ROCCA. — LE DOCTEUR
(Rocca est assis, plongé dans une rêverie profonde. Le docteur entre par le fond, s'approche doucement et lui frappe sur l'épaule.)
EOCCA.
Qu'est-ce? Ah!... bonjour, docteur.
LE DOCTEUR
Bonjour, malade. Eh bien!
Que veut dire ceci ?
EOCCA.
Quoi donc ?
<7i MADAME DE STAËL
LH DOCTIXR.
Comment ! je vien Exprès pour ui'admirer dans ma euro nouvelle: Je choisie, par calcul, cette heure solennelle, C^tte heure des repas, chère au convalescent; J'accours pour applaudir l'appétit renaissant Qui doit faire acclamer mon triomphe. . . J'arrive. .. Et point du tout! au lieu d'un terrible convive, Je rencontre un rêveur, la tète dans sa main ! C'est mal.
rocca [souriant .
Que voulez-vous, docteur, je n'ai pas faim !
LE DOCTEUR
Pas faim ! et de cruel droit ? Pas faim ! mais depuis l'heure Où vous vites pour vous s'ouvrir cette demeure, Où, blessé dans un duel, pâle, faible et sanglant. Vous posâtes ici votre pied chancelant, X'avez-vous vu, veillant votre lit de souffrance, Que la pitié banale et que l'indifférence Remplissant un devoir, mais bornant làl'etlbrt? A-t-on mal disputé votre vie à la mort? rocca [avec chaleur .
Que dites-vous, ami !
LE DOCTEUR
Que c'est une folie De garder, bie^p portant, cette mine blêmie. On xaine la mort pour vous : vous, des fruits du combat Vous ne jouissez poinl ! Vous étes'uo ingral !
ROCCA
InoTat! non, oan, docteur, el vous pouvez m'en croire j
Si Ton paye un bienfait en en gardant mémoire, Vous... et d'autres encor... vous serez bien payés.
LE DOCTEUR
Prouvez-le vite. À table !
ROCCA
Ami, si vous saviez !
le docteur {haussant les épaules).
Si je savais! Enfant !
rocca .
Comment?...
le docteur.
La médecine, Quand elle ne voit pas, conjecture et devine. Je sais tout.
rocca .
Vous savez ! . . .
(Vivement.) Je partirai demain.
LE DOCTEUR
Partir ! Il faudra voir... Donnez-moi votre main. Partir ! Ce serait fou. Cette main qui me brûle Dit qu'il faut rester.
ROCCA
Mais mon amour ridicule Me dit : Xon !
LE DOCTEUR
Ridicule ! Et puis- je vous prier De m'expliques en quoi ?
ROCCA
Moi, le pauvre officier ■
7'. MADAME DE STAËL
De fortune, — c'est dire officier sans fortune, —
Moi qui, marchant perdu dans la route commune,
Pour soutenir un nom parle sort éprouvé,
N'ai ni titres acquis, ni mérite prouvé,
J'ose aimer !... c'est un songe ! Aimer qui? la baronne
De Staël ! aimer ce nom que la gloire environne !
Aimer ce grand esprit dont les mâles ardeurs.
Font sur le monde entier rayonner leurs splendeurs !
Aimer ce front où vit la poésie altière !
Silence, aimer le bruit! ombre, aimer la lumière !
Pauvre insecte, adorer la foudre et ses éclats !
Oui, tenez, j'en rirais si je n'en mourais pas !
Je partirai !
LE DOGTEUE.
Fort bien ! Raisonnons à cette heure : Se tuer si l'on part, mourir si Ton demeure ! Entre ces deux trépas, puisque l'on peut choisir. C'est près du médecin qu'il convient de mourir.
eocca.
Cruel !
LE DOCTEUR
C'est mon état. Voici mon ordonnance :
Cent livres de courage et deux grains d'espérance...
rocca [avec joie .
Espérai?! Ah ! docteur. . Mais non, c'est insensé! Espoir ! rêve des nuits par le jour effacé .' Espoir! illusion! Courage... efforl stérile ! A quoi bon essayer une Lutte inutile?
