vis Tous ses petits. Et si quelcun refuse Le regarder, est puni sans excuse :
S'il gette larmes, il est soudain occis,
(Portraits (Toyseaux, p. 13.)
voisées quant elles sont petites traictes * hors du nyd. Mais ce n'est pas chose seure* de vouloir apprivoiser celles qui ont longuement demouré dedans leur sauvaigine, car par leur force et hardiesse elles bléceroient leur maistre au visage ou ailleurs. On les apprivoise pour quérir ^ tous grands oyseaulx et afin qu'elles prennent lièvres, connins etchevreulz avecques Tayde des chiens. Et ceulx qui portent l'aigle chasser doivent estre fors, car aultrement ilz ne pourroient soustenir le faiz *. Et tantost qu'il voit que les chiens ont trouvé la proye, il doit laisser aller l'aigle, car il volera tousjours dessus les chiens, et si tost qu'il verra le lièvre ou la beste, il descendra soubdainement et la prendra. »
Cette chasse a toujours été fort rare en France, et le seul aigle qui ait pu y être dressé est le petit aigle ou aigle tacheté {falco maculatus), qui n'attaque que de faibles animaux et serait incapable d'enlever un chevreuil. (Cuvier.)