LE DOCTEUR
Ah ! ma foi, je comprends tes malheur eux combats,
Autriche, et je te plains. Yoilà donc tes soldats !
eocca [le conduisant à une porte latérale). Venez ici, docteur, regardez cette table !
LE DOCTEUE.
Eh bien? Je ne vois là rien de si redoutable. On dîne, voilà tout.
ROCCA
Vous ne voulez donc pas Me comprendre? On dîne, oui... Mais ce simple repas, Quels convives a-t-il ?.. . De l'endroit où nous sommes, Regardez, écoutez et jugez ces trois hommes; Nommez-les seulement. Ils sont tous grands, ils ont Tous le sceau du génie imprimé sur le front. Celui-ci, pour fonder sa gloire qui commence, A du Christianisme expliqué l'œuvre immense, Et pour charmer le monde, attentif à sa voix, Chanté le grand miracle accompli sur la croix.
— Celui-là, ce jeune homme à la sublime tète, C'est un pair d'Angleterre, et mieux, c'est un poëte, Etrange, original : ses poëmes hardis
Chantent des sentiments qu'on n'avait jamais dits.
— Cet autre, ce tribun dont la mâle éloquence, Selon sa volonté, fait pencher la balance
Où se pèse le sort des peuples et des rois...
Cet autre, c'est le plus redoutable des trois.
Il est le plus heureux, le plus grand, — elle l'aime !
— J'ai donc tout contre moi, tout, elle, eux et moi-même ! Chateaubriand, Bvron et Benjamin Constant,
Voilà ceux qu'elle voit, voilà ceux qu'elle entend, Voilà celui qu'elle aime ! — Et vous voulez que j'ose...
78 MADAME DE STAËL
Qu'ai-je pour soutenir ce combal ?
LE DOCTEUE.
Quoique i Qu'ilsn'onl pas,quivousfaii plus grand, plus fort qu'euxtous!
ROi ICA.
Quoi?
LE DOCTEUR
Si Ton pariait, je parierais pour vous.
ItOCCA.
Quoi doue? au nom du ciel!
LE DOCTEUR
L'amour !
ROCCA
La i elle avance !
Aimer seul !
LE DOCTEUE.
Oui, l'amour ignore sa puissance.
Tout le remplit d'effroi, cet enfant soucieux ' Mais ôtèz le liandeau qui vous couvre les yeux, Et voyez! — Le premier, dont vous parliez naguères, Au fond, j'en suis certain, ne vous tourmente guères, Tout occupé qu'il est de sentiments meilleurs. Vous savez, comme moi, que son âme est ailleurs. — Quant à 1' Vnglais/..
Eh bien ?
LE DOCTEUR
Vous le craignez? Fantôme!
; le loi 'l nvrmi. mais c'csl la Vanité faite b<fmme ;
Il s'écoute, se voit, s'admire avec amour. Il fait, la nuit, les mots qu'il dira dans le jour. Il rest'e oisif à table afin de rester maigre Et dévore en secret d'affreux choux au vinaigre. Il se fait admirer nageant ou chevauchant, Parce que son pied Lot se voit trop en marchant. C'est l'orgueil incarné, vous dis-je ! et s'il arrive Qu'il aime, — il aimera quelque femme naïve ; Il voudra, dans l'amour, par lui seul inspiré, Etre le maître unique et le maître adoré ; Il voudra du bonheur se faire une couronne ! Aussi j'ai peur de lui, — mais non pour la baronne.
rocca [atecjoie).
Madame Récamier, vous croyez ?
LE DOCTEUR
Je le crain, Et je ne veux pas voir cet ange au front serein, Au cœur doux et charmant, tombant dans cet abîme, De ce féroce orgueil devenir la victime ! Non î je ne le veux pas !
EOCCA.
Et» vous avez raison.
Arrachez, s'il se peut, cet ange à ce démon ! Mais n'abandonnez pas trop ma cause.
LE DOCTEUR
Egoïste !
L'espoir vous revient ?
Non ! mon angoisse persiste..
Si les moindres dangers par vous "sont écartés,
80 MADAME DE STAËL
Le grand obstacle est là, là touj iurs.
LE DOCTEUR
Ecoutez !
Vous aimez, dites-vous; mais l'amour, eu votre âme, Est-il un sentiment, ou n'est-ce qu'une flamme? S'éteindra-t-il demain, ou vivra-t-il toujours?
rocca [étendant la main).
Il vivra ce que Dieu m'accordera de jours.
LE DOCTEUR
Bien. Donnerez-vous tout pour lui?
ROCCA
Tout !
LE DOCTEUR
Votre vie?
ROCCA
LE DOCTEUR
Oui!
Votre nom?
C'est là la gloire que j'envie.
LE DOCTEUR
Bien ! Encore une fois, je vous dis : Espérez.
ROCCA
Mais commenl ?...
LE DOCTEUR
Curieux! Ils viennent. Vous verrez!
(i'.nir. nt madame de Staël, madame Récamier, Byron, Chateaubriand et Benjamin Constant, continuant la conversation commencée. Chateaubriand donne le bras << madame de Staël, Byronà madame Rècamier; 11. Constant le suit, pensif.
SCEISE IL
EOCCA. — LE DOCTEUR. — MADAME DE STAËL. — MADAME RÉCAMIER. — CHATEAUBRIAND. — BYRON. — BENJAMIN CONSTANT.
MADAME DE STAËL
Votre pensée, à vous, est de celles que j'aime; Mais voici le Docteur, c'est la sagesse même, Il nous mettra d'accord.
LE DOCTEUE.
Que disait-on?
CHATEAUBRIAND
Je dis Que les empires grands font les hommes petits, Que la gloire excessive et l'extrême puissance Amènent forcément les temps de décadence.
BYRON
Erreur.
CHATEAUBRIAND
Vérité.
BYRON
Non!
CHATEAUBRIAND
Voyez Rome !
BYRON
Hasard !
Voyez la France !
CHATEAUBRIAND
BYRON
Eh bien! la France a son César.
S2 MADAME DE STAËL
Regardez près de vous; regardez-vous vous-même Ce sérail injustice ei modestie exi - Si vous disiez qu'il a, sous Ion talon sanglant, Foulé L'intelligenc i et broyé le talent.
CHATEAUBRIAND
Merci d'un complira int qui sert à vous confondre; Car, grâce à lui, Milord, je pourrai vous répondre Que déjà le César dont vous parlez a mis L'esprit et le talent parmi ses ennemis. Contre son but, que moi je vous prédis funeste, Le poëte déclame et l'orateur proteste.
Qui l'aime et qui le sert dans sa route le suit . La voix qui le louerait se perdrait dans le bruit. Ses soldats, laissant là la plume pour l'épée, Au lieu de la chanter, vivent son épopée; Et, dans ce grand tumulte élevé de partout, La parole n'est rien et l'action est tout. La sainte poésie aime les temps tranquilles. Les Homères toujours succèdent aux Achilles.
MADAME DE STAËL
Yoilà parler, je crois.
BYROX.
Mais c'est ne prouver rien Que de parler ainsi ! Quant à moi, je soutien Que le charbon divin qui bouche aux lèvres closes 2se .s'alluinr jamais qu'au feu des grandes choses. Le i inimité el le bruit l'uni l'inspiration : A \ e/ -vous entendu la voix de l'alcyon Lutter avec le venl ? Tel aussi le poëte Aime à mêler sa voix aux cris de la tempête.
LE DOCTEUR
C'était bien attaqué, mais c'est bien défendu.
MADAME DE STAËL CL B. CONSTANT [aSSÎS à VêCWt),
Qu'en dites-vous, ami?
B. CONSTANT
Je n'ai pas entendu.
(Les autres vont sur la terrasse.) MADAME DE STAËL.
Vous êtes bien distrait. Qu'avez-vous?
B. CONSTANT
Moi, ma cbère?
Mais rien, assurément.
MADAME DE STAËL
J'aurais cru le contraire.
Ami, si vous aviez quelque chagrin secret, Il faudrait me le dire; oh ! certe, il le faudrait.
B. CONSTANT
Je n'ai rien. N'allez pas vous tourmenter, de grâce !
madame eécamiee (descendant).
Le café vous attend, monsieur, sur la terrasse.
le docteue à eocca [en lui montrant madame de Staël.) Mais à quoi pensez-vous? Votre bras! Allez donc!
EOCCA.
Je n'ose.
le docteue (le poussant).
Ah! par ma foi, c'est être trop poltron. *
EOCCA à MADAME DE STAËL.
Madame, permettez...
84 MADAME DE STAËL
MADAME DE STAËL
Volontiers, cher malade.
Avez-vous ce matin fait bonne promenade? Avez-vous respiré là-bas, au pied des monts, Cet air pur qui rendrait la vie aux moribonds?
EOCCA.
Oui; j'ai marché le cœur plein de tristes pensées. Je me disais, songeant aux heures dépensées, Qu'à son destin fatal on ne saurait mentir; La vie est belle ici, mais il en faut partir.
MADAME DE STAËL
Restez longtemps! Voyez la splendide nature; Ne semble-t-elle pas dire à la créature : Reste ici! Quel spectacle! Où la grandeur de Dieu A-t-elle mis sa marque aussi bien qu'en ce lieu? Voyez ces monts neigeux et ce lac à l'eau pure, Diamant bleu qui rit dans sa verte bordure. Restez! Ou plutôt non, allez où votre cœur Vous mène. — Je connais l'exil et sa douleur I Ses amitiés d'un jour, ses dures servitudes! Le monde aux exilés n'offre que solitudes; Tout est triste et désert loin du climat chéri Où les premiers amours dans le cœur ont fleuri. Je le sais!
[Elle reste pensive.)
MADAME REGAMIER.
Que cette heure esl calmel Quel silence Que j'aime ce repos de la nuit qui commence I Voyez comme, du fond dos vallons immergés,
L'ombre monte à l'assaut des sommets étages! Quel combat merveilleux! quel spectacle sublime!
CHATEAUBRIAND
C'est vrai. Les monts, encor colorés à leur cime Par les derniers rayons du soleil qui s'endort, Ont l'air de géants noirs coiffés de casques d'or.
MADAME RÉCAMIER
Et le lac! Tout se peint dans son eau déjà sombre* Et l'on dirait un grand miroir couché dans l'ombre. Baronne! venez donc admirer avec nous; Que faites-vous là-bas? A quoi donc pensez-vous?
MADAME DE STAËL
Vous allez vous moquer. Je songeais, l'âme émue, Au ruisseau qui coulait, à Paris, dans ma rue.
MADAME RÉCAMIER
Quel penser! Venez donc et regardez là-bas Cette lueur qui brille...
MADAME DE STAËL
Eh bien !
MADAME RÉCAMIER
» Dirait-on pas,
A voir trembler d'ici cette lumière blonde, Une flèche de feu qui se plonge dans l'onde ?
MADAME DE STAËL
En effet.
LE DOCTEUR
Savez-vous, mesdames, s'il vous plaît, Savez-vous qui demeure en cet humble chalet D'où part cette clarté, là-bas, clans l'île en face?...
86 MADAME DE STAËL
M \D.\ME RÉf'AMIER.
Non.
LE DOCTEUR
C'est une Suissesse adorable; elle efface Tout ce que l'on a vu.
Ah ! vraiment?
LE DOCTEUR
C'est, dit-on, Et la perle du lac et la fleur du canton. L'époux est un pêcheur, homme au visage austère; Les connaissez-vous pas?
MADAME DE STAËL
Nullement,
LE DOCTEUR à BYBON.-
Vous, j'espère, Milord, vous avez vu cet objet si charmant?
byron (trouMé).
La femme d'un pêcheur!... Je ne sais pas. Comment Aurais-je fait? Les cœurs pleins d'une soûle image Ne savent plus rien voir au delà,
le docteur [avec ironie), C'esl domi
M \DAME DE STAËL
Est-elle vraiment belle?
le dooteub.
Bncor plus qu'on ne dit.
MADAME DE STAËL
Nous la verrons. Allons, le café refroidit.
(A B. Constant.)
Venez-vous, mon ami?
B. CONSTANT
Je vous suis.
(Bocca, madame de Staël, madame Bécamier, Chateaubriand et Byron disparaissent sur la terrasse. — B. Constant se lève pour les suivre ; le docteur l'arrête.